Archive pour Avril 2005

Le regard trahi

En soit, la scène n’a rien de choquant : un couple s’étreint sur un canapé. Ni nudité, ni vulgarité. On suit les frasques de ces amants désunis, au fil des saisons, en témoin privilégié. Et de former le secret espoir qu’ils se (re)trouvent enfin. D’où me vient alors ce trouble ?
D’un terrible effet de mise en scène qui a pour enjeu l’objectivation de mon regard. Le nouveau petit ami rentre à la maison plus tôt que prévu. Nous adoptons son point de vue. Il pousse la porte de l’appartement et nous découvrons, au même moment, le couple illégitime. Leur intimité nous éclate à la figure. Malaise sans nom. Pourquoi ce mauvais vaudeville m’atteint-il autant ?
Si l’on s’en tient à un premier niveau de lecture : nos héros viennent de se faire surprendre dans une position scabreuse. Empathie pour l’homme trompé. Certes, mais le trouble perdure. D’où me vient ce drôle de sentiment ?
C’est qu’au même titre que le personnage, j’ai été trahie. Reléguée du champ, exclue de l’intimité de ce couple qui m’a toujours été donnée à voir. J’ai forcé le seuil de leur histoire et suis entrée par effraction dans un récit qui n’avait plus besoin de moi. Ces retrouvailles que j’ai appelées de tous mes vœux signaient mon éviction de la fiction, m’intimaient l’ordre de “retourner à la vie” pour reprendre la formule de Marceline Desbordes Valmore. Il n’y avait plus rien à jouer ici.
Dans Six Feet Under, la notion même de happy end est altérée. “Every time I’ve ever believed in a happy ending I’ve gotten severely fucked” déclare le personnage de Brenda Chenowitch. Dont acte.

Austère Cannes

Ma photo de Jim Jarmusch (droit dans les yeux), Cannes 2003.

Quand je vais faire ma valise, dans moins de trois semaines, pour me rendre au Festival de Cannes, j’aurai le sentiment d’aller voir mes grands-parents. Du moins, une famille que je connais bien, avec ses rituels, son protocole empesé et surtout, ses figures charismatiques : Cronenberg, Gitaï, Haneke, Van Sant, Jarmusch, Wenders, HHH …. La politique des auteurs pratiquée avec application par les sélectionneurs !
Valeurs sûres, dit-on communément. C’est bien le hiatus ! Je veux être mise en danger, sortir du cadre, en explorer les limites. Ne pas me dire que « je suis en sécurité ici », tandis que je contemple les vignettes d’un album photo trop souvent repassé.
Je ne doute pas de la capacité des cinéastes à se renouveler. D’ailleurs, Gitaï l’a prouvé avec son très expérimental Terre Promise, film suffocant sur le corps prostitué. Mais je voudrais que le cinéma soit définitivement cet art de la friction, qu’il ose se colleter au réel, à de nouveaux régimes d’images. Parenthèse : le Festival Némo, dédié aux images nouvelles, a été une grande déception. Rien d’innovant là-dedans, au-delà du support -le multimédia- brandi haut et fort !
Plus que tout, je crains l’ennui, que la machine à rêves se dérègle pour ne me livrer que de lénifiants cauchemars filmés. Je n’aime pas la sagesse et les conventions. C’est pourquoi, j’ai été comblée par Un Nuage dans le Ciel, film de Tsaï Ming Liang, à sortir en septembre prochain. Encore un auteur me direz-vous ? Assurément ! Mais que cet auteur se pique de filmer une histoire d’amour sur fonds de pornographie, en reculant les limites de son propre système, force le respect. La bande se referme par le gros plan d’une femme pleurant, un sexe dans la bouche. L’histoire qui se noue entre l’homme et la femme emprunte des chemins peu conformistes. Un amour non conventionnel, en somme. Ce que le cinéma se devrait toujours d’être.

L’oeil en coulisses

Le style est ce qu’utilise un artiste pour fasciner le spectateur, pour lui transmettre et ses sensations et ses émotions et ses pensées. Celles-ci doivent être ce qui doit être mis en évidence, et non le style. La dramatisation doit trouver son propre style. Elle réussit si elle a réellement saisi le contenu“.

Photo et citation de Stanley Kubrick, 1961.

Le cirque vu par Kubrick : lieu du jeu et de la transgression.

Le soutien-gorge de Mrs Peel

Diana Rigg dans The Avengers

Non, non et non ! Mrs Peel est décidément allée trop loin ! On lui connaissait ses tenues en cuir près du corps, empruntées directement à une imagerie SM, ses robes manteaux délicieusement seventies, sa collection de bottes en tout genre, bref, son élégance unique et trouble.
Chargée d’un érotisme latent, la série joue de cette ambiguïté, multiple les situations scabreuses avec humour sans jamais franchir la frontière de la bienséance. So british !
A force d’y toucher sans y toucher, le spectateur s’était assigné lui-même des limites, conscientes ou non, s’accommodant des règles tacites imposées par le dispositif. « Oui, je veux vous aimer mais vous aimer à peine et mon mal est délicieux » écrivait Apollinaire, vers résumant à merveille le pacte entre Diana Rigg et le spectateur transi de désir.
Et puis, il y a eu un premier incident. Une ellipse inoubliable. Mrs Peel infiltrait une confrérie d’hommes (des magiciens ? mes souvenirs se brouillent), était démasquée, malmenée. Emportée par une armée de bras, on s’inquiétait de son sort, quand le plan suivant la voyait échevelée, défaite…et visiblement ravie. Que s’était-il passé entre ces deux plans ? Il ne faut pas être grand clerc pour se le figurer ! Steed, l’amant éconduit, arrivait un rien trop tard pour sauver la belle de l’outrage. Cette ellipse audacieuse trouvait son point d’orgue dans la tenue arborée par la sensuelle héroïne : un collier à pointe sur un body noir (cf photogramme de droite).
Hier soir, en regardant un épisode en couleur diffusé sur le câble, j’en ai lâché mon plateau TV, saisie que j’étais face à la vision du dos de Mrs Peel. Pas le dos honteux et coupable d’Anne Wiazemsky dans Au Hasard Balthazar, après que les garçons du village l’aient abandonnée à sa solitude. Non, un dos nu, barré par l’armature d’un soutien-gorge noir. Mrs Peel, face à un miroir, enfile une tunique légère. Le temps se dilate dans cette courte scène que rien, d’un point de vue scénaristique, ne motive. Réduit au pur voyeurisme, le spectateur va t-il voir le pacte se rompre d’un coup ? Un léger mouvement de caméra circulaire. Je retiens mon souffle. Nous voilà face à Mrs Peel, au plus près de son intimité. La poitrine ne sera finalement qu’à peine dévoilée, puisque la chemise la recouvre enfin. Le scandale a été évité de peu !
Ce pur moment d’érotisme m’évoque ce que disait Hitchcock à propos du soutien-gorge de Janet Leigh dans Psycho. Le fétiche, selon le Maître, n’a pas sa place dans la scène d’amour du début. En toute logique, la femme devrait être nue contre son partenaire. Il a donc pour fonction de préparer le spectateur à la scène de voyeurisme au motel, tout en le renvoyant violemment à son désir. Et là-dessus (dessous ?), Mrs Peel connaît bien son affaire !

Janet Leigh dans Psycho.

All by herself

De haut en bas, Myriam de La Nouvelle Star et Nicole Kidman dans Prête à Tout (To Die For) de Gus Van Sant.

Le même charmant minois, la prunelle bleue acier, la blondeur glamoureuse. Elles sont toutes deux « prêtes à tout » pour incarner leur rêve télévisuel. Jusqu’où ? Ces « si jolis visages » cachent peut-être des desseins plus sombres. Qui sait ? D’ailleurs, où commence la manipulation ?
Entre elles, il y a aussi et surtout le puissant standard d’Eric Carmen, All by Myself, qu’a choisi d’interpréter Myriam, la remarquable prétendante au titre de Nouvelle Star.
Kidman, dont rien ne saurait entraver le fantasme de célébrité, diffuse ce même titre aux funérailles de son encombrant époux qu’elle a fait assassiner. Elle débarque aux obsèques, munie de son radiocassette, pose l’engin sur la stèle et enclenche le bouton de lecture. Consternation indignée et silencieuse dans le cimetière. La veuve éplorée cache une redoutable femme fatale. La chanson signe ses aveux. Un moment décisif, une révélation.
En entendant Myriam chanter lors de la dernière émission, on a assisté à cette même révélation. Un talent à l’état pur, une souveraineté si éclatante qu’elle ne lasse pas d’interroger. Qui est Myriam ?
Le trouble s’installe face à l’ambiguë interprète. Le All by Myself résonne et se connote de deux acceptions sémantiques contraires et néanmoins complémentaires que GVS explore d’ailleurs, non sans une certaine ironie : « Seule, livrée à moi-même » ou « seule, sans personne sur ma route » ? Car Myriam surclasse tant et tant les autres candidats qu’une voie royale s’ouvre à elle, glisse sous ses pieds nus de comtesse cathodique.
Au final, Kidman croise sur son chemin un pseudo producteur. En fait, un tueur (David Cronenberg) qui a tôt fait de la liquider et de l’ensevelir sous une épaisse couche de glace, surface dépolie, écran de télévision par analogie. L’héroïne réalise son rêve, à titre posthume et pour l’éternité : passer derrière le miroir. Et si Myriam venait à croiser de ces producteurs peu scrupuleux ? En dépit de la force qu’on pressent sous la fragilité, que restera-t-il de la grâce qu’il nous a été donné d’apprécier ?
Pour l’heure, les héroïnes contemplent un horizon indéfini (cf photogrammes), tendent vers la même direction : cette zone un peu floue où s’ébroue leur rêve.

Toujours vivants

Rachel Griffiths dans Six Feet Under

On commençait à se dire que Six Feet Under (saison 4, dimanche soir, Canal Jimmy) sentait sérieusement le chloroforme, quand deux événements coup sur coup sont venus infléchir ce sévère jugement : l’épisode diffusé la semaine dernière et l’annonce de l’arrêt de la série, dont le tournage de la 5è et ultime saison s’achève. Dès lors, le projet de ce petit monument télévisuel prend tout son sens : achever un cycle.
Depuis la saison 3, très mitigée, les personnages évoluaient dans la gangue ouatée d’une vie normative, évidée des débordements passés. Oubliés les excès, muselés les instincts, envolée l’euphorisante étrangeté ! La frontière entre les vivants et les morts s’amenuisait à vue d’œil. Rien ne semblait plus distinguer, en effet, les Fisher des cadavres qu’ils embaument à longueur d’épisodes, inlassablement. Le gel paralysant du conformisme avait engourdi leur manière d’existence, celle qu’on aimait tant, loin des convenances, mais terriblement humaine, au fond. Les héros, que nous avions vus « grandir » sous nos yeux se dérobaient. A moins que ce ne soit nous qui n’avions plus notre place dans ce grand maelström psychologisant ?
Et puis, il y a eu un mort (Lily Taylor/Lisa, épouse de Nate Fisher) et la saison 4 s’est ouverte sur sa mise en terre, au sens littéral du terme. Effet de proximité, nous avions réintégré, sans nous en rendre compte, la famille de croquemorts.
L’épisode diffusé dimanche dernier n’a fait que confirmer ce qu’on pressentait : les personnages tentaient de faire le deuil d’eux-mêmes, de leur ancienne personnalité dévorante. Un échec. «Je crois que je ne changerai jamais » confie l’exubérante Brenda, en post cure de désintoxication. Et la série d’en prendre acte et de retrouver ses fulgurances narratives, son impertinence et sa gravité.
Parce que Brenda, incontestablement le personnage pivot de la série, celui qui lui donne son souffle, ne changera jamais sa nature profonde, mais «fera avec», elle révèle le projet secret de cette série climatique : regarder des personnages composer avec leurs instincts pour se conformer aux attentes sociétales, trouver un moyen terme enfin dans l’acceptation de ce qu’ils sont intimement. Passe sur le visage de l’excellente Rachel Griffiths un sourire triste, presque une manière de s’excuser. Moment d’extrême dénuement et d’une rare beauté.
Six Feet Under s’envisage donc dans un continuum, un tout insécable, à l’image d’une vie. Un cycle s’achève. Le temps de vivre, le temps de mourir…

Le jeu de Takeshi Kitano

Heureuse et originale initiative que celle de Kitano, invité par les Cahiers du Cinéma, à l’occasion du 600è numéro : proposer à des cinéastes (Bonnello, Van Sant, Rithy Panh…) de raconter une histoire à partir de 4 photogrammes, choisis parmi 69 clichés du cinéaste.
Comme on raffole des concepts chez Contrechamp, je me saisis de ce “ciné manga” et vous le propose.
Bien que n’étant pas réalisatrice, je crois à une pédagogie de la création, bien résumée par l’axiome de Jean Renoir : “regarder un film en étant un cinéaste en puissance” .
A votre tour d’être ce cinéaste en puissance, du moins, un scénariste !

Voici l’histoire racontée par KItano sur ces 4 photogrammes :
” Deux étrangers viennent au Japon dans l’intention de rencontrer des yakusas. Ils rencontrent un yakusa qui possède un katana (sabra japonais). Mais ils sont abattus. De nombreux yakusas assistent à leurs funérailles”.

Voici mon histoire :
” Une multinationale organise un recutement, conduit par deux pontes de la boîte. Un yakusa invisible se présente à l’entretien d’embauche. Les deux hommes sont séduits et décident de l’engager sur le champ. Mais l’individu sort une arme et assassine les deux boss car c’est un altermondialiste qui a résolu de décapiter les grands groupes d’affaires mondiaux. On ne retrouve que l’arme du crime et aucune trace d’effraction. Le mystère reste entier tandis que, désoeuvrée, s’ébranle une cohorte de salariés démunis”.

A vous de jouer !

Audrey of light

Il est des films qui vous traversent si intimement qu’une pudeur excessive vous empêche de les évoquer. Breakfast at Tiffany’s (1961) de Blake Edwards compte, pour moi, parmi ceux-là. Devant ce film, j’abdique toute résistance, au profit d’une émotion brute, sans cesse renouvelée. En parler m’est intenable. Privée des confortables oripeaux analytiques, derrière lesquels je me réfugie (trop) souvent, ma vulnérabilité éclate.
Quand le monstre théorique ne fait plus écran, il ne reste plus que moi, en équilibre précaire, vibrant à l’unisson des tribulations de Holly Golightly, demi-mondaine et femme-enfant incarnée par la lumineuse Audrey Hepburn.
« Quel chemin il m’a fallu pour arriver jusqu’à toi » dit le héros de Pickpocket, au terme de son parcours chaotique. Quel chemin doit parcourir l’héroïne de Breakfast at Tiffany’s pour accepter sa féminité et arriver jusqu’à nous !
Vrai témoignage de confiance, de proximité pour moi que de prêter le DVD, vraie mise à nu aussi : « Tiens, je te passe ce film de Blake Edwards, je l’aime beaucoup ».
Après, je retiens ma respiration comme Serge Daney avec ses «petits amoureux». Inconditionnel des Onze Fioretti de François D’Assise (R. Rossellini), le critique ne pouvait envisager une relation intime avec qui ne partageait pas son amour pour le film. Au comble de la crispation pendant la diffusion de ce chef d’oeuvre, il s’abîmait dans l’attente inquiète du jugement de ses jeunes amants. Je me reconnais dans cette radicalité.
« La tristesse durera toujours » entend-on chez Pialat (A nos Amours), phrase qu’aurait prononcé Van Gogh sur son lit de mort et qui résume, ô combien, Breakfast at Tiffany’s.
Cette tristesse danse dans les yeux d’Audrey Hepburn quand elle interprète Moon River à sa fenêtre. Séquence chantée, enchâssée dans un film terriblement désenchanté et dont le happy end résonne davantage comme une concession au système.
Holly Golightly, c’est l’enfance perdue, pour ne pas dire jamais vécue. C’est l’histoire d’un personnage fantasque qui s’invente des mythes pour échapper à un roman familial qu’on pressent douloureux. Une enfant de la nuit que cette Holly au patronyme évocateur et qui progresse « délicatement » vers l’âge adulte. La comédie sentimentale bat au rythme mélancolique de la mélopée, fredonnée par l’actrice.

Moon river, wider than a mile
I’m crossin’ you in style some day
Oh, dream maker, you heart breaker
Wherever you’re goin’, I’m goin’ your way

Two drifters, off to see the world
There’s such a lot of world to see
We’re after that same rainbow’s end, waitin’ ’round the bend
My huckleberry friend, moon river, and me

Parce que Holly Golightly me ressemble. Parce que le cinéma, c’est l’art d’aimert. Parce qu’il m’offre le monde enfin (« There’s such a lot of world to see »), je serai une éternelle amoureuse.

A Pascal Z.