Archive pour Septembre 2004

Cet obscur objet du désir

-” Vous connaissez le célèbre tableau de Vélasquez qui s’appelle Les Ménines ? Quoique, à vrai dire, l’Infante y soit blonde, claire…
- Ca ne me dit rien, non.
- Il est à Madrid, au musée du Prado, je vais vous le faire voir.”

Nous avons descendu l’escalier d’acier en colimaçon qui mène à la bibliothèque, j’ai trouvé un grand volume de reproductions de Vélasquez, et nous nous sommes assis côte à côte pour en tourner les pages pendant quinze minutes, quart d’heure palpitant - et édifiant pour elle comme pour moi. Elle, elle découvrait Vélasquez, et moi je redécouvrais l’imbécilité délicieuse du désir érotique. Mais quel verbiage !
Et que je lui montre Kafka, et que je lui montre Vélasquez… pourquoi fait-on toutes ces choses ?
Ma foi, c’est qu’il faut faire quelque chose justement; ce sont les voiles pudiques de la danse amoureuse. A ne pas confondre avec la séduction. Il ne s’agit pas de séduction. Ce qu’on déguise, c’est son mobile même, le désir érotique à l’état pur. (…)
La farce que la biologie joue aux humains, c’est qu’ils sont intimes avant de savoir quoi que ce soit l’un de l’autre. A l’origine, on comprend tout. On est attiré par la surface de l’autre, mais on le saisit d’instinct dans la plénitude de son volume. (…)
L’art du flirt à la française me laisse froid. Moi, ce qui m’intéresse, c’est l’impératif sauvage. Non, il ne s’agit pas de séduction. On se joue une comédie. Une comédie qui consiste à fabriquer un lien factice, et tritement inférieur à celui que crée sans le moindre artifice, le désir érotique. Retour en force des conventions, on se décrète des affinités, on maquille le désir en phénomène socialement acceptable.
Or, justement, c’est son côté inacceptable qui rend le désir désir. (…)

Philip Roth, La Bête qui meurt (The Dying Animal), Gallimard, 2004.

Des motifs :
La blondeur de l’Infante et celle de Sue Lyon.
James Mason (Humbert Humbert), le professeur respectable, anéanti par une lolita, écho au roman de Roth où un vieux professeur d’université libertaire et libertin tombe éperdumment amoureux d’une de ses étudiantes.
Le désir, la folie, l’obsession, à la croisée de l’oeuvre romanesque et filmique.
Le refus des conventions, la perte et la mort.
Je trouve qu’il y aussi quelque chose de morbide dans le tableau de Vélasquez.

Pourquoi écrire sur le cinéma ?

A la question posée ce soir par une amie - “pourquoi écris-tu sur le cinéma ?”- je suis restée un instant sans voix, tant cette démarche, pour moi, va de soi. C’est comme si elle me demandait de motiver un amour. L’amour, ça va de soi également et les sentiments ne s’argumentent pas. Le cinéma participe pour moi de la même évidence.
Après avoir dépassé mon trouble et lui avoir expliqué en quoi son questionnement m’était apparu incongru, nous avons parlé de la vanité de l’exercice, de sa difficulté ontologique encore.
Pourquoi écrire sur le cinéma donc ? Exercice vain, autocentré ? Comment résoudre le hiatus entre textes et images ou comment restituer par des mots ce qui relève fondamentalement du visuel ? Cette hétérogénéité des signifiants (textes et images) est précisément ce qui rend l’exercice passionnant, faisant du cinéma une zone fertile d’investigation.
Selon Robert Bresson, le “cinématographe” participe de “trois naissances“. Attachons-nous aux deux premières : “le film naît dans votre tête et meurt sur le papier. Vous le faîtes revivre avec des êtres vivants et les objets réels que vous employez et vous les tuez sur la pellicule“.
La critique reprend à son compte, tout en l’inversant, ce processus de création : le film s’offre aux sens et vit dans la mémoire. Le critique le “réactive” en le déconstruisant. Le corps du film ainsi “démembré” (voire “autopsié”), la couture s’opère grâce aux mots. Loin de mourir sur le papier du critique, le film renaît, s’éclaire et s’enrichit grâce au prisme de l’analyse filmique.
Le critique entreprend un travail de “re-collection” au sens étymologique du terme (”recolligere” signifie “réunir”), mais aussi au sens propre du mot : la recollection est une retraite spirituelle et l’acte d’écrire est empreint de cette solitude, même s’il est destiné à un lectorat fantasmé. Robert Bresson disait “qu’écrire est une autre façon d’être intérieur“. Le processus de re-création d’un film participe bien de cette intériorité.
C’est pourquoi écrire une critique semble, de prime abord, n’engager qu’une seule personne : son auteur. D’ailleurs, nombre de supports précisent bien que les textes n’engagent que leur auteur et non pas la rédaction. Alors comment une expérience individuelle peut-elle devenir universelle ?
Quand j’écris sur un film, je raconte comment ce film m’a regardée et comment il voyage en moi. Néanmoins, j’écris toujours pour quelqu’un. Une critique, parce qu’elle rencontre l’altérité, ne peut l’ignorer. Je crois en l’idée de transmission et de reconnaissance : reconnaissance d’une altérité (le critique) en une autre démultipliée (le lecteur). Ce qui était expérience individuée s’ouvre à l’universel.
Ne pas regarder sans voir, ne pas écouter sans entendre“, formule bressionnienne dont le texte critique s’efforce toujours plus avant de se nourrir !

P.S : les citations de Robert Bresson sont extraites de Robert Bresson, ni vu, ni connu, documentaire noir et blanc et couleurs de François Weyergans, 1965-1995.

Les désaxés

The Misfits de John Huston (1961). Photo de Eve Arnold.

“L’histoire d’une vie s’inscrit dans le corps tout autant que dans le cerveau.”
Edna O’Brien

Quizz interdit n°9

Ce soir, c’est la fête à la maison. Oui, mais dans quel film ?

Les béquilles de l’éducation à l’image

Mon lectorat me reprochant mes récents égarements (Christian Bale m’aura fait perdre la tête), je retourne à une matière plus conséquente, en poursuivant mes réflexions sur l’éducation à l’image dont on stigmatise encore plus les manques à l’heure où les crédits alloués à la culture rétrécissent comme une peau de chagrin à l’école.
Ce sujet m’interpelle tout particulièrement, oeuvrant moi-même dans le champ de l’action culturelle et me désolant chaque jour, un peu plus, des pratiques éducatives. Car pour moi, c’est bien l’enseignement du cinéma qui est problématique, plus que l’absence de moyens, n’en déplaise aux professeurs geignards, toujours prompts à se plaindre.

Quelques citations pour amorcer la réflexion :

“.Pour les images comme pour les sons, il faut en faire, il faut les lire, il faut apprendre à lire. On ne peut pas traiter les sons et les images avec plus de désinvolture que l’écrit. On ne peut pas réduire un langage à un autre, on ne peut pas déclarer d’emblée qu’un langage est supérieur à l’autre, ou que d’autres langages devront fatalement emprunter à l’un d’eux ses références“.
Pierre Schaeffer, Machines à Communiquer.1. Genèse des Simulacres, Seuil, 1970.

Du sensible à l’intelligible, il y a émulation. Les mots peuvent s’efforcer, sinon de recréer l’enchantement, du moins de retranscrire l’image et ses effets, ses échos, ses dérives en nous. (…) L’œil s’éduque par les mots (…). Les bons poètes nous exercent à mieux voir, et leurs mots pourtant sont aveugles. Un rouge coquelicot est incolore, le concept de chien n’aboie pas“.
Régis Debray, Vie et Mort de l’Image, une Histoire du Regard en Occident, Gallimard, 1992, Coll. Folio Essais.

A travers ces citations, il apparaît que lire l’image comme un texte peut conduire à la simple identification des thèmes et des contenus, sans que ne soit développée la véritable aptitude à voir ou une “compétence du regard”.
Les expériences les plus probantes en matière d’éducation à l’image ne doivent leur valeur qu’à l’interaction des formes, et non au parallélisme ou aux analogies. La réflexion ne s’instaure qu’à partir de ce dialogue incessant.
Il s’agit donc de trouver un juste équilibre entre ceux qui ne voient dans l’image qu’une possibilité d’illustration et ceux qui privilégient une approche trop élitiste d’un art en prise avec son temps.
Néanmoins, ce qui importe, c’est qu’il y ait médiation et rencontre.
Comme l’écrivait Serge Daney, “le visuel concerne le nerf optique mais ce n’est pas une image pour autant. La condition sine qua non pour qu’il y ait image est l’altérité” (Le Salaire du Zappeur).
Et je viens d’écrire, à mon insu, une profession de foi. Pas prête de changer de métier !
Photogramme : The Nutty Professor de Jerry Lewis

Vous avez des projets ce soir ?

Moi, oui ! Quizz interdit à minuit précise.
Un indice : les fêtes galantes.

Bale bête !

Cher Christian Bale (prononcer « belle »),

Lorsque votre image avantageuse s’imprima sur ma rétine, ce fut à la faveur de la diffusion télévisuelle des Quatre Filles du Docteur March (1994), navet hollywoodien que vous sauvâtes de votre musculeuse présence. Depuis lors, vous représentez pour moi l’archétype du héros romantique. Une star était née, je ne pouvais m’y tromper !
Bientôt Brett Easton Ellis, adepte du name-dropping, fit de vous le héros récurrent de son livre Glamorama. Les sosies de Christian Bale se multiplient tout au long d’un récit vertigineux, croisent l’univers froid et aseptisé du personnage principal, corroborant cette idée que le modèle original était déjà entré dans le mythe. Ellis, en posant la question aigue de l’authentique et du factice, met le doigt sur les enjeux mêmes de la représentation dont vous êtes la quintessence.
Car qu’est-ce qu’une star, si ce n’est avant tout un corps ? Vous incarnez, comme Kim Novak en son temps.
C’est tout naturellement que ce corps a rencontré l’univers de Brett Easton Ellis lorsqu’une obscure réalisatrice se piqua d’adapter sans talent American Psycho. Belle idée de casting mais parodie de film. On vous réduisit à la pantomime, alors que votre prestation dans le remarquable Velvet Goldmine ne laissait aucun doute.
Ce corps toujours est au centre de films incertains mais que je regardais avec passion : Le Règne du Feu, Equilibrium. Piètre acteur ? Assurément ! Mais une vraie star, dans la tradition hollywoodienne : un corps qui absorbe tout autour de lui et écrit son propre récit à chaque plan.
J’apprends avec bonheur que vous endossez le rôle de Bruce Wayne dans Batman Begins. On ne pouvait effectuer meilleur choix ! Car il faut précisément savoir incarner pour faire vivre le personnage costumé. Votre aura mystérieuse cadre avec celui de la chauve-souris, animal de la nuit que vous, belle bête, vous saurez magnifier.

Votre dévouée.
Sandrine Marques

P.S : Ceci n’est pas une lettre d’amour.

Parigots, têtes de veaux !

Je viens de recevoir ce communiqué :

“Devant le très mauvais score réalisé par son nouveau film Les Parisiens, sorti mercredi, Claude Lelouch tente le tout pour le tout : il invite aujourd’hui les spectateurs à une projection gratuite à 19 heures dans 400 salles .
Le cinéaste parle sans ambages de « lynchage » et accuse les médias d’avoir “démobilisé” le public.
« Donnez-moi votre avis , lâchez-vous »
Ce soir, il suffira donc aux spectateurs de se présenter aux guichets et, « dans la limite des places disponibles », chacun d’eux recevra un ticket. “

Edifiant, non ? Et pathétiques surtout ces réalisateurs qui invoquent toujours le complot médiatique pour ne pas avoir à affronter leur propre déficit artistique. Claude L. entend rappeler que le cinéma est avant tout un art populaire. Quel bel exemple de démocratisation culturelle !
Alors, combien y aura t-il de spectateurs pour célébrer le genre humain ? Il se peut que le mégalomaniaque réalisateur soit déçu par l’humanité….

Walken on the moon

L’homme est prostré dans un fauteuil. Sa mise élégante cadre avec le décor luxueux d’un palace mystérieusement désert et silencieux. Mais bientôt, toute son attention se focalise sur une musique en sourdine qui ne tarde pas à s’amplifier et à aliéner son corps tout entier. S’ensuit un numéro de danse ébouriffant.

L’homme n’est autre que l’acteur Christopher Walken, qui prête ses talents de danseur pour le clip de Fatboy Slim, Weapon of Choice, réalisé par Spike Jonze.

Le corps de Walken, pris dans la transe d’une chorégraphie frénétique, se charge de toute sa mythologie d’acteur. Qui voit-on danser ici, si ce n’est Walken dans son rôle de Franck White, le très classieux King of New York d’Abel Ferrara ?

Tout, des décors au corps, évoque l’ambivalent personnage de mafieux en quête de béatification : son détachement altier, sa grâce mâtinée d’intemporalité. Son corps aspire ici le vide, s’affranchit de toute matérialité pour s’envoler, comme au firmament de son propre mythe.

Jonze réinvente cette « liturgie stellaire » définie par Edgar Morin (Les Stars), en jouant sur le caractère quasi surnaturel de la star déifiée. Let’s dance !

Une nuit avec Asia Argento

Samedi 11 septembre, au Forum des Images à Paris, entre 1h et 6h du matin, nuit Asia Argento organisée dans le cadre de l’Etrange Festival.

Simple, disponible, lumineuse, intimidée, telle est apparue Asia Argento cette nuit au Forum des Images. Généreuse aussi : de sa parole, de son temps. Elle a présenté ses deux films : The Heart is deceitful above all Things et Scarlet Diva, oeuvre de jeunesse, certes maladroite mais tendue par une belle sincérité. La belle s’étonnait que les spectateurs n’aient pas quitté leur siège à chaque entracte, se considérant dans la vie comme “une nullité“.
Pourtant, le talent ne lui fait pas défaut et le public pourra en juger en février 2005 avec la sortie de son dernier film, brûlot rock qui épingle le puritanisme américain et s’attache aux laissés pour compte d’un pays dans la “plaie pourrie” duquel Asia Argento “plonge le doigt“.
On a pu découvrir aussi ses influences majeures à travers le remarquable et dérangeant Out of the Blue (1980) de Dennis Hopper, film sur une jeune punkette dont la famille se délite. Ian Curtis de Joy Division se serait suicidé après avoir vu cette oeuvre cafardeuse.
Quant à Dennis Hopper, icône de la contre-culture américaine, il est aujourd’hui devenu républicain. O tempora, o mores !