Ne pas descendre sur la voie

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En remontant la voie ferrée (cette ligne originelle par laquelle le premier train de l’histoire du cinéma est entré en gare), deux personnages dévient de leur axe.

Dans The Yards, Léo (Mark Whalberg) voulait s’offrir un nouveau départ après un séjour à l’ombre. Mais l’ancien repris de justice, mêlé aux affaires de la famille à la fois biologique et mafieuse, va de nouveau basculer dans le crime à son corps défendant. Dans Paranoid Park, Alex (Gabe Nevins), un adolescent dont la structure familiale implose elle aussi sous le coup d’un divorce douloureux, se rend coupable d’un homicide involontaire. Point nodal de ces deux récits initiatiques, une séquence nocturne de gare. C’est dans ce décor emblématique que le destin des deux héros chavire. Léo, chargé de faire le guet pendant une opération de vandalisme, voit ses complices dérailler. Le chef de gare est poignardé et les hommes de mains mis en débâcle par le signal qu’il a actionné. Dans la panique générale, Léo tombe nez à nez avec un agent de sécurité qui le moleste. Léo se défend à coup de matraque et laisse l’homme pour mort. Il prend alors la fuite, tout comme le fera Alex le skater, après son dérapage incontrôlé.

Fasciné par la population qui évolue dans un skatepark mal famé, l’adolescent se laisse entraîner sur une voie ferrée par une mauvaise fréquentation. Les complices d’un soir attrapent un train, comme des surfeurs la vague. Exaltation de courte durée. Un vigile les surprend et commence à les rouer de coups. Paniqué, Alex frappe l’agent avec sa planche de skate. Il tombe sur la voie et succombe, sectionné par un train.

La nuit, les rails, la rencontre fortuite avec une figure de l’ordre, la pulsion, l’instinct de survie, l’accident : The Yards et Paranoid Park se télescopent. Mais chez Van Sant, cette séquence nocturne forme une scène primitive qui tourne en boucle, à l’image du sample dont il fait un usage récurrent. Dans ces deux récits initiatiques qui ont pour ligne d’horizon la rédemption, Whalberg et Nevins incarnent l’innocence sacrifiée sur l’autel du fatum. Taiseux, les deux héros s’enferrent dans la culpabilité, soucieux de préserver les fondements de leur structure familiale déjà fragilisée. Le rachat les attend pourtant en bout de quai qui exige de passer par l’expiation. Alex rédige une lettre où il avoue son forfait et la brûle. Léo opte lui pour la confession publique devant un tribunal. Dans les deux cas, les mots les libèrent de leur faute.

Autre correspondance entre les films de Gray et Van Sant, la médiatisation du crime. Au sortir de la nuit opaque où il semblait enfoui, leur délit fait retour via l’écran de télévision. Peur et sidération se dessinent sur leurs visages, à l’énoncé des faits dont ils portent la responsabilité secrète. Le dispositif est le même dans les deux films. Le champ/contrechamp matérialise la culpabilité. A cette différence que chez Van Sant, cette médiatisation est redoublée par le journal papier que consulte plus tard Alex à la bibliothèque. On y découvre l’identité de l’agent de sécurité qu’il a tué accidentellement. Dans les deux cas, la culpabilité de Léo et Alex se reflète dans le regard des deux agents que réifie l’écran de télévision. Loin d’introduire de la distance avec les faits criminels, la petite lucarne les révèle au contraire. La télévision comme instrument de vérité. Voilà qui bat en brèche l’assertion godardienne selon laquelle elle ne fabrique que du mensonge. Du moins, dans la bataille du rail qui oppose Gay à Van Sant, elle orchestre une sortie de voie assez passionnante.

Photogrammes de The Yards de James Gray et de Paranoid Park de Gus Van Sant (sortie en DVD chez MK2 Editions, le 24 avril 2008). Photos © 2007 MK2 S.A.

Où va la critique ?

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Si vous vous posez la question, RDV à la Fémis, lundi 7 avril 2008 à 20h.

Spleen screen

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Comment canaliser les pulsions de la ménagère de plus de 40 ans, rattrapée par le démon de midi ? Le questionnement peut paraître trivial. La réponse l’est tout autant : lui offrir une télévision. C’est du moins ce qui se pratique dans la société puritaine des années 50 aux Etats-Unis où évolue Cary Scott (Jane Wyman), une veuve dont la solitude n’est distraite que rarement par les visites de ses enfants ou de ses voisines trop bienveillantes. Quand elle s’éprend de son jardinier beaucoup plus jeune qu’elle, c’est tout un système qui se dérègle. Les commérages vont bon train. Le couple est alors mis à l’index. Sous la pression de ses enfants et du qu’en dira-t-on, Cary préfère sacrifier son amour.

L’hiver arrive bientôt qui engourdit les cœurs mais attise le souvenir de l’amour perdu. De retour pour les fêtes de noël, les enfants affichent égoïstement un bonheur dont est exclue une mère qui a renoncé au sien, par devoir. En guise de présent, elle reçoit de la part de son fils un poste de télévision. Cary avait pourtant signifié son refus d’en posséder un, en dépit des exhortations répétées de son entourage. Confusément, elle avait saisi que l’appareil matérialisait une injonction sociale déguisée : renoncer à la débauche de sentiments, frappés d’indécence.

Dans Tout ce que le Ciel permet, Sirk pointe en une séquence magistrale toute la perversité d’un ordre social qui travaille à son maintien forcené. L’hypnose cathodique a pour vocation d’endormir des sens dont l’éveil menace les conventions. Une femme mûre ne saurait batifoler aux yeux du monde avec un gaillard de dix ans son cadet. Mettez-la devant la télévision et laissez-la vivre ses rêves de romance par substitution.

Entre larmes refoulées et désarroi, Cary accueille les propos du vendeur : « ce n’est pas un modèle haut de gamme mais il est simple à utiliser. Il suffit de tourner ce bouton pour avoir de la compagnie. Vous aurez tout sur l’écran. Drame, comédie, le spectacle de la vie au bout des doigts ». Pour l’heure, le seul spectacle que contemple Cary, c’est le reflet hideux de sa solitude dans la lucarne éteinte. Elle ne regarde pas la télévision, c’est elle qui la regarde, droit dans les yeux. Léger travelling, le cadre se resserre et enferme l’héroïne dans l’espace circonscrit de l’écran noir. Elle est prisonnière d’un programme unique. Sa vie comme un spectacle triste. Regarder la télévision revient à vivre l’existence d’une autre, loin de la rumeur du monde. Cary n’allumera jamais son poste.

Ce pourrait être la bande-son du film de Sirk :

Les enfants perdus d’Israël

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En Israël, le service militaire est obligatoire pour les filles et les garçons. Après trois ans de bons et loyaux services dans l’armée, ils profitent d’une indemnité de l’Etat pour s’envoler en Inde. Environ 90% expérimentent alors la drogue et à cause de son usage intensif, chaque année deux mille d’entre eux ont besoin d’une assistance médicale. Présentant des troubles psychotiques, ils perdent totalement pied avec la réalité. Ce syndrome s’appelle « flipping out » et donne son titre au documentaire de l’israélien Yoav Shamir. Parti en Inde à la rencontre de ces anciens militaires ravagés par les paradis artificiels, il ramène un documentaire puissant sur une jeunesse en déshérence. Car sous ses airs de colonie de vacances à ciel ouvert, une réalité bien plus inquiétante fait jour dans les villages où les jeunes israéliens ont posé leurs bagages. A longueur de journée, ils s’adonnent au défoulement narcotique. Mais en lieu et place d’extase, certains goûtent à l’enfer. Convaincus d’être investis d’une mission pour l’humanité, suicidaires incontrôlables, ils doivent être rapatriés d’urgence dans leur pays pour y être soignés. Encore faut-il les retrouver. Yoav Shamir part à la recherche de l’un d’entre eux, assisté d’un religieux, revenu des mêmes aîmes. La traversée du pays, du nord au sud, est l’occasion de nombreuses rencontres. Face caméra, de petites communautés d’israéliens se défoncent, lézardent dans des hamacs et évoquent la jouissance que leur procure leur séjour dans un pays où les autochtones manifestement composent avec cette “invasion”. D’eux, un jeune homme dit qu’ils sont comme les Palestiniens, “des enfants attardés”. Quand le réalisateur essaie de savoir s’ils sont troublés par les actions qu’ils ont menées contre les Palestiniens, il obtient la réponse attendue : “nous avons suivi les ordres et fait ce qu’il était légitime de faire”. Première partie malaisante d’un film qui vire au thriller dans sa seconde moitié. Qu’est devenu ce jeune homme que tient à récupérer par tous les moyens les autorités israéliennes locales ? Le film marche sur ses pas. Ses camarades parlent de lui à contrecoeur. A la nuit tombée, le réalisateur croise une autochtone crédule qui avait rendez-vous avec le garçon. Il lui a promis de racheter son commerce, comme à la moitié des villageois. Quand a lieu l’ultime confrontation, et que l’on retrouve enfin l’électron libre, Yoav Shamir a la pudeur de poser sa caméra à terre. Nous ne verrons pas le visage du garçon mais ses propos menaçants envahissent le cadre. Il se dit omnipotent et investi du pouvoir de détruire ceux qui tentent d’entraver sa mission pour l’humanité. Discussion houleuse en forme d’épilogue à un film flippant qui révèle toute l’envergure d’un véritable problème de société.

Sauve qui peut la vie

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On peut ne pas croire un petit mensonge, mais si un gros est répété avec suffisamment de vigueur et de régularité, il pourra éventuellement s’enraciner dans les esprits des masses uniformisées” prophétisait Goebbels. A cette entreprise de mystification répond aujourd’hui une démarche de vérité : l’enregistrement des témoignages des rescapés de l’Holocauste. Parce qu’ils sont en train de disparaître, préserver leur parole relève de l’urgence. Mais comment la filmer ? Claude Lanzmann nie l’archive. Y recourir serait, à ses yeux, un obscène exercice de reconstitution. L’horreur est irreprésentable. Et partant de ce postulat moral et esthétique, les possibilités se réduisent. Qu’on opte pour le seul témoignage frontal ou qu’on le documente, rendre compte de l’expérience de l’horreur divise. “Il n’y a pas de devoir de mémoire car la mémoire n’a pas de devoir” dit Godard fort à propos. Alors comment évoquer le plus grand traumatisme de l’histoire contemporaine, en étant le plus juste ? Filmer au présent, en laissant la vie s’engouffrer dans les interstices d’une expérience de mort. C’est ce que fait le documentariste danois Jon Bang Carlsen dans Purity beats everything, de loin le film le plus réussi que j’ai vu sur le sujet. Constitué de témoignages de deux survivants de la Shoah, ce documentaire de création leur porte une attention émue. Leur parole s’incarne à travers une nature bruissante. Le procédé métaphorique n’a rien de cosmétique. Au contraire. Il permet de mettre en perspective passé et présent, chaos et paix. Dans le calme d’une maison de campagne, à proximité de l’Allemagne, le réalisateur travaille ses images sur ordinateur. Allers et retours entre le film en train de se faire et sa version achevée, plein écran. A l’extérieur, la corde à linge est battue par un vent violent. Les habits se gonflent d’une présence invisible. L’Histoire est un grand vêtement sans couture que viennent incarner les mots d’un homme et d’une femme, rescapés d’Auschwitz et réfugiés en Afrique du sud. Bang Carlsen a l’honnêteté de ne pas couper quand il se fait sévèrement admonester par son interlocutrice. Elle lui demande de ne jamais comparer l’Apartheid avec l’Holocauste. Volonté maladroite sans doute d’actualiser le propos. Dans le jardin, le fil tendu de la corde à linge poursuit sa danse folle. Les pinces à linge se transforment en une armée nazie, qui se déploie en rangs serrés, à la faveur d’un discours du Führer. Le réalisateur passe par le registre métaphorique pour illustrer des mots dont on ne sait que faire, tant ils sont intolérables. D’ailleurs, il met en scène sa propre difficulté à les recevoir. On le voit prostré, en retrait, tandis qu’au premier plan, l’écran d’ordinateur et les mots de son aspire tout l’espace. Les chats se promènent dans la maison où le documentariste fait son montage. Le téléphone sonne ; il laisse la caméra tourner. Carlsen est invité à une cérémonie familiale. Cut. Photo de la célébration. Retour au film. Le work in progress a ceci d’intéressant qu’il laisse la vie reprendre ses droits. Cette vie indéfectible qui survit à l’horreur. Life beats everything.

Patti Smith intime

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Comment se soulager dans la promiscuité d’un petit avion en plein vol ? A cette question épineuse, Patti Smith a la réponse : uriner dans une bouteille, en conversant l’air de rien avec son entourage. Voici l’une des confessions qu’elle adresse à la caméra de Steven Sebring, à l’origine du portrait Patti Smith : Dream of life. Depuis dix ans, Sebring filme la chanteuse, poétesse, peintre et compositrice, la plus rebelle de sa génération. C’est dire si l’on attendait beaucoup de ce film, qu’on imaginait en forme de bloc arraché à la vie d’une icône fascinante. Mais Sebring est un ami intime de la chanteuse et cette proximité-là, paradoxalement, se révèle moins féconde qu’on ne l’escomptait. A être trop familier avec son sujet, Sebring glisse insidieusement vers l’hommage idolâtre. Du moins, il livre un portrait où l’étroite collaboration entre les deux artistes révèle ses limites. Patti Smith assure la voix off du film. Elle commente les fragments d’une vie en images. Dream of life, titre de son album sorti en 1988, est aussi un film qui se rêve comme une création. Certaines séquences prennent des allures de clip classieux, que surligne le parti pris d’un noir et blanc très contrasté. Moments suspendus, hypnotiques où la voix rauque et électrisante de Patti Smith Smith accompagne la lecture de ses poèmes. Mais ce n’est pas tant Sebring qui met la chanteuse en scène qu’elle-même, jusque dans des beaux plans de déambulations urbaines. Frustration de fan : on regrette la parcimonieuse utilisation des live qui ont fait la réputation de la chanteuse. Absents ses trépignements, sa rage, la transe dans laquelle l’embarque ses propres paroles et qui lui ont valu un accident (elle est tombée sur scène) qui l’a immobilisée de longs mois. Rien sur la drogue, son passage à vide artistique non plus. Mais la renaissance, grâce à Springsteen qui lui a composé Because the night (album Easter), contraste avec les disparus qui hantent la bande. Ce sont les proches de Patti Smith, morts prématurément comme son mari Fred Smith, l’ancien guitariste des MC5 ou encore Ginsberg et Burroughs avec lesquels elle traînait dans l’East Village dans les années 70. De cette période, Patti Smith dit qu’elle était la plus heureuse de son existence car “tous ceux qu’elle aimait étaient en vie”. On la voit encore fleurir les tombes de William Blake et d’Arthur Rimbaud, ses maîtres. On la retrouve dans une chambre d’hôtel, entourée des objets qui parlent d’elle : sa guitare qu’a grattée Dylan (autre référence majeure) et avec lequel elle a joué, une robe d’enfant, des photos. On la voit peindre, doigts caressant la toile. On la découvre aussi en mère de famille. Par la grâce d’un film tourné sur une décennie, ses deux enfants se transforment en jeunes gens. Avec le temps justement, Patti Smith n’a rien perdu de son militantisme, comme en témoignent les archives où elle conspue la politique de Bush en Irak. Son album Trampin’ (sorti en 2004) prolonge cet engagement pacifiste. Ensemble composite, Patti Smith : A Dream of life tient le pari de révéler une artiste dans son intimité mais à sa manière impressionniste, il approche son sujet sans vraiment oser s’attaquer à sa face obscure.

La Fondation Cartier présente une importante exposition personnelle de Patti Smith du 28 mars au 22 juin 2008. Elle réunit des oeuvres réalisées entre 1967 et 2007. La voix de l’artiste accompagne l’ensemble des installations créées spécialement pour l’évenement, en plus des dessins, photos et films d’elle. Une carte blanche lui est donnée pour la programmation des soirées Nomades durant lesquelles elle chante seule ou accompagnée de son groupe. Elle lira aussi sa poésie. (Sources fondation Cartier)

Comme un torrent : Arthur Russell

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Il avait Kurt Russell, Russell Crowe ou encore Russell Banks, il y a maintenant Arthur Russell. Son nom sort enfin de l’ombre à la faveur d’un documentaire remarquable de l’américain Matt Wolf et de la réédition récente d’une partie de son œuvre. Jusqu’à présent méconnu, ce compositeur, chanteur et violoncelliste d’avant-garde entre directement dans le mythe. Le film Wild Combination permet de prendre toute la mesure du génie de cet artiste iconoclaste, mort du sida en 1992.

Matt Wolf a réuni des images d’archives rares (live filmés dans le temple de l’underground The Kitchen) et rencontré les proches de Russell : ses parents, les membres de ses anciens groupes (Dinosaur L, Loose Joints), son compagnon. La démarche est déjà un commentaire de la musique d’Arthur Russell, faite de rencontres. Mélange composite de styles musicaux réputés inconciliables, ses partitions organiques sont irréductibles à toute forme de catégorisation. Russell était un expérimentateur qui avait pour ambition de faire de la musique populaire –celle qui fait transpirer sur le dance floor, le disco- et expérimentale (une ambient hypnotique). Sa ligne d’horizon ? Une forme de transe héritée de l’Afrique, son continent rêvé. L’homme, au visage crevassé par une acné sévère qui lui a laissé des cicatrices profondes, n’a vécu que pour sa musique. Avec l’inquiétude des damnés, il a revisité la soul, le funk, le folk et la pop et collaboré avec les plus grands : Philip Glass, Allen Ginsberg, David Byrne. Mais il n’était jamais satisfait. En quête perpétuelle de nouveaux sons, il s’est mis à enregistrer ceux qui l’environnaient. C’est après avoir fait l’acquisition d’un aquarium géant pour son appartement, que l’eau est venue irriguer son œuvre. Musique océanographique, dit-on hâtivement pour qualifier ce fondamental de sa création. Mais c’est ignorer ses balades folk à la Nick Drake ou les longues mélopées voix - violoncelle symbiotiques, sorties des soubassements. Wolf a retrouvé des images où l’on voit Russell jouer au bord d’étendues d’eau, l’endroit où il se ressourçait littéralement. Le musicien poursuivait rien moins que l’essence des courants musicaux, d’où son éternelle insatisfaction. Le titre éponyme du documentaire renvoie à un titre sur lequel il a travaillé pendant cinq ans sans relâche. “Wild combination”est un manifeste qui éclaire toute la démarche. Il clôt en toute logique et intelligemment le film. Cette “combinaison sauvage” (mais pas rageuse) définit à merveille le travail d’archéologie sonore de Russell. Sa musique est à l’image de son visage : toute en aspérités. Ce visage-là qu’on est pas prêt d’oublier grâce à Matt Wolf et son entreprise réussie d’incarnation d’un artiste et d’une musique essentiels.

Allez sur le site officiel du film . Ecouter des titres sur myspace ici. et danser sur de Dinosaur L.

Retour à Thessalonique

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Souvenez-vous. C’était en novembre dernier. Je prenais part au 48è festival international du film de Thessalonique qui offrait des rétrospectives et une compétition de qualité. Me voilà de retour dans cette ville portuaire, à l’occasion du 10è festival du film documentaire, intitulé « Images du 21è siècle ». Là encore, l’exigence est au rendez-vous qui me fait regretter de ne passer que cinq jours au contact d’autant de visions du monde. Ces regards originaux sur le contemporain se déploient au fil des sections. Parmi elles, on trouve les catégories “visages du fascisme”, “droits de l’homme”, “portraits et voyages humains”, “enregistrements de la mémoire”… . Les choix sont ardus même si je suis naturellement portée vers les documentaires musicaux ou encore les films de la section « war zone ». L’ambiance est plus intimiste que lors de mon dernier passage. Je n’ai croisé aucun journaliste français depuis trois jours. Comble de l’ironie, je ne pourrai pas documenter visuellement mon séjour car mon appareil photo a disparu de ma valise. Voyager est toujours pour moi une aventure. Un grand merci en tout cas à Alexis Grivas et Lily Papagianni du bureau de la presse étrangère qui m’ont invitée à l’événement. Place aux films maintenant.

Trou noir

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Une des présences marquantes de ce début d’année fut Daniel Day-Lewis, croisé à l’occasion de la conférence de presse que l’équipe de There will be blood a donné à Paris, en février dernier. Auparavant, j’avais du rédiger un portrait de l’acteur pour le magazine Trois Couleurs, sur la base de ses compositions exaltées (au risque du cabotinage, diront certains) et du peu d’éléments biographiques dont je disposais. Impossible de rencontrer le monstre suffisamment en amont pour écrire mon papier, ce qui rendait l’exercice d’autant plus compliqué. Il fallait se plonger dans ce trou noir qu’est Day-Lewis, en évitant le délire ou le lyrisme qu’inspire l’image de ses cheveux flottants au vent dans Le Dernier des Mohicans. On a beau être journaliste, on a ses faiblesses de midinette… Bref. C’est donc un peu fébrile que je me rendais à l’événement. Peur d’être passée à côté de mon sujet. C’est dire si j’ai observé intensément l’acteur avec cette envie inavouée de voir mes maigres spéculations étayées. Day-Lewis est un désaxé notoire qui se dérobe régulièrement au monde comme aux questions des journalistes qu’il abhorre. Il n’a pas failli à sa réputation cet après-midi là en multipliant les absences. Tête coincée entre les mains, regard lointain, il disparaissait souvent dans les béances comme Daniel Plainview, le prospecteur qu’il incarne chez PT Anderson. Puis soudainement rattrapé par l’agacement, il peinait à contenir une violence qu’il libère dans un final grotesque et terrifiant dans le film. Ce jour-là, c’était bien Daniel que les journalistes avaient sous les yeux, mais Plainview et non Day-Lewis. L’homme est ses personnages. Et pour s’en défaire, il lui faut plusieurs années. C’est un possédé, un maniaque de la performance. Il y laissera sa peau, lui qui n’hésite pas à répandre le sang dans son dernier rôle. Le sang d’une Amérique schizophrène, tiraillée entre spiritualité et matérialité. Un sang noir comme l’abîme sans fond qu’est Daniel Day-Lewis. Ca tombait plutôt bien, il a évoqué les souterrains dans lesquels son personnage s’évanouit. Un creuseur de trous. Voilà qui définit à la perfection Daniel Day-Lewis.

Retrouvez ici un extrait de la conférence de presse + critique du film et portrait.

Changement d’adresse

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Pourquoi changer de plateforme ? m’a-t-on demandé à de nombreuses reprises. Parce qu’au terme de quatre années d’existence du blog Contrechamp, la question de son renouvellement se posait avec d’autant plus d’acuité que mon rapport au cinéma a évolué, en même temps les moyens de faire des images.

Il me fallait pallier, outre ce problème de positionnement, un écueil technique de taille : intégrer du son et de l’image, en complément du texte. En somme, adapter le geste critique à ce qu’est une image aujourd’hui : une réalité plurielle que les nouveaux outils du web permettent d’approcher. Mon ancienne plateforme me privait de ce type d’expérience. Dès lors, envisager une version optimisée du blog Contrechamp est devenue une nécessité.

Cependant, ma démarche ne varie pas dans le fond : elle est toujours celle d’une iconophile. Tout en maintenant la ligne éditoriale initiale et la place de choix que j’ai toujours accordé à l’image et aux photogrammes, je souhaite ouvrir le champ des possibles. Mon quotidien est fait de rencontres, particulièrement depuis janvier 2008 où je travaille comme journaliste ciné à temps plein. Je souhaite pouvoir documenter ce quotidien, tout en le faisant partager. Il m’a fallu trouver un nouveau rythme, en même temps qu’un deuxième souffle pour le blog. Affronter mes réticences encore, car jusqu’à présent l’exercice critique était pour moi une expérience solitaire. Les transitions sont toujours un peu anxiogènes. Mais stimulantes, comme les discussions que j’ai pu avoir ces derniers temps avec des personnalités comme Elijah Wood (bientôt Iggy Pop à l’écran), Tilda Swinton (icône indie fraîchement oscarisée, prochainement chez Fincher et Jarmusch), Daniel Day-Lewis (immense dans There Will be blood) ou encore Olivier Assayas qui signe avec L’Heure d’été l’un des plus beaux films français de ces dix dernières années. Le cinéaste me confiait, lors de nos différents entretiens, qu’un film est irréductiblement collectif. C’est une partition qu’interprètent à plusieurs voix des comédiens libres d’improviser, dans un cadre construit. Contrechamp Média se veut à cette image : une aventure d’écriture collective sur le cinéma. La plateforme accueille actuellement cinq blogs comme autant de lieux où s’incarne la cinéphilie. En voici le menu :

- Contrechamp : retrouvez l’intégralité des billets et des commentaires que j’ai postés depuis 4 ans ainsi que les rubriques habituelles (regards croisés, analyses de photogrammes, quizz interdits etc) et bientôt des contenus inédits.

- Voyages en cinéphilie : ce blog est une incursion dans des cinématographies étrangères. C’est un voyage en actes transfrontalier ou mental qui se nourrit de comptes-rendus de festivals à l’étranger, de portraits, d’enquêtes au cœur d’une cinématographie, de films de création tournés en dehors du sol national.

- Délire Critique : le blog de Matthieu Chéreau qui le définit ainsi : verbalisme exalté qui cherche à parler juste, au risque de l’incohérence. Au programme : jugements à l’emporte pièce, sautes d’humeurs, déclarations tonitruantes, discours éclatés et commentaires corsés.

- Les Films de poche : un blog consacré à la création multimédia et aux signatures mobiles. Un film de poche est une vidéo réalisée avec une caméra numérique tenant dans la poche, qu’il s’agisse d’un téléphone, d’un appareil photo ou d’un stylo d’espion. Ce blog adresse les différentes problématiques liées aux films de poche. Il revient sur leur esthétique, leur économie et tout ce qui de prés ou de loin a trait à eux.

- Muffin Buffalo : un blog dédié aux séries TV par Matthieu Chéreau et Nicolas Mérouze (pour le moment).

Contrechamp Média a pour vocation de se frotter aux différents régimes d’images et de rendre compte du meilleur de la création dans ce domaine. Les blogs se répondent et se nourrissent mutuellement. L’énergie est collective mais chaque blog conserve sa signature d’auteur. La plateforme est encore en construction et vos commentaires sont les bienvenus pour l’améliorer. Car ce qui fait la force de Contrechamp Média, ce sont vos contributions. Et cela, même un changement d’adresse ne devrait pas changer la donne.

Remerciements à Frédéric Humbert, Nicolas Mérouze et Matthieu Chéreau (pour leur patience !).