Archive pour Février 2005

L’image ou la tragédie du bien

Bosch - Détail de l’Enfer.

Une image ne peut-elle être qu’une image. Ou, comme le disait Godard, «juste une image» ? Peut-on se déprendre de tout jugement moral quand l’image advient ? D’où vient cette impossibilité ?
Des textes fondateurs de cinéma et de leurs théoriciens qui ont ouvert la brèche ? Bazin distribue les visibilités entre pur et impur, relayé par Rivette (De l’Abjection). Ces écrits essentiels achèvent de consommer les noces entre éthique et esthétique.
Mais toute bonne théorie a ses déviances. Les puritains de l’image sévissent. Les autodafés se multiplient et des œuvres non conformes à la doxa cinématographique subissent l’éreintement critique.
Il y aurait même des images «sales» ou de «sales images» qui dérangent, comme celles que produit l’industrie pornographique. Dans ce cas, et par ricochet, ces images nous regardent et la jouissance naît de cet échange de regards troublants. Les moralisateurs nous regardent regarder ces images et condamnent le plaisir qu’elles nous procurent, qu’il soit d’ordre érotique ou non. Plaisir de l’immédiateté physique de l’image, qui se dévoile mais ne se donne jamais.
Cependant, la réflexion s’avère très insatisfaisante, si on se borne aux seules théories esthétiques. Pourquoi ne peut-on pas regarder une image sans y apposer, voire y opposer, un jugement moral ?
Laurent de Sutter, dans la revue de philosophie, d’art et de littérature Pylône (n°3, automne 2004, Abrégés du Désir) fournit une réponse fort intéressante. Selon lui, depuis Deleuze et « sa description morale des images », on ne cesse de lire les images comme un texte, posture qu’avait déjà dénoncée Daney, parlant «d’infection du littéraire». L’auteur ajoute que «lire, c’est toujours plus que lire. Les significations se constituent en excès du dispositif qui les machine : auto-dépassement. C’est ce supplément qu’on pourrait appeler « moral » : le jugement qui s’invente dans la lecture – et malgré elle ».
Ce point me paraît très juste pour expliquer la référence constante au jugement. L’incursion du littéraire comme brouillage de la vision, mais encore, et pour être tout à fait complet, les images-souvenirs qui me façonnent, mon éducation, ma culture de l’image.