Archive pour Janvier 2005

Not another teen movie


SPRING BROKE
Photographs and Preface by Nathaniel Welch
Introduction by Evan Wright
Essay by Steve Appleford

Il serait temps que j’avoue ici ma passion pour les teen movie, vous savez, ces films américains qui mettent en scène des adolescents.
Un genre cinématographique à part entière, décliné en une kyrielle de sous-catégories :
- “le film de campus” avec le motif incontournable du bal de fin d’année (”prom”), la sacro-sainte popularité, plus-value sociale (Elle est trop bien, Carrie), valeur absolue à l’américaine.
- le slasher, un exutoire, une sorte d’expiation par l’image où des jeunes gens se font immanquablement trucider, après s’être adonnés aux joies du sexe par un assassin masqué et sacrément perturbé (Vendredi 13)
- la comédie romantique (Never Been Kissed)
- le teen movie d’auteur (Breakfast Club, Virgin Suicides, Bully et tous les films de Larry Clark), chroniques adolescentes à valeur sociologique.
Cette classification non exhaustive et toute personnelle ne saurait rendre compte de la diversité du genre. Films “pop corn”, légers et parfois très salés (Sex Academy), ils se consomment pour la plupart à la faveur de la trêve cinématographique estivale.
Et de “trêve”, c’est ce dont il est précisément question dans cet excellent album de photos qu’est Spring Broke, jeu de mots avec “spring break”, qui désigne une semaine de vacances au printemps. Généralement, cette coupure est l’occasion de voir les instincts se débrider : sexe, drogue, alcool. Un film - Cancun qui se déroule pendant le fameux “spring break”- se colletait à ce vertigineux paradoxe : comment une société américaine puritaine et conservatrice, obsédée par le contrôle, autorise un tel déferlement de pulsions ? Malheureusement raté, en raison d’un faux dispositif documentaire, l’essai tournait court.
Avec Spring Broke et son “esthétique du débordement”, glamour et triviale dans un même mouvement, on tient un vrai témoignage photographique sur cette drôle de parenthèse qu’est le “spring break”, un temps et un espace affranchis de toute morale. Les corps, figés dans un glacis aussi flatteur qu’effrayant, semblent suspendus dans la propre conscience de leur déliquescence. Dans ces clichés, transparaît toute l’hypocrisie d’une société dont la jeunesse malsaine exprime sa profonde déshérence devant l’objectif .

Soleil noir

Depuis quand n’avait-on pas éprouvé une telle brûlure au cinéma ?

The Heart is deceitful above all things (Le Livre de Jérémie) relate une éducation «à l’envers». Un gosse, confié à une famille adoptive, est rendu à une mère biologique instable. Ballotté de ville en ville par une génitrice toxicomane et prostituée, Jérémie quitte brutalement l’enfance pour explorer les Enfers. Il y fait l’apprentissage douloureux de la brutalité du monde.

La réalisatrice orchestre avec rage la rencontre choc entre deux Amérique : l’une ultra religieuse, rigoriste, suffocante d’hypocrisie, et l’autre, celle des laissés pour compte, marginale et déstructurée. Entre ces deux polarités, un gouffre, une béance tragique, un abîme de souffrance : l’innocence perdue.

Ce second long métrage consacre la maturité d’une réalisatrice qui signe là une sorte «d’œuvre au noir». Le film progresse de la lumière vers les ténèbres. Le noir envahit progressivement le cadre. Un tas de charbon, tout autant ludique que mortifère, amorce le processus endémique. Des cheveux jusqu’aux vêtements, la blondeur angélique disparaît au profit d’une folie dévorante qui consume les personnages de l’intérieur.

En prenant à bras le corps son sujet et en assumant le rôle de la mère indigne, Asia Argento se met en danger constamment. Elle entraîne dans son sillage une distribution idéale : de Marylin Manson, démaquillé et troublant, en passant par un Peter Fonda ambigu à souhait, Ornella Mutti, Winona Ryder ou bien encore John Robinson, le blondinet de Elephant.

Nulle complaisance malsaine, bien au contraire. La réalisatrice sauve son entreprise et ses personnages (pourtant très “chargés”) par un regard empli de compassion et de pudeur douloureuse.

Tendu par une énergie de tous les instants, le film dynamite les repères habituels de la société : famille, éducation, religion.
Punk, Le Livre de Jérémie l’est jusque dans son esthétique « sale » et parce qu’en dehors de l’implosion, aucune alternative ne s’offre à la fois au film et aux personnages, tout comme dans Out of the Blue (1980) de Dennis Hopper, une influence majeure revendiquée par la réalisatrice.

Véritable « soleil noir », Le Livre de Jérémie brûle les consciences, calcine la chair âcre de la morale pour ne laisser que des cendres.

Figures de l’éreintement

A gauche, Christian Bale dans The Machinist
A droite, Self Portrait, Mark Morrisroe (1986)

Quoi ? Encore Christian Bale ?! Mais l’auriez-vous reconnu ? Celui dont je vantais les atouts ici compose un ouvrier famélique dans The Machinist, sorti sur les écrans cette semaine. Très stylisé, le film décrit les égarements d’un héros insomniaque depuis un an, et poursuivi par un personnage délétère.
Le vrai sujet de The Machinist n’est tant pas la résolution d’une énigme -par ailleurs très vite éventée- que le corps de Christian Bale. Maigre à faire peur (il a perdu 30 kilos pour le rôle), aux antipodes de l’image de « cover boy » qu’il donnait jusqu’alors, Bale livre là sa meilleure prestation. Excédant la simple « performance », l’acteur, dont le corps a toujours constitué un instrument de travail, parvient à susciter l’empathie. Paradoxalement, Bale gagne « en épaisseur » quand il se dépouille de cette enveloppe corporelle avantageuse qui lui a valu d’être trop rapidement considéré comme un bellâtre, au registre limité. Ici, il se donne « à corps perdu » et la prise de danger est maximale puisqu’elle touche à l’intégrité physique. Certes, l’ossature narrative de The Machinist est aussi fragile que celle du personnage, le scénario malingre, mais l’ acteur rencontre enfin un premier rôle à sa mesure.
Ce corps éreinté, m’a fait penser, de loin en loin, aux travaux photographiques de Mark Morrisroe, un des cinq du groupe de Boston, dont la figure de proue est Nan Goldin. Le corps dans ses états pathologiques, sensoriels, hante les clichés de Morrisroe, obsédé par la mémoire et la trace. Ce dernier, mort du sida, dans les années 90, a tenu à se représenter jusque dans ces derniers instants. Une démarche malsaine ? Non, mais tendue par l’urgence de témoigner avant qu’il ne soit trop tard. Ces corps déliquescents, constamment menacés de disparition, malades, décharnés suscitent la compassion, au sens étymologique du terme (cum patio, « avec souffrance ») : il est insoutenable de les regarder, mais nécessaire de ne pas se soustraire à leur vue. Du voyeurisme ? Non, une forme d’hommage à ce qui est amené à disparaître. Le seul cinéaste aujourd’hui à se rapprocher des travaux du Boston Group est Abel Ferrara. Le cinéaste a en commun l’intérêt pour des communautés marginales et des milieux interlopes (prostituées, toxicomanes, travestis), la captation des corps, l’intime, autant de composantes qui nourrissent des fictions à valeur documentaire.
Le trait commun à toutes ces représentations du corps, ce qui les lie et les rend si bouleversantes, c’est l’« immense fatigue » qui en émane. «Peut-être la fatigue est-elle la première et la dernière attitude, parce qu’elle contient à la fois l’avant et l’après» disait Deleuze. Hypothèse que vérifie sans cesse le cinéma.

Epidermique

“La peau humaine des choses, le derme de la réalité, voilà avec quoi joue le cinéma d’abord”.

Antonin Artaud
La Coquille et le Clergyman

La vie antérieure

Quizz musical. De qui ?

Otage des images

Je ne sacrifierai pas à la traditionnelle liste des meilleurs films de l’année 2004. A peu de choses près, elle aurait rejoint celles postées ici et .
De constater encore que mes plaisirs cinéphiles m’ont été largement procurés par le petit écran cette année : la saison 5 des Sopranos, Nip/Tuck, 24…Quand les séries surclassent le cinéma, en s’appropriant et en réinventant, paradoxe suprême, ses propres dispositifs!

Le meilleur film qu’il m’ait été donné de voir a été diffusé à la télévision. Il a éclipsé, dans un contexte troublé, une saison cinématographique pourtant riche, à défaut d’être toujours intense. Il s’agit du Zapping de L’Année, diffusé sur Canal+.
D’ailleurs, peut-on encore parler de zapping (soit la juxtaposition et l’enchaînement aléatoires d’images) quand le travail de montage, tout en échos, réminiscences, clins d’œil, mises à distances s’avère des plus remarquables ?

En voyant défiler le film de l’année 2004, acmé visuelle et émotionnelle, un sentiment curieux s’empare de moi. Je regarde un documentaire «absolu», travaillé par une mise en scène aussi souterraine que souveraine. Pourquoi «absolu» ? Parce que ce bout à bout visuel parle tout autant du monde ravagé dans lequel je vis, contemporaine du chaos, que de mon regard auquel il s’adresse.
Comment recevoir ces images et renégocier le quotidien, à l’aune de la tragédie planétaire ? Du voyeurisme ? A mon corps défendant. Le journal télévisé m’impose de repousser plus loin mes limites spectatorielles.

Je m’étonnais récemment de la «facilité» avec laquelle les médias nous donnaient à voir des images insoutenables de victimes du tsunami. Une épiphanie : la barbarie des hommes n’est pas à l’origine d’une telle dévastation, ce qui autorise la représentation, à heure de grande audience. Hypothèse corroborée par l’émission Arrêt sur Images dont une amie m’entretient par hasard aujourd’hui. Les journalistes auraient distingué les «victimes pures» ou décédées accidentellement, et les autres, qualifiées d’ «impures», victimes de guerre etc… Il y aurait bien, alors, deux régimes d’images dans la gestion médiatique de l’horreur qui se distribueraient entre le «contingent» et le «déterminé».
Mais aussi entre le cinéma documentaire et le reportage télé. L’un pouvant participer d’un «rapt intérieur», quand l’autre vous retient simplement en otage.