
« Tropical Malady traduit mon attirance pour les paysages vierges et les mystères. C’est un chant d’amour et d’obscurité. ». Apichatpong Weerasethakul définit ainsi le plus beau film qu’il nous ait été donné de voir cette année. Remarqué en 2002 avec l’intrigant Blissfully Yours, le réalisateur thaïlandais explore un monde de l’entre-deux, confronte l’âme humaine à sa part d’ombre et livre un conte inquiétant, hanté par les fantômes. Aussi expérimental que son précédent long métrage, Tropical Malady se compose de deux films distincts, deux tableaux dont l’un serait le négatif de l’autre.
Dans une première partie naturaliste, le réalisateur raconte par touches sensibles l’idylle naissante entre deux hommes. Leur passion, tout à la fois pudique et intense, se déploie dans un segment diurne, éclairé par une lumière douce et sensuelle. Les amants se promènent ensemble, jouent aux jeux vidéos, vont au cinéma. En somme, ils vivent la vie insouciante de deux jeunes gens, gagnés par l’incandescence du désir. S’il est une maladie ici, c’est bien cet amour. Le réalisateur évite la dramatisation, au profit de séquences simples et attachantes. Au plus fort de leurs sentiments, l’un des deux hommes disparaît dans la jungle.
La seconde partie — un récit légendaire — s’enclenche après une heure d’un récit tendre et radieux. Cette rupture intervient à la césure d’un film/poème, construit symétriquement.
Apichatpong Weerasethakul déconcerte, en lançant un nouveau générique, licence qui autoriserait presque à appréhender Tropical Malady comme deux films autonomes. Hypothèse démentie par un subtil jeu d’échos et de correspondances entre les deux segments, dont l’un féconde l’autre. Ainsi, lors de leur ultime rendez-vous, les garçons se lèchent la main, préfiguration d’un devenir animal, à l’œuvre dans la deuxième moitié du film. De même, le personnage prend congé de son amant pour disparaître dans une nuit éternelle. Les ténèbres contaminent le cadre pendant toute la seconde partie de ce voyage, aux confins du rêve et de la terreur.
Des cartons accompagnent le conte khmer qui narre la rencontre entre un tigre et le garde forestier, parti à la recherche de son amant: « Alors que le tigre essaie de s’insinuer dans les rêves du soldat, il songe aux villageois disparus ». Le langage, lieu du civilisé, s’évapore au profit d’une incursion dans le primitif. Cette partie s’intitule « la voie de l’esprit » et s’adresse en effet à l’inconscient, quand la première heure se veut plus visuelle et figurative.
La jungle, personnage à part entière, absorbe le héros, l’entoure de son inquiétante présence et met à jour son âme malade. Le soldat traque le tigre et ne tarde pas à s’apercevoir qu’il en est avant tout la proie. L’obscurité absorbe les frontières et plonge le héros dans un monde indifférencié, où s’agitent les fantômes. Le tigre revêt l’apparence physique de l’ancien amant. Au final, la quête du soldat s’avère toute réflexive. Sa rencontre avec le tigre fantôme, avec lequel il communique par l’esprit, emporte le spectateur dans une transe hypnotique.
Tropical Malady, film suffocant de beauté, se situe au-delà de la sémantique cinématographique classique et explore des contrées vierges. Le film invente un langage secret, établit un dialogue intime avec le surnaturel. Apichatpong Weerasethakul, figure incontournable de la scène expérimentale thaïlandaise, écrit le mot « désir » à chaque plan.
Sortie ce mercredi 24 novembre.
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