De l’icône à l’idole
Deux affiches du film Last Days ou deux perceptions du mythe Cobain, versant américain et français.
A gauche, une paire de lunettes noires mange le visage. Regard aveugle, perdu dans les tréfonds d’une nuit bientôt éternelle. La pénombre absorbe le cadre. Une lumière frontale souligne le halo d’un visage fermé, cerné par une blondeur séraphique. La main barre les lèvres, semblant intimer le silence après les mélopées rageuses. Il n’y a plus de paroles : « silencio » ! Les doigts se replient sur la bouche-instrument comme sur le manche d’une guitare, y forment un accord muet. On sait l’homme musicien à travers ce geste subtil : c’est la grande force de l’affiche. La mise, à la fois, négligée et sophistiquée, s’inscrit en conformité avec l’imagerie “grunge”. Globalement, le glamour domine ici, à travers une pose très ” rock attitude”. Dans cette affiche, l’icône Cobain, dans laquelle s’est reconnue une génération désabusée, explose. Tous les attributs de la rock star charismatique sont présents : décrépitude latente (l’ombre qui contamine le cadre), lunettes noires, blondeur sophistiquée et guitare, fétiche qu’il n’est même plus besoin de représenter, inscrit métaphoriquement dans le prolongement du corps.
De la figure emblématique à la “figura”, autrement dit le “fantôme”, au sens étymologique du terme, l’icône Cobain irradie.
A droite, dans l’affiche française, l’arrière-plan prend toute son importance. Une nature fantomatique, un monde caché, immémorial, s’élèvent, bruissants et inquiétants La tête renversée, tendue vers le divin, oblitère là encore le regard. Des mèches folles, rimes visuelles avec les branches entrelacées des arbres, tombent sur le visage. Le tee-shirt est sale, souillé par l’environnement naturel dont le personnage semble être une production, une réminiscence végétale. L’éclairage vient d’en haut et non plus de face : la partie supérieure de l’affiche se nimbe d’une lumière irréelle, blanchâtre, sorte de nuée qui confère à la scène une dimension mystique. Les bras pendent le long du corps (on ne voit plus les mains), surlignant la verticalité de l’ensemble, en accord parfait avec la nature environnante. Des forces telluriques portent le sujet vers les hauteurs : l’ascension est imminente. On a l’impression que le personnage évolue d’ores et déjà dans les limbes.
Dans les deux versions, le personnage opère une translation du matériel vers l’immatériel. Entrer dans le mythe, c’est déjà être un peu mort. L’icône a fait place à l’idole. “Idole” vient du grec eidôlon qui signifie “fantôme des morts ». L’eidôlon archaïque désigne “l’âme du mort” qui s’envole du cadavre sous la forme d’une ombre que l’on ne peut saisir. C’est le sens d’une des dernières scènes du film où le spectre de Cobain, se détachant de la dépouille mortuaire, gravit les marches d’une échelle symbolique.
D’une affiche l’autre, on passe de la “figura” à l’ “eidolon”. En somme, de la figuration à la transfiguration.



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