Archive pour Juin 2004

Le collier perdu

Près de trois semaines après sa diffusion française, je viens seulement de découvrir l’ultime et émouvant épisode de Sex and The City, ou les derniers rebondissements de la vie amoureuse de Carrie Bradshaw.

Les deux derniers épisodes de la série, emplis d’une nostalgie très “Vieille Europe” se déroulent dans un Paris, à la fois proche et lointain. Ce Paris déréalisé, n’en demeure pas moins glamour en diable.

Carrie a le blues. Elle a tout plaqué pour suivre l’artiste russe, Alexandr Petrovsky, qui expose à Paris. Petrovsky est la figure archétypale de l’europééen “old fashion”, opposé au modèle americain, plus “genuine”. Ces différences culturelles trouvent leur acmé à Paris, ville miroir pour Carrie.

La perte de son collier fétiche, à l’effigie de son prénom, signale la perte de son identité. Carrie, déracinée, ne sait plus qui elle est. Le collier “de substitution” que lui offre le Russe n’offre qu’une pâle compensation à la perte de son bijou. D’ailleurs, l’artiste devrait savoir que la copie ne saurait égaler le modèle original.

Dans le dernier épisode, Carrie retrouve son collier dans la doublure déchirée de son sac Dior. Magnifique métaphore d’une femme recomposée. La “vraie” Carrie n’était pas loin. Tout comme le collier, elle avait glissé dans une zone indéfinie, où, par amour, elle avait renoncé à son être intime. Carrie ou le temps d’un retour…

La rupture avec Petrovsky coïncide avec la rupture “accidentelle” du collier offert par ce dernier. Pour Carrie l’idéaliste, il ne saurait y avoir de factice, ni de “copie”. En quête du vrai amour, la romantique héroïne met un terme à ce conte de fées cruel.

Le subtil jeu de circulation de fétiches, comme symptômes de l’identité retrouvée se poursuit de retour à N.Y. Le prénom de Big s’affiche sur le portable de Carrie. Nommer, c’est (faire) exister. Nul doute que J… a de l’avenir dans la vie de Carrie !

Ce final, somme toute moral et puritain, signale la maturité de ces héroïnes qui finissent par rentrer dans le rang.
Avec ce dernier épisode, HBO met un terme à un sommet de la comédie romantique. Aujourd’hui, N.Y a le visage de Sarah Jessica Parker.

Sandrine Marques

60 ans de représentations de la libération des camps


La rafle du Vel d’Hiv (le vrai cliché).

A l’occasion des commémorations du Débarquement, dont les médias se font largement l’écho, j’avais envie de revenir sur 60 ans de représentations de la libération des camps nazis, à la fois dans les actualités de l’époque et au cinéma. Ces réflexions font suite à un colloque auquel j’avais assisté en 2002, à l’Hôtel de Ville de Paris et aux différents témoignages de résistants et anciens déportés que j’ai rencontrés.

La médiatisation de la libération des camps : censure et stéréotypes.

Annette Wieviorka et Sylvie Lindeperg se sont attachées à l’étude des images données à voir à la sorties des camps, à la fois dans les actualités et le cinéma, ainsi qu’à l’évolution de ces représentations. Stéréotypes et censure se disputent à la vérité historique. Ce qui rend l’exercice de transmission d’autant plus difficile, que l’histoire apparaît comme un grand miroir truqué.

Ainsi, les images des camps nous sont parvenues tardivement, quinze jours après la Libération : ce furent celles de Bergen Belsen. Les historiennes notent là un paradoxe. Selon elles, le camp de Bergen Belsen était assez peu emblématique dans la mesure où ce n’était pas un camp d’extermination, mais un camp de travail. De sorte que ces images atypiques vont devenir typiques, c’est-à-dire qu’elles vont figurer la réalité des camps de concentration pour la majorité.

Les soviétiques, à l’instar des américains qui en ont été les instigateurs, vont à leur tour, médiatiser l’ouverture des camps, en l’occurrence, celui d’Auschwitz qu’ils ont libéré. Or, ces images interviennent après les événements historiques : il s’agit donc de films de reconstitution. Les soviétiques ont fait rejouer aux détenus une libération joyeuse, comme nous en informent les deux historiennes.
La mise en scène de la libération des camps s’accompagne de stéréotypes. Le plus prégnant est celui du déporté résistant qui a combattu l’Allemagne. Dans les actualités filmées et la presse écrite, le mot « juif » n’est jamais prononcé.
Sont relégués, évacués des représentations et des discours, les déportés n’appartenant pas à ce que les historiennes appellent « la grande famille » ou la catégorie des « absents », c’est-à-dire les déportés résistants ou les déportés politiques.

Les historiennes nous apprennent que Serge Klarsfeld a récemment mis en lumière une autre mystification de l’image : celle de la rafle du Vel Div (cf photo ci-dessus). Cette image est très connue et a été souvent utilisée. Cependant, elle ne renvoie pas à cet événement. Il s’agit en fait de l’arrestation de collaborateurs à la Libération. Il n’y a, en effet, ni enfants, ni foule. Ce cliché est l’illustration, selon Sylvie Lindeperg, de ce que l’on voit quand on croit voir. Aujourd’hui, il apparaît évident que cette photographie ne correspond pas à une rafle. On l’a regardée sans la voir, pendant des années.

Quand voir, c’est croire : la preuve par l’image.

A l’ouverture des camps, la nécessité de filmer pour rendre compte de l’abjection nazie, s’est imposée aux libérateurs. Il fallait témoigner à tout prix et le meilleur moyen de le faire était de filmer ou de prendre des clichés.
Sydney Bernstein, qui filma les images du camp de Bergen Belsen, évoque dans une interview les intentions qui présidèrent à la réalisation de son film. L’objectif se résume ainsi : « voir, c’est croire ».
Il fallait montrer pour démonter toute réfutation possible de l’horreur nazie. Ces images étaient destinées, selon leur auteur, aux Allemands susceptibles de nier les faits.
Peter Tanner, le monteur du documentaire, souligne l’apport du cinéaste Alfred Hitchcock dans le souci de rendre le film convaincant et indiscutable. Les plans devaient être aussi longs que possible pour que le film ne donne pas l’impression d’être truqué. D’où l’utilisation de plans séquences et de panoramiques, procédés de filmage qui ne recourent pas au montage et évitent que l’on fasse au film le procès d’une manipulation de l’image. Ces images figurèrent au procès de Nüremberg. Elles étaient jusqu’alors peu connues car propriété des britanniques.

Sandrine Marques

L’amour fou

A propos de ce film, Serge Daney disait :

“(…) La plupart des films qui s’intitulent “d’amour” risquent de passer pour ce qu’ils sont : du toc. “

Mais de quel film s’agit-il ?

L’ange noir

The Heart is deceitful above all Things d’Asia Argento reste pour moi le vrai choc de la Quinzaine des Réalisateurs, reprise cette semaine au Forum des Images.
Adapté du livre éponyme de l’auteur culte JT Leroy, icône branchée androgyne, scénariste de Elephant de Gus Van Sant, le film est une plongée vertigineuse dans une Amérique poisseuse, coincée entre déchéance et fondamentalisme religieux.
Ballotté de ville en ville par une mère toxicomane et prostituée, Jérémie, un gosse de 12 ans, quitte brutalement l’enfance pour explorer les Enfers. Il y fait l’apprentissage douloureux de la vérité.
Ce récit d’initiation est autobiographique. JT Leroy, 22 ans, a tiré de son blog deux romans cultes, dont Sarah, disponible en France.
Travesti et prostitué, “reine des aires d’autoroute”, le romancier a marché sur les traces d’une mère idolâtrée.
On peut lire son journal, découvrir ses coups de coeur littéraires, vestimentaires et musicaux sur son site.
Quant à Asia Argento, elle signe un second long métrage où la prise de risque est maximale. En équilibre précaire, le récit ne bascule cependant pas.
Nulle complaisance malsaine, bien au contraire. La réalisatrice sauve son entreprise et ses personnages (pourtant très “chargés”) par un regard empli de compassion.
Tendu de bout en bout par une énergie du désespoir, le film ne manque pas d’imperfections. Et c’est bien ce qui le rend attachant !
Etonnant de voir aussi comme ce film dialogue intimement avec Tarnation de Johnattan Caouette, journal filmé d’un jeune homme à la beauté fulgurante, qui s’est construit par et contre la figure maternelle.
A noter que Tarnation est produit par Gus Van Sant, dont l’ombre bienveillante entoure des cinéastes et auteurs décidément talentueux.