Cet obscur objet du désir
-” Vous connaissez le célèbre tableau de Vélasquez qui s’appelle Les Ménines ? Quoique, à vrai dire, l’Infante y soit blonde, claire…
- Ca ne me dit rien, non.
- Il est à Madrid, au musée du Prado, je vais vous le faire voir.”
Nous avons descendu l’escalier d’acier en colimaçon qui mène à la bibliothèque, j’ai trouvé un grand volume de reproductions de Vélasquez, et nous nous sommes assis côte à côte pour en tourner les pages pendant quinze minutes, quart d’heure palpitant - et édifiant pour elle comme pour moi. Elle, elle découvrait Vélasquez, et moi je redécouvrais l’imbécilité délicieuse du désir érotique. Mais quel verbiage !
Et que je lui montre Kafka, et que je lui montre Vélasquez… pourquoi fait-on toutes ces choses ?
Ma foi, c’est qu’il faut faire quelque chose justement; ce sont les voiles pudiques de la danse amoureuse. A ne pas confondre avec la séduction. Il ne s’agit pas de séduction. Ce qu’on déguise, c’est son mobile même, le désir érotique à l’état pur. (…)
La farce que la biologie joue aux humains, c’est qu’ils sont intimes avant de savoir quoi que ce soit l’un de l’autre. A l’origine, on comprend tout. On est attiré par la surface de l’autre, mais on le saisit d’instinct dans la plénitude de son volume. (…)
L’art du flirt à la française me laisse froid. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’impératif sauvage. Non, il ne s’agit pas de séduction. On se joue une comédie. Une comédie qui consiste à fabriquer un lien factice, et tritement inférieur à celui que crée sans le moindre artifice, le désir érotique. Retour en force des conventions, on se décrète des affinités, on maquille le désir en phénomène socialement acceptable.
Or, justement, c’est son côté inacceptable qui rend le désir désir. (…)
Philip Roth, La Bête qui meurt (The Dying Animal), Gallimard, 2004.
Des motifs :
La blondeur de l’Infante et celle de Sue Lyon.
James Mason (Humbert Humbert), le professeur respectable, anéanti par une lolita, écho au roman de Roth où un vieux professeur d’université libertaire et libertin tombe éperdumment amoureux d’une de ses étudiantes.
Le désir, la folie, l’obsession, à la croisée de l’oeuvre romanesque et filmique.
Le refus des conventions, la perte et la mort.
Je trouve qu’il y aussi quelque chose de morbide dans le tableau de Vélasquez.































Commentaires récents