Archive pour Octobre 2004

Les jeunes filles et la mort

En réponse au scandaleux (:-)) billet de Tlön, consécutif à la diffusion télévisuelle de Virgin Suicides, j’apporte mon regard sur cette remarquable adaptation du livre de Jeffrey Eugenides qui frappe par sa maîtrise et son atmosphère tout à la fois évanescente et malaisante.
Premier constat: le film de Sofia Coppola excède la simple chronique d’une mort annoncée - celle des cinq soeurs Lisbon dans les années 70. En effet, à travers l’évocation inspirée de ces adolescentes, la réalisatrice impose une contre-imagerie aux traditionnelles représentations édulcorées d’un âge, plus que jamais chaotique. Bien plus, ce film étrange nous convie à la désintégration d’un corps social, la middle-class américaine puritaine, dont il se veut la peinture suffocante.

Une symbolique de la virginité : la préservation du clan.

Récit au passé, relayé par la voix off mélancolique d’un narrateur - témoin, Virgin Suicides se présente immédiatement comme une chronique. “Cecilia fut la première à partir“nous dit le narrateur, prophétisant la fin funeste et tragique des soeurs Lisbon et inscrivant dès lors les événements dans un inéluctable processus de mort. Le destin des jeunes filles, dès les premiers plans, est scellé. S’ensuit une rapide scène d’exposition, succession de plans arrêtés destinés à présenter chacune des cinq adolescentes, suivant des données délibérément sommaires : leur prénom et âge respectifs. La démarche intrigue d’emblée car en lieu et place des caractéristiques attendues dans l’exercice du portrait – fut-t-il succinct - le spectateur doit se contenter d’une simple fiche signalétique. Ce parti pris se trouve pleinement justifié par la suite. En effet, les soeurs Lisbon forment un tout homogène et indifférencié. Créatures diaphanes, elles forment un seul corps dont le trait dominant est la blondeur évanescente.
Ceci se trouve corroboré par la figure du cercle, récurrente dans le film. Lorsque la cadette met fin à ces jours à l’occasion de la fête donnée en son honneur, la mère (vertigineuse Kathleen Turner) rassemble autour d’elle ses filles pour les empêcher de contempler l’horreur de la scène. Ses bras ceignent et entourent les adolescentes de part et d’autre. Son propre corps constitue le pivot du cercle. La posture douloureuse des corps n’est pas sans évoquer une peinture maniériste. De même, quand les services de la voirie menacent de couper l’arbre au centre duquel (cercle de plâtre) leur défunte soeur a apposé l’empreinte de sa main, les jeunes filles s’enchaînent, mains liées, autour de l’arbre.
Ajoutons à cela que rares sont les plans où les adolescentes sont isolées les unes des autres. Qu’elles pénètrent dans l’enceinte du lycée, déjeunent sur l’herbe, prennent le soleil, fument une cigarette aux toilettes ou, frappées par le deuil de leur cadette, se lovent à même le sol d’une chambre dans des tenues négligées et légères, elles ne forment qu’un seul corps.
Hors du groupe, point de salut. Dès qu’un des membres s’écarte de la communauté, il est en danger. En témoigne la scène où Cécilia demande, en pleine “surprise-partie” sous haute surveillance maternelle, à réintégrer sa chambre : un plan l’isole, gravissant lentement les escaliers dans une robe blanche virginale. Peu après, elle se défenestre. De même, le charme du viril et charismatique quaterback, Trip Fontaine (Josh Hartnett), ne semble pas opérer sur la sensuelle Lux (Kirsten Dunst) quand celle-ci est entourée de ses soeurs. Elle répond à ses avances à l’occasion de la projection d’un film documentaire où elle est privée de ses soeurs Le documentaire en question est annonciateur de la catastrophe à venir : il y est question de la formation des ouragans provoquée par la rencontre violente de “masses chaudes et de masses froides“, métaphore des turbulences que va provoquer le rapprochement de ces deux corps sur la communauté.
La métaphore filée du cercle se prolonge avec les ensembles tracés sur le tableau de classe par monsieur Lisbon (excellent James Woods), professeur de mathématiques de son état et qui, selon ses propres commentaires, correspondent à “l’intersection et à la réunion“.
La rupture symbolique de ce cercle est par conséquent synonyme de la désagrégation de la famille et par extension de la communauté. Quand Lux se réveille seule au petit matin sur le terrain de foot, abandonnée de son amant après sa première nuit d’amour, corps blanc, frêle et défait, perdu dans l’immensité herbeuse, la catastrophe est consommée et le processus de mort définitivement enclenché.
En somme, la figure récurrente du cercle, corrélée à la communauté indivise formée par les adolescentes, renvoie à l’instinct de conservation et à la préservation du clan. Mais aussi, au temps, conférant au film son mouvement languissant et mélancolique. Cette symbolique trouve son pendant visuel dans les différents plans de ciels qui ouvrent et referment le film.
L’état virginal, contenu dans le titre de l’oeuvre, n’est pas à envisager littéralement (d’autant plus que Lux perd sa virginité très tôt dans le film). Là également, il s’agit de l’appréhender sur le mode symbolique, comme “une disposition générale à retenir, à contrôler; une tendance (…) à la conservation; (comme) un caractère (…) attaché aux principes, aux règles, soucieux de respectabilité, visant à satisfaire un sentiment de sécurité” (in Dictionnaire des symboles) . Ces éléments se trouvent “paradoxalement” incarnés dans la figure de la mère, parangon de vertu, étouffant sa progéniture d’une éducation puritaine. Les adolescentes sont les dépositaires plus ou moins consentantes de cette éducation rigide, avant d’en être les victimes.
Nous l’avons évoqué, la génitrice est le pivot du cercle familial. Elle veille à la cohésion et au maintien du groupe jusqu’à annihiler la personnalité de chacune de ses filles. Cette absence de distinction vise à prévenir toute possibilité de division. En témoigne la scène où les jeunes filles courent les magasins avec leur mère, à la recherche de robes de soirées pour le bal du lycée. Au final, elles se trouvent toutes vêtues de “quatre sacs identiques” confectionnés dans le même tissu. Madame Lisbon tend à réprimer la sur sensualité de Lux (elle lui demande de se couvrir les épaules) et à éradiquer toute circulation du désir. Tout ce qui vient de l’extérieur est assimilé au danger. Aussi quand Trip Fontaine s’invite un dimanche après-midi pour regarder la télévision, elle s’interpose physiquement entre les deux jeunes gens. Son corps empêche toute intimité et tout contact, à la fois tactile et visuel, entre les adolescents. Cependant, le pied aux ongles peints de sa fille se dérobe un court instant à son attention pour s’offrir ostensiblement aux yeux de Trip. Cette scène de torpeur dominicale trouve son contrepoint violent avec les images télévisuelles d’un documentaire animalier mettant en scène des prédateurs (crocodiles aux mâchoires féroces, lions se jetant sur leurs proies). La télévision fonctionne alors comme le lieu projectif des angoisses de madame Lisbon, tout en préfigurant le destin de Lux. Par assimilation, Trip Fontaine est un prédateur menaçant l’équilibre du groupe.
Quant au père , il est relégué en dehors du cercle, se contentant au mieux de graviter autour; qu’il cohabite dans le cadre avec sa femme et ses filles, il se tient à son extrémité, exclu de ce gynécée dans lequel il ne saurait avoir de place. Sa femme se fait la gardienne de valeurs conformistes et puritaines provoquant l’asphyxie progressive du foyer.

Asphyxie et désagrégation sociale.

La thématique de l’asphyxie prédomine dans le film de Sofia Coppola. Les soeurs Lisbon meurent littéralement d’étouffement quand leur mère, après l’escapade de Lux, les confine dans la demeure familiale. Retirées du lycée, elles connaissent un isolement social des plus tragiques. La volonté névrotique de préserver ses filles des dangers du monde extérieur conduit madame Lisbon à opter pour le repli sur soi de la famille. “J’étouffe” dit Lux à sa mère, hors champ, tandis que le père assiste impuissant aux plaintes de sa fille. “Tu es en sécurité ici” lui rétorque sa génitrice.
L’air ne tarde pas à se raréfier pour chacun des membres de la famille. L’espace se réduit et se délimite. Les scènes d’intérieur contrastent avec les longs travellings sur les pelouses et les maisons du quartier pavillonnaire. Le père Lisbon, en roue libre, en vient à s’adresser aux plantes, se réjouissant de les voir opérer leur photosynthèse, phénomène chimique destiné précisément à produire de l’air, celui-là même dont il est privé, tout comme ses filles, au sein du foyer familial. De même, l’abattage d’ormes malades dans le quartier intervient comme un symptôme de cette asphyxie progressive. Coupés, les arbres ne dégagent plus le gaz carbonique nécessaire à la production de l’air. Qui plus est, ce phénomène se propage à l’ensemble du voisinage. De plus, un bref extrait d’un film en super huit met en scène Lux caressant une baleine. En voix off, Cecilia, qui a consigné cet épisode dans son journal, assortit les images du commentaire selon lequel les algues, qui permettent aux cétacés de se nourrir et de respirer, exhalaient une odeur nauséabonde. Cette scène trouve son aboutissement dans l’une des dernières séquences du film - le bal des débutantes - entamé par les émanations pestilentielles d’algues contaminées. En somme, la thématisation visuelle de l’asphyxie est liée à l’idée de contamination et de pourrissement. Elle renvoie à la dégradation d’une société étouffante de conformisme.
Ce processus entropique est à rattacher à la mort de la cadette. Lors de sa première tentative de suicide, la jeune fille tient à la main une icône de la Vierge Marie, tachée de son sang. Sa chambre, lieu de réclusion et de projection, recèle un grand nombre de crucifix et d’images religieuses.
Son suicide intervient comme un sacrifice, renforcé par la position christique de son corps empalé sur la barrière. Il tend à s’opposer au conformisme et au puritanisme suffocants d’une société américaine elle-même en quête de repères. Ainsi, au début du film, un insère situe l’action dans le Michigan, au milieu des années soixante dix. La voix off du narrateur évoque un pays économiquement en crise. En effet, les Etats-Unis ont connu deux grands chocs pétroliers. L’industrie automobile américaine tend à être supplantée par la production nipponne. De sorte que les fondements même de l’”american way of life” d’usage dans les années cinquante sont révolus. Le pays est à l’aube de mutations, tout comme l’adolescence, période transitoire, est synonyme de passage à un état autre. Cependant, la famille Lisbon vit en décalage avec son époque, rétive aux changements et à l’évolution des moeurs. Aussi, le suicide de Cécilia recouvre une dimension symbolique liée au rejet de valeurs familiales conformistes et sclérosantes. Les médias se saisissent de sa mort pour en faire l’emblème d’une société en voie de désagrégation où la structure familiale est elle-même menacée. Le fait que Cecilia choisisse, pour mettre fin à ses jours, de s’écraser sur la barrière qui délimite la demeure familiale, n’est pas innocent. En effet, le foyer traditionnel “à l’américaine” est ceint de ce que l’on appelle la picket fence, barrière généralement de bois disposée tout autour de la maison. Cette frontière symbolique, isolant le foyer du monde extérieur, renvoie aussi aux limites d’une éducation que ne peuvent transgresser les soeurs Lisbon. Par son acte violent, Cecilia désavoue ces valeurs étriquées et se restaure, dans la mort, un espace de liberté. De même, lorsque Lux s’adonne au sexe sur le toit familial, il est question encore de résistance symbolique.
La métaphore filée de l’asphyxie, inféodée à la claustration des adolescentes, trouve son acmé visuelle dans la soirée déguisée où les convives portent un masque à gaz. L’air est devenu irrespirable empuanti par les algues d’un lac. Tout dans cette fête évoque la putréfaction, de la couleur des sorbets et des cocktails à la lumière verdâtre qui nimbe un ensemble mortifère. Une débutante vomit. Le suicide collectif des soeurs Lisbon n’a contribué qu’à faire remonter à la surface toute cette pourriture stagnante, révélant l’hypocrisie et le conformisme d’une classe sociale qui semble elle-même en sursis. Si la disparition des adolescentes imprègne à tout jamais la mémoire des garçons au point que tout s’en trouve changé, cette tragédie ne semble pas avoir affecté la communauté qui reprend ses activités mondaines. De sorte que la mort des jeunes filles n’agit pas sur cette société égoïste et matérialiste comme une palingénésie, c’est-à-dire comme une régénération spirituelle de celle-ci.. C’est le constat désespéré que font les garçons, à tout jamais vecteurs du souvenir de ces belles ensevelies au tombeau de la mémoire collective. Au suicide de leurs filles répond le suicide social des parents, amorcé avec la perte, pour le père, de son emploi de professeur au lycée. “Après le suicide, ils renoncèrent à vivre une vie normale” nous dit le narrateur. Puis, nous apprenons qu’un jeune couple a repris la maison, promesse de recommencement. Car c’est bien cela qui à l’œuvre dans le film de Sofia Coppola : une vision cyclique du temps, de la vie et de la mort, toute entière contenue dans la figure de ces créatures lumineuses, mortes prématurément, mais qui ont conféré à ceux qui les ont approchées, un intense et tragique sentiment d’existence.

S.M

(Article paru dans la revue Eclipses)

L’art dégénéré : la dialectique du pur et de l’impur

Suis allée voir cette semaine l’exposition “le IIIè Reich et la musique” à la Villette (Cité de la Musique) ou “quand la musique témoigne des horreurs de son temps”. Belle scénographie, accrochage réussi mais exposition vraiment très (trop) dense. La musique permet de revisiter tout un pan de l’”art dégénéré”, c’est-à-dire non conforme aux canons esthétiques et moraux prônés par le régime hitlérien.
Célébration de l’héroïsme, de la patrie, du devoir familial ou encore de la vie rurale, l’art allemand, “validé” par le régime nazi a donné lieu, en 1937, à la Grosse Deutsche Kunstausstellung, exposition regroupant les artistes favorisés par le régime (Richard Wagner, Franz Stassen, Carl Orff, Richard Strauss, Herbert von Karajan, Zarah Leander etc…). En effaçant l’art d’un peuple, Hitler s’est attaqué à son âme et à sa mémoire.
Ceci m’a amenée à réfléchir plus largement sur les notions de patriotisme et de racisme, véritable dialectique du pur et de l’impur.
Bénédict Anderson, dans l’Imaginaire national, enrichit le point de vue, à son sens insuffisant, d’intellectuels “progressistes et cosmopolites” qui affirment que le nationalisme s’apparente à une pathologie, enracinée dans la haine et la peur de l’autre. Selon ces observations, le nationalisme serait lié étroitement au racisme. Or, pour Anderson, les nations suscitent l’amour. Pour preuve, les sacrifices effectués en leur nom. Et l’ensemble des produits culturels qui en découlent : poésie, fiction, musique, arts plastiques etc… La nation s’élabore fondamentalement dans le langage : homo sapiens est homo dicens.
Le sentiment national, selon Anderson, ne se nourrit pas de haine. Le racisme s’attache précisément à nier la forme nationale en réduisant l’individu à sa physionomie biologique. La forme nationale prend racine non seulement dans le langage, mais aussi dans l’histoire. Anderson illustre son propos en faisant référence à l’édit de San Martin, baptisant “péruviens”, les indiens de langue quechua. Aussi, la nation, selon lui, s’est bâtie dans le langage et non dans le sang. Anderson étudie le vocabulaire propre à la célébration de la nation et qui s’articule autour de deux idiomes. Le premier est celui de la parenté : alma mater, Vaterland, patria ..Le second, celui du foyer : Heimat…
Selon Anderson, les liens naturels qui attachent un individu à sa nation sont nimbés, de ce qu’il définit comme une “aura de désintéressement”.
Ainsi, mourir pour sa patrie est vécu comme quelque chose d’éminemment pur. Peut-on pour autant considérer que le racisme et l’antisémitisme sont des productions du nationalisme ?
Selon Anderson, non. En effet, le nationalisme, selon lui, procède de l’histoire, tandis que le racisme est hors de l’histoire. Le nationalisme s’inscrit dans un destin historique, tandis que le racisme renvoie à l’idée de contamination séculière.
Anderson évoque à ce titre le père du racisme moderne : Joseph Arthur, comte de Gobineau, diplomate et écrivain français du 19ème siècle, auteur de l’Essai sur les Inégalités des Races (1853-1855). Doctrines qui inspirèrent différents théoriciens du racisme.
En somme, le sentiment national et l’attachement à la mère Patrie reposent sur des “objets imaginés” qui s’actualisent dans cette expo troublante.

Ils ont passé tant d’heures sous les sunlights

(photo Moland)

Voici donc les deux gagnants du quizz interdit, jeu qui fait rimer “futile” avec “cinéphile” !
En arrière-plan, habitant de l’ombre, Sébastien, champion du quizz nocturne avec 4 victoires et au premier plan, comme l’astre du jour qui éclipse la nuit, Tlön avec 5 bonnes réponses ! Autant dire, un plébiscite !

Voici les lots qui récompensent chacun de ces parangons de cinéphilie :
- 1 DVD à la séance. Le principe ? Une fois le DVD ouvert, sa durée de vie est limitée à quelques heures, à l’instar du quizz interdit et de ses photogrammes éphémères…
- 1 CD surprise avec, notamment, le film “fait à la maison” de Paris Hilton, le clip interdit de Placebo, la pub censurée de Kylie Minogue et autres réjouissances clipeuses et licencieuses….
- 1 très beau jeu de cartes Saddam Hussein pour rappeler, qu’après tout, le quizz interdit n’est qu’un jeu !
- 1 livre surprise offert
- 1 kit de survie pour le quizzeur de nuit et le quizzeur de jour, au contenu varié (que de l’indispensable pour que nos champions s’entretiennent).
- Et surtout, une très officielle invitation à partager un bon repas la semaine prochaine, pour procéder à la remise des prix, devant huissier de justice.

Bien entendu, tous les bloggers désireux de rendre hommage à nos deux stars sont conviés !
Attention, la saison 2 des quizz interdits démarre prochainement !

Quizz interdit n°10

Un bon bain, ça fait du bien ! Oui, mais dans quel film ?

And the winner is…

Vous n’y tenez plus ? Ce mercredi soir, à minuit, fin du terrible suspense : voici venu le 10ème quizz interdit !
Sous contrôle d’huissier, et pour prévenir toute contestation ( j’ai affaire à des cinéphiles retors !), un recomptage a eu lieu !
Sébastien et Jean-Sébastien sont à égalité pour le quizz de la nuit (3 victoires chacun), talonnés de près par Esther (2 victoires), qui, si elle remporte le morceau, rompt ce beau coude à coude. A moins qu’un outsider ne vienne inquiéter ces 3 champions !
Tlön, avec 5 victoires sur le quizz diurne, est quasi assuré de remporter la timbale. Aussi, pour le panache…
Les esprits ne manqueront pas de s’échauffer, en perspective des lots, dont le contenu hétéroclite vous sera révélé dès la proclamation des résultats.
Il se peut que ce 10è quizz réserve lui-même son lot de surprises… Décidément diabolique ce Mabuse…

Great fuck at Tiffany’s

Mélange trouble de candeur et de perversité, Tiffany Hopkins, jolie hardeuse que je viens de découvrir par hasard dans l’étonnant France Nympho de P. Reinhardt (actuellement diffusé sur le câble), sidère par son tempérament de feu.
Ses regards caméra brûlants, à l’adresse du spectateur qui, ébahi, n’avait pas vu “ça” depuis Traci Lords, sont emplis de gourmandise et de plaisir mêlés. Incroyable ! A part dans de rares productions scandinaves ou chez B. Root (avec qui elle a tourné), cela faisait un bail que je n’avais pas vu le sexe aussi joyeux, débridé et coquin.
France Nympho relate les ébats sexuels d’une narratrice sur-stimulée par son environnement urbain, ensemble de phallus (Tour Eiffel, obélisque, tours) symboliquement dressés partout dans la ville. Comment rester sage dans un territoire qui appelle au sexe ? A partir de ce drôle d’argument (ou plutôt, cet argument très drôle), les séquences de sexe s’enchaînent, lentes et sensuelles. On est aux antipodes des productions habituelles (la norme malheureusement), où domine la froide mécanique des corps. Ici, on prend son temps. L’excitation monte. La mise en scène élégante, presque surréaliste par endroits, voit l’incrustation dans le plan des fameux phallus urbains, projections fantasmatiques des héroïnes en pleine extase.
Dans une autre séquence étonnante, une blonde sculpturale, au lieu de se déshabiller, se vêt lentement, avant l’arrivée de son amant, qui tout aussi délicatement, lui ôtera sa robe. Ce mouvement inverse peu commun (s’habiller au lieu de se dénuder) érotise la scène à l’extrême.
L’incandescente Hopkins se donne corps et âme dans deux séquences lesbiennes et hétéro où son plaisir déborde.
Ce qui frappe, outre son regard, c’est son sourire, son bonheur évident à être là. Ce sourire coquin s’adresse à ses partenaires, mais encore au spectateur dont la belle semble deviner le désir palpitant.
Troublante mise en abyme d’un regard érotisant. Tranquille conviction aussi : “je sais que je vous fais jouir et je jouis de cette certitude”. Voilà ce que semble nous dire le regard de Tiffany et qui nous chamboule autant. Décidément et comme le disait Paul Eluard, « les yeux de la luxure ont des joies secrètes » !

Site officiel de Tiffany Hopkins.

Juste une image ?

“Une image est une présence émotive, érotisante et érotisée, qui a à voir avec l’histoire de nos passions, de nos jouissances et de nos effrois.”

Entretien avec Marie-José Mondzain, Le commerce du Regard, Seuil, 2003.

Le point de vue dans le cinéma documentaire - Invitation

De gauche à droite, Entering Indifference de Vincent Dieutre et Terre sans Pain de Luis Bunuel.

Amis blogueurs, chers internautes, votre dévouée vous invite à une journée de débats qu’elle a concoctée en partenariat avec l’association Périphérie, autour du point de vue dans le cinéma documentaire :

  • Le mercredi 13 octobre 2004, de 10h à 17h, au cinéma Le Méliès, à Montreuil
  • (45 rue Victor Hugo, Métro Croix de Chavaux, ligne 9). A partir de la thématique de la voix off, deux séminaires sont proposés :
    10 H - 13 H : la question de l’écriture avec Vincent Dieutre.
    14 H - 17 H : la question du point de vue avec Marie-José Mondzain.

    Les débats vont s’articuler autour de l’analyse de différentes séquences, extraites, notamment, des documentaires suivants :
    Terre sans Pain (Luis Bunuel), L’Amour existe (Maurice Pialat), Le Vampire (Jean Painlevé), Hôtel des Invalides (Georges Franju), Six O’clock News (Ross Mac Elwee), Entering Indifference (Vincent Dieutre), Jaguar (Jean Rouch) etc…

  • Pour plus de détails, reportez-vous au numéro d’octobre des Cahiers, page “événements”. Cette manifestation s’inscrit dans le cadre du mois documentaire. Je ne manquerai pas de vous faire un compte rendu.
    Je vous attends nombreux !

Les lumières de Tokyo

12 millions d’âmes se croisent à Tokyo, mégalopole saturée de lumière, si lumineuse que, vue de l’espace, elle brille autant qu’une étoile.
Ce sur ce préambule que s’ouvre l’éblouissant spectacleThe Elephant vanishes, adaptation du recueil de nouvelles de Haruki Murakami.
Simon Mc Burney, metteur en scène britannique, dirige une troupe japonaise qui joue dans sa langue d’origine. Curieuse expérience que celle du sur-titrage au théâtre, qu’on abandonne parfois pour jouir de la fluidité d’une mise en scène incroyablement inventive.
Ecrans, miroirs démultipliés à l’infini. Qui regarde qui ? Sur les panneaux mobiles bute le regard aveugle. Tokyo paradoxale : ville la plus éclairée du monde mais où personne ne se voit et où la solitude se propage comme une endémie. Le recours à la vidéo exacerbe le point de vue “blanc” des protagonistes. Que reflète l’écran improvisé d’un réfrigérateur ? une société de consommation déboussolée, son ventre béant, évidé de toute spiritualité ? Toujours est -il que ce frigo monolothique reste le seul élément du décor qui ne bouge pas.
Désir de s’affranchir d’une matérialité pesante : un comédien narrateur évolue dans les airs et raconte le jour où, affamé, il a attaqué une boulangerie.
Car un humour délicat édulcore la noirceur des nouvelles de Murakami, où l’absurde a la place belle. Un jour, un éléphant et son gardien s’évaporent littéralement du zoo de Tokyo. Une femme ne dort plus depuis dix sept jours (segment le plus vertigineux du spectacle). Un couple attaque sans raison un Mac Donald’s.
Trois récits qui s’entrecroisent, se répondent, étonnent et enchantent tout à la fois.
Spectacle hybride, entre arts plastiques et cinéma (Kyoshi Kurosawa n’est pas très loin), The Elephant vanishes distille une métaphysique légère, une grâce diffuse, un de ces sortilèges qui brille et danse dans la lumière des néons.

The Elephant vanishes, présenté à la Maison de la Culture de Bobigny, jusqu’au 9 octobre dernier. Tournée mondiale.

Disparaître est un art

Corps-écran, 1971, Alain Fleischer.

J’ai toujours été une grande admiratrice de l’oeuvre de Alain Fleischer, essayiste, réalisateur et photographe. Ses clichés, miroirs et cadres déclinés à l’envi, sont l’expression la plus aboutie du dialogue entre photographie et cinéma. Figuration du temps et du mouvement, ces images impliquent, comme le cinéma, une durée.
Qu’est-ce que la photographie“, nous dit Fleischer, “si ce n’est le reflet immobilisé du monde et qu’est-ce que le reflet de ce reflet ? “.
Je lisais tout à l’heure l’article de Marie-José Mondzain dans la dernière livraison des Cahiers, Photos souvenirs et cinéma mémoire. Cette dernière écrit que “le cinéma est travaillé par l’effacement, la photographie par la croyance aux vestiges. Il est sans souvenir et elle est sans mémoire“.
La photographie sans mémoire ? Assertion audacieuse, soutenue par une longue, brillante et sybilline démonstration. Quid de la trace, ou du “bougé” dont parle Fleischer, cette flammèche blanche fixée sur la pellicule, trace-mémoire, mouvement et condensation tout à la fois ? N’est-ce pas là une forme de mémoire, au-delà de toute question d’altérité ?
J’aime cette photographie de Fleischer, parce qu’elle réalise la synthèse entre corps et cinéma. Le cinéma est incarnation et effacement, dans un même mouvement. Ce “corps-écran” cristallise mon désir cinéphile, en est l’essence même.
Le corps-écran de Fleischer donne l’impression d’être éraflé, balafré. L’écran se déchire.
Je pense ici au controversé Dans ma Peau de Marina De Van que j’avais beaucoup aimé. Dans ce film, le corps devient un événement à part entière, au point que tout disparaît autour. Le champ se réduit à l’extase dermique ; la société est peu à peu reléguée dans un hors champ imprécis et bruissant. Le film est l’histoire du rétrécissement progressif du cadre au profit d’une dilection pour la peau. Le corps est fétichisé, érotisé à l’excès et cela passe par la représentation. L’héroïne photographie son corps. Ainsi représenté, il est fixé dans la durée. La cinéaste recourt au split screen. La pellicule même du film devient une peau qu’on entaille, un peu comme la surface du corps-écran de Fleischer.
« Je me ferai des entailles par tout le corps » écrivait Rimbaud dans Une Saison en Enfer, dans une évocation saisissante. L’histoire racontée par De Van est bien celle-là : “trancher” et “se retrancher” du monde.
Empathie. La communauté me pèse. Il ya des jours comme ça !