Archive pour Novembre 2004

My best films ever

Sur l’invitation de Cyrille, je me suis livrée à un cornélien exercice de style : la liste de mes 10 meilleurs films. Un vrai casse-tête, pour ne pas dire un crève-coeur… Je peux en rajouter encore 10 ?
J’espère que les autres bloggers qui voudront bien se prêter au jeu (ce que j’espère) ne connaitront pas les mêmes atermoiements…
Voici donc une sélection non exhaustive.

Le Sacrifice d’Andrei Tarkovski
La Maman et la Putain de Jean Eustache
Pickpocket de Robert Bresson
L’Aventure de Mme Muir de JL Mankiewiecz
Belle de Jour de Luis Bunuel
Sunset Boulevard de Billy Wilder
Eyes wide shut de Stanley Kubrick
Vidéodrome de David Cronenberg
Stromboli de Roberto Rossellini
Vertigo de Alfred Hitchcock

Mais encore, La Nuit du Chasseur de Charles Laughton, Détour de EG Ulmer, Persona de Ingmar Bergman….
A la télévision : Les Soprano, Sex and the City, 24H chrono…

Dites-moi ce que vous n’aimez pas chez vous ?

«Donnez-moi un corps», c’est ainsi que l’on peut résumer l’excellente série Nip/Tuck. Ici, les personnages ne viennent pas de l’histoire : l’intrigue est générée par les corps eux-mêmes.
En d’autres termes, les personnages naissent, se construisent et existent à travers cette corporéité. La série rejoint ici l’exigence d’un cinéma des corps, d’un «gestus» tel que le définit Deleuze, soit «le lien des attitudes entre elles, leur coordination les unes avec les autres, mais en tant qu’elle ne dépend pas d’une histoire préalable».
Ce qu’il y a encore de très beau dans cette série, c’est sa temporalité. Les corps contiennent tout à la fois un avant et un après, « la fatigue et l’attente ».
Les scènes d’opération très réalistes s’apparentent à un cérémonial (le lavage, l’habillage, la musique enfin) au centre duquel le corps écrit une liturgie prosaïque. Nip/Tuck ne parle ni plus, ni moins de corps quotidiens révélés.
La chanson éthérée du générique, «Make me beautiful», donne le ton, l’injonction ou le “gestus” social dans lequel s’inscrit en plein cette très bonne série.

Nip/Tuck, saison 2, est diffusé sur Paris Première, le mercredi soir à 20h45.

Quizz interdit saison 2 - N°1

“Attention, les enfants regardent”. Dans quel film ?

Quizz interdit saison 2 - [trailer] -

C’est reparti ! Ce jeudi 25 novembre, à minuit pile, lancement de la deuxième saison du quizz interdit !
Les deux gagnants de la 1ère saison ont été fêtés comme il se doit dans un restaurant parisien, il y a 15 jours. Je ne suis pas en mesure de vous montrer des clichés de l’événement, car les liquoreux aidant, aucune photo ne s’est avérée exploitable.
Amateur de clichés insolites, cinéphile déviant, ce quizz est pour toi !
Rappel du principe pour les nouveaux venus :
un photogramme est posté à minuit précise -érotique, gore, décalé- d’une durée de vie limitée. A 7h le lendemain matin, il est remplacé par un autre cliché, plus conventionnel.
Il s’agit de reconnaître de quel film est extraite l’image. Le quizz nocturne se poursuit donc le lendemain. Deux gagnants sont désignés.
A ce soir !

By the way, quelqu’un saura-t-il reconnaître de quel film est extrait ce beau photogramme ?

Ma maladie tropicale

« Tropical Malady traduit mon attirance pour les paysages vierges et les mystères. C’est un chant d’amour et d’obscurité. ». Apichatpong Weerasethakul définit ainsi le plus beau film qu’il nous ait été donné de voir cette année. Remarqué en 2002 avec l’intrigant Blissfully Yours, le réalisateur thaïlandais explore un monde de l’entre-deux, confronte l’âme humaine à sa part d’ombre et livre un conte inquiétant, hanté par les fantômes. Aussi expérimental que son précédent long métrage, Tropical Malady se compose de deux films distincts, deux tableaux dont l’un serait le négatif de l’autre.

Dans une première partie naturaliste, le réalisateur raconte par touches sensibles l’idylle naissante entre deux hommes. Leur passion, tout à la fois pudique et intense, se déploie dans un segment diurne, éclairé par une lumière douce et sensuelle. Les amants se promènent ensemble, jouent aux jeux vidéos, vont au cinéma. En somme, ils vivent la vie insouciante de deux jeunes gens, gagnés par l’incandescence du désir. S’il est une maladie ici, c’est bien cet amour. Le réalisateur évite la dramatisation, au profit de séquences simples et attachantes. Au plus fort de leurs sentiments, l’un des deux hommes disparaît dans la jungle.

La seconde partie — un récit légendaire — s’enclenche après une heure d’un récit tendre et radieux. Cette rupture intervient à la césure d’un film/poème, construit symétriquement.
Apichatpong Weerasethakul déconcerte, en lançant un nouveau générique, licence qui autoriserait presque à appréhender Tropical Malady comme deux films autonomes. Hypothèse démentie par un subtil jeu d’échos et de correspondances entre les deux segments, dont l’un féconde l’autre. Ainsi, lors de leur ultime rendez-vous, les garçons se lèchent la main, préfiguration d’un devenir animal, à l’œuvre dans la deuxième moitié du film. De même, le personnage prend congé de son amant pour disparaître dans une nuit éternelle. Les ténèbres contaminent le cadre pendant toute la seconde partie de ce voyage, aux confins du rêve et de la terreur.

Des cartons accompagnent le conte khmer qui narre la rencontre entre un tigre et le garde forestier, parti à la recherche de son amant: « Alors que le tigre essaie de s’insinuer dans les rêves du soldat, il songe aux villageois disparus ». Le langage, lieu du civilisé, s’évapore au profit d’une incursion dans le primitif. Cette partie s’intitule « la voie de l’esprit » et s’adresse en effet à l’inconscient, quand la première heure se veut plus visuelle et figurative.

La jungle, personnage à part entière, absorbe le héros, l’entoure de son inquiétante présence et met à jour son âme malade. Le soldat traque le tigre et ne tarde pas à s’apercevoir qu’il en est avant tout la proie. L’obscurité absorbe les frontières et plonge le héros dans un monde indifférencié, où s’agitent les fantômes. Le tigre revêt l’apparence physique de l’ancien amant. Au final, la quête du soldat s’avère toute réflexive. Sa rencontre avec le tigre fantôme, avec lequel il communique par l’esprit, emporte le spectateur dans une transe hypnotique.

Tropical Malady, film suffocant de beauté, se situe au-delà de la sémantique cinématographique classique et explore des contrées vierges. Le film invente un langage secret, établit un dialogue intime avec le surnaturel. Apichatpong Weerasethakul, figure incontournable de la scène expérimentale thaïlandaise, écrit le mot « désir » à chaque plan.

Sortie ce mercredi 24 novembre.

Un sacré Python !

Rencontre samedi soir avec Terry Jones des Monty Python, autour de Sacré Graal, film que je connais maintenant par coeur, des chevaliers qui disent “Niii” aux paroles ordurières proférées par un garde français arrogant, en passant par un lapin sanguinaire, un chevalier noir cul-de-jatte et des paysans marxistes qui défient le roi Arthur avec leurs vues politiques avant-gardistes. Bref, du non-sens médiéval porté à son point d’incandescence.
M. Terry Jones s’est montré généreux et volubile. Dans ses yeux, une folle lueur se ravivait à l’évocation du tournage d’un film épique…et fauché où des noix de cocos remplacent les chevaux. L’absence de moyens rend créatif !
D’évoquer la scène de combat avec le chevlier noir, tournée dans un petit bois de Londres sous le manteau, à quatre, pour échapper aux syndicats très présents dans l’industrie anglaise du film.
De rapporter aussi les premières catastrophiques des films où personne ne riait dans la salle, le travail d’épure nécessaire (suppression de la musique qui noyait les gags) pour toucher enfin au comique.
De découvrir encore que M. Terry Jones est un amoureux du Moyen-Age et du poète Chaucer, pour clouer définitivement le bec à ceux qui ne verraient, dans ce délire pléthorique, qu’un exercice de “scatologie médiévale” !

Tu me fais Tierney la tête

Gene Tierney ou la modernité. Mes souvenirs cinéphiles me ramènent à Laura d’Otto Preminger où je la découvris pour la première fois, fascinée. Tierney n’était qu’une image, un portrait sortilège qui cristallisait tous les désirs. Magie de l’incarnation. Elle advenait au plan, quittant le cadre trop figé de la peinture, pour matérialiser le fantasme d’un absolu féminin mystérieux, intemporel, inaccessible. On touche à la quintessence de la représentation, à son secret. Tierney, l’icône, concilie ici les arts plastiques et le cinéma, posture résolument moderne qui trouve dans le corps de l’actrice sa plus belle expression.
« La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable » disait Baudelaire, définition qui sied bien à une actrice « belle comme un rêve de pierre », à la confluence entre classicisme et modernité farouche. Sa raideur un peu guindée, ses joues trop creuses qui magnifient l’ourlet d’une bouche parfaite, lui donnent un maintien unique, un corps qui résiste à la tyrannie de la représentation et du temps.
Gene Tierney sublime les héroïnes qu’elle incarne, les inscrit directement dans la modernité. Il y eut Lucy Muir (The Ghost and Mrs Muir), jeune veuve qui s’émancipe dans une société patriarcale, étouffante de conformisme. Mais surtout, la troublante et vénéneuse Ellen Barrent (Leave her to Heaven –Péché Mortel), folle d’amour, jalouse de l’enfant à naître et qui, dans une scène qui fit scandale à l’époque (1945), se jette du haut d’un escalier pour avorter. Drame de la jalousie, mais affirmation violente de la liberté, pour une femme, de disposer de son corps. Barrent est aussi une victime. C’est ce que j’ai compris après avoir dépassé le malaise qui m’étreignait à la première vision du film.
Au travers de ces trois rôles les plus marquants, un trait commun : un féminisme avant-gardiste avec lequel la « brune de la Fox » fait corps.
Un passage à vide dans sa carrière, une éclipse et l’on retrouve Gene Tierney, simple vendeuse dans un magasin de vêtements, avant un retour en demi-teinte. Mais le mythe est installé. Tierney rime avec « éternelle ».

Alice in wonderland

Triste constat : le milieu du cinéma, tant du côté de la critique que de la mise en scène, est essentiellement masculin aujourd’hui.

Pourtant, une pionnière a apporté une contribution décisive au 7ème art : Alice Guy Blaché est la première femme cinéaste, le premier metteur en scène aussi.

“Elle a tourné en Mars 1896, la “Fée aux choux”, considéré par les historiens comme le premier film de fiction.
Entrée comme secrétaire à 21 ans, en Décembre 1894, elle prend quelques mois plus tard la direction des productions cinématographiques Gaumont. Elle met en scène, supervise des scénarios, le casting, la décoration, les costumes, elle engage Zecca, Cohl, Jasset, Feuillade, bref elle s’occupe de toute la partie création de la maison Gaumont. Alice rencontre tous les chercheurs importants de l’époque : Marey, Lumière, Demeny, ainsi qu’Eiffel; elle mettra en application leurs découvertes. Des erreurs de techniciens la mettent sur la voie du trucage : tournage à rebours, accéléré, ralenti, cache, surimpression…
Elle adapte un roman à l’écran, un opéra, fait colorier ses films, utilise le parlant en 1902 avec le chronophone Demeny”.

Alice dans le monde du simulacre. Un prénom prédestiné ?
Toujours est-il que cette femme exceptionnelle a tourné près de 600 films qui sont tombés dans l’oubli avant d’être redécouverts récemment. Pour toutes ses initiatives et expérimentations, je lui voue une admiration sans bornes.

Sources ici.

Un certain climat de la presse de cinéma

Que Luc Besson perde son procès contre Libération, sur la question du racisme dans Fanfan La Tulipe, redonne un peu de baume au coeur dans une période nauséabonde pour la presse de cinéma.
A peine a-t-on repris espoir qu’on apprend, peu après, que ces mêmes journalistes se sont vus privés de projection. Relégués en 2046, pour avoir osé commettre un crime de lèse majesté : ne pas s’être inclinés, au dernier festival de Cannes, devant un immense coup marketing.
Il n’y a pas donc pas que les producteurs pour jouer aux ayatollahs ?
Les attachés de presse pratiquent la censure scandaleuse, dignes de temps qu’on voudrait révolus où l’on muselait les médias.
Et voilà que Télérama à son tour bande les yeux de son Ulysse, privé d’Un Long Dimanche de Fiançailles.
Cette presse que l’on voudrait rendre aveugle dénonce, au sein d’une industrie dévorante, la tentative de formatage du regard.
Et cette entrée en résistance s’avère non seulement nécessaire, mais plus encore, salutaire

Enfer et tarnation

“Le vrai est un moment du faux” disait Guy Debord, assertion qui vibre tout particulièrement à la vision de Tarnation, auto-fiction composite et viscérale sur une famille dysfonctionnelle américaine. Les “home movies“, morceaux arrachés au vécu, soutiennent une introspection douloureuse, éprouvante. De cet exercice de déconstruction émerge la figure renversante d’un ange déchu : Jonathan Caouette, en équilibre précaire, de tous les plans mais constamment au bord de l’anéantissement. A de nombreuses reprises, on croit que l’image va dévorer son propre démiurge. Il est des vérités qui peuvent vous être fatales et c’est au moment précis où Caouette se résout à les affronter que son film devient passionnant.
J’ai posé la question à mon entourage : “de ce flux d’images, de séquences sur la corde raide, laquelle ou lesquelles retenez-vous ?”. Quasiment la même réponse à chaque fois : la scène où la mère, en plein délire, danse avec la citrouille. Et encore, la confrontation avec le grand-père.
Quant au reste du film ? Ne demeure que son côté très “juke box” dans lequel on ne saurait y voir une promesse de cinéma. Cette compilation visuelle et sonore, certes tendue par une belle sincérité désespérée, contribue à neutraliser les images, à en réduire leur portée émotionnelle, à éradiquer jusqu’à leur sens.
Ce n’est qu’au moment où Caouette se décide à installer son film dans un minimum de durée qu’il touche au coeur de son projet. En somme, quand il se brûle à la réalité de la folie maternelle (j’ai supplié intérieuremenent pour qu’il coupe la scène de la citrouille qui me fait tant violence) et met en lumière les ambiguités d’un grand-père mutique et réticent.
Il fallait peu à Tarnation pour devenir un grand film “métonymie” sur les Etats-Unis, pays où la crise de la famille ébranle le socle solide d’une nation si viscéralement attachée aux valeurs communautaires.