Archive pour Juin 2005

L’impressionnisme, un train d’avance sur le cinématographe

De haut en bas, La Gare Saint Lazare par Claude Monet, L’Arrivée d’un Train en gare de la Ciotat des frères Lumière, Bronco Billy de Clint Eastwood.

On en avait déjà eu l’intuition ici, mais impressionnisme et cinéma entretiennent bien des correspondances secrètes, à en croire l’exposition qui se tient au musée des Beaux Arts de Lyon en ce moment même :

“Il devait revenir à un cinéaste de présenter le Cinématographe comme l’héritier direct de l’impressionnisme. En effet, en 1967, Jean-Luc Godard n’hésite pas à faire dire au personnage interprété par Jean-Pierre Léaud dans La Chinoise, que Lumière était « un peintre », en fait « le dernier peintre impressionniste ». Et, en 1998, dans son Histoire(s) du cinéma, Godard reprend : « […] avec Edouard Manet commence la peinture moderne, c’est-à-dire, le Cinématographe ».

Cette exposition, organisée en partenariat avec l’Institut Lumière, invite à s’interroger sur la diversité et la complexité des rapports entre deux arts, révélés à vingt ans d’écart :
- entre la peinture impressionniste dont la première exposition de groupe est présentée à Paris, le 15 avril 1874, dans l’atelier du photographe Nadar, avec notamment le tableau manifeste de Claude Monet, Impression, soleil levant,
- et le Cinématographe des frères Lumière inventé en 1895, dont la première projection publique se déroule à Paris le 28 décembre de cette même année.

C’est dans la représentation de la vie moderne, que le Cinématographe à ses débuts prolongerait l’impressionnisme. Des scènes de l’intimité familiale à la description de l’agitation de la vie urbaine, de l’évocation de l’industrialisation et du monde du travail à la fascination exercée par le chemin de fer, ces thèmes sont autant de laboratoires pour la restitution de la modernité, saisie dans la diversité du rendu de la lumière et de l’espace.”

Armageddon !

Ne montez jamais dans une grande roue, en espérant dominer votre vertige. L’engrenage pourrait se détraquer, l’engin s’emballer et vous suspendre, entre ciel et terre, vie et mort. Série précisément de l’entre deux, Carnivale, dont la saison 2 vient de s’achever, met en branle la grande roue de l’Histoire. Située dans les années 30, pendant la période du Dust Bowl (ces grandes tempêtes de sable qui dévastèrent l’Ouest américain), Carnivale (re)trace la piste mythique des pionniers, tout en s’inscrivant à l’orée de la modernité. Le crack boursier de 29 jette sur les routes de pauvres hères, tandis que dans le désert s’allume un faux soleil, la bombe atomique qui consumera quelques temps plus tard Hiroshima.
Carnivale, c’est l’Histoire en marche, avec dans son sillage, une troupe de cirque itinérant, composée de monstres de foire : femme à barbe, medium, homme serpent… Un mystérieux Grand Patron, assisté du nain Samson, régissent la communauté. Ils recueillent Ben Hawkins, un jeune fermier aux pouvoirs extraordinaires. Tiraillé par des visions cauchemardesques, le garçon trouve, en la figure de l’inquiétant Frère Justin, son double maléfique.
Placée sous le sceau du secret, la première saison constituait la longue installation d’un combat annoncé entre le bien et le mal. Dans cette saison 2, les masques tombent et la peur culmine (je défie vraiment quiconque de rester insensible aux avatars du Frère Justin, monstre patenté qui brutalise et viole chacune de ses bonnes, persécute son bienfaiteur et nourrit, à l’égard de sa sœur des désirs incestueux !).
Même s’il faut reprocher à Carnivale, le recours, par endroits, à une imagerie mystique et à des effets numériques fort laids notamment dans les séquences oniriques (défaut de la spectacularisation), l’efficacité est au rendez-vous.
Série monstre à l’instar de ses héros, Carnivale passionne vraiment par les ponts qu’elle jette entre tradition et modernité. La radio, nouveau medium, assure la transition. Le Frère Justin diffuse ses prêches sur les ondes radiophoniques. Le mal se propage, via sa parole, à travers tous le pays, rassemble les déshérités, les fanatise. En arrière-plan, bien évidemment, le fascisme gronde. L’homme de Dieu, et c’est l’audace, évoque les plus sombres dictateurs.
De la radio à la télévision, il n’y a qu’un pas. Ce que réalise le frère Justin, c’est la naissance d’une société de l’image, a fortiori, d’une société de consommation. Impression avérée par au moins deux éléments :
- les numéros des forains ne sont jamais montrés dans leur intégralité. De larges travellings les balayent. La caméra ne s’attarde pas devant les stands. Cette juxtaposition, à la force scopique évidente, les ramènent à ce qu’ils sont : des programmes.
- la première station de télévision a vu précisément le jour en 1928 aux Etats-Unis, avec pour vedette le chat Félix.
C’est pourquoi, Carnivale dépasse la reconstitution pour explorer un autre territoire : la méta série. Et prouver qu’un tel projet ne pouvait s’épanouir qu’à la télévision.

A propos du photogramme : il s’agit du dernier épisode de la saison 2. Le Frère Justin (Clancy Brown, excellent) et sa sœur Iris sont montés dans la grande roue. Les forains leur ont tendu un piège. Tandis que Ben Hawkins accomplit des miracles, pour diminuer son ennemi, la vraie nature diabolique de Justin prend le pas. L’affrontement entre les deux hommes est imminent.

Le coffret de la saison 1 est disponible à la vente.

Crossing the Bridge, the Sound of Istanbul

Il fallait une sacrée bonne raison pour sortir Contrechamp de sa tannière, le soir des merguez, de la bière et des portables volés. Raison toute trouvée en la personne du cinéaste d’origine turque Fatih Akin, auteur de Head On et de l’euphorisant documentaire Crossing the Bridge, présenté hors compétition à Cannes cette année.
Après Asia Argento, une nouvelle génération de réalisateurs/DJ serait-elle en train d’émerger ? Toujours est-il que Fatih Akin a embrasé le MK2 Quai de Seine avec de prenantes envolées électro orientales.
En première partie de soirée, l’excellent groupe Selim Sesler, et sa formation tzigane, ont fait tanguer le public. On a dansé ce soir au bord du canal.

Quizz musical [2]

Toujours la même chanson : quels films ? De qui ?

Quizz musical [1]

Avant de traverser le pont avec Fatih Akin ce soir, à l’occasion de la fête de la musique, je propose de confronter cinéphiles et mélomanes.
Dans quels films ? De quels réalisateurs ?

Signifier

“Be with me” : injonction, supplique, invite ou sortilège.
Etre ensemble, par delà le langage et les faux semblants. Parce que nous échouons à traduire complètement ce que notre âme ressent et que la pensée, comme le prétendait Bergson, demeure «incommensurable au langage “. Etre ensemble et déborder les filtres qui empêchent de voir, d’entendre : téléphones portables, mail, SMS, «appels en absence» qui surlignent précisément l’absence. Communiquer : relation intransitive, phagocytée par les écrans qui bouchent la vue, irradient. Le langage achoppe à trop être langage. Comment se trouver dans une société du flux, hantée par son cauchemar technologique ?
Tous ces questionnements latents impriment au film d’Eric Khoo sa languide violence. Be with me décline trois histoires d’amour, récits enchâssés qui mettent en scène, dans un premier segment une relation entre deux collégiennes, les amours frustrées d’un obèse dans un deuxième temps et Theresa Chan, dans la dernière partie, femme courageuse, sourde et aveugle, qui côtoie des personnages de fiction, leur insuffle son incroyable générosité et son désir de vivre.
Du fond de sa nuit, Theresa apprend aux héros qu’aimer passe avant tout par le don de soi. De loin en loin, d’écrans en écrans, les mots ne rencontrent que solitude. Seule Theresa Chan connaît intensément le langage des choses muettes, lesquelles trouvent leur propre voie, ce chemin secret qui mène à l’autre. La nourriture, tout comme dans le magnifique roman Kitchen de Banana Yoshimoto, permet l’inattendu rapprochement avec l’être aimé, celui qu’on connaît avant les mots.
Dans une séquence éblouissante de beauté, Eric Khoo donne à entendre la vie intérieure de Theresa Chan. On la regarde cuisiner, évoluer dans son appartement, tandis que des sous-titres égrènent ses pensées et souvenirs. Séquence muette, troublée par les tintements métalliques des casseroles. Le silence offre la connivence. Et la bouleversante étreinte finale, sur laquelle se referme l’un des plus beaux films de cette année, consacre un autre niveau de langage : celui du corps et de l’âme, dans un même mouvement.

Be with me, un film de Eric Khoo, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, Cannes 2005. Sortie à préciser.

Fenêtres

Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte, ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée“.
Baudelaire.

Photogrammes : Fenêtre sur Cour, Hitchcock.

Quizz interdit saison 2 - N°5

Ce film ne fait pas dans la dentelle. Lequel ? De quel réalisateur ? Quelle année ?

Attention, il faut donner les 3 réponses dans le MEME commentaire pour gagner le quizz !!!

Interview blog-job (because blogging is a dirty job but somebody’s got to do it)

Contrechamp : Merci de m’avoir invitée, Thierry. Il m’est apparu très clairement que le cinéma relevait du féminin depuis ses origines, mieux qu’il en était une réification. Une intuition qui a fait jour après avoir conclu mon article sur Odete.

Thierry Ardisson : « l’héroïne énonce la vérité du désir de cinéma, principe féminin s’il en est » ! Mais le principe du désir, ce n’est pas la frustration ?

Contrechamp : le cinéma joue de frustration en permanence, en ne donnant à voir que de « grands fantômes », comme l’écrivait Diderot à propos du théâtre.

Thierry Ardisson : Mais où tu vois du féminin chez Griffith ou Ford ?

Contrechamp : Quid de la mère patrie ? Même dans les films d’hommes, le motif reste féminin. “Quel que soit le père de la maladie, un mauvais régime en fut la mère” affirmait l’écrivain anglais George Herbert.
” Le père de la maladie” du cinéma, c’est la femme. On n’y peut rien. C’est comme ça depuis le début ! Debray l’a écrit très justement : le péché originel est un péché d’image : « Eve vit que le fruit était bon ». Les vamps au cinéma, de Theda Bara à Betty Blythe ou encore Heddy Lamarr, sont des réminiscences de l’Eve biblique. Mais, je ne t’apprends rien Thierry. Avec elles est né le star system.

Thierry Ardisson : Ouais. C’est Carl Laemmle qui a inventé le star system ?

Contrechamp : Oui, en 1910, il a médiatisé la fausse disparition de Florence Lawrence, une actrice à sa solde. Un gros coup de pub.

Thierry Ardisson : Ouais. Mais au fait, ça t’embête pas qu’on dise de toi que tu es une «bimbo universitaire» ?

Contrechamp : le milieu du cinéma est impitoyable pour les femmes. Mais j’assume pleinement ces deux polarités.

Baffie : connasse !

Arraché au vivant

Si le cinéma devait se résumer à un geste, ce serait celui d’Odete, l’amante éperdue, héroïne du magnifique film éponyme de Joao Pedro Rodrigues (O Fantasma). Sur la tombe de l’homme à qui elle voue un amour posthume, la jeune femme arrache des fleurs, en orne sa chambre. D’outre-tombe, elle exhume un amour encore palpitant, le ramène à la vie, transmué mais intact, par le seul sortilège de sa foi. Le geste se répète tout au long de la fiction et s’attache à de nombreux fétiches
Arracher au vivant pour contrer l’inéluctable : même principe qu’avec le cinéma. Quand l’image advient, elle porte intrinsèquement un deuil, la nostalgie d’un temps révolu, à jamais perdu. Mais, dans le même mouvement, elle est suspension, fixation du temps. En somme, conjuration. Et éternité.
Odete multiplie les actes et rituels conjuratoires. De tout son corps.
Sa grossesse, phénomène magique conçu dans la camera obscura de son esprit, oppose radicalement le vivant à la dégénérescence. Le film ne met pas en scène un désir d’enfant mais bien un désir de cinéma, fondé sur la croyance. Odete, à travers son refus de la mort et son goût pour le simulacre, n’a de cesse de réactiver les images, qui portent en elles leur propre décrépitude.
Donneuse et arracheuse de vie, dans un même mouvement, l’héroïne énonce la vérité du désir de cinéma, principe féminin s’il en est !