Archive pour Octobre 2005

Quizz interdit saison 2 - N°7

“Madame porte la culotte”. Quelle actrice, dans quel film et de quel réalisateur ?
Attention, les trois éléments de réponse doivent figurer dans le même commentaire pour remporter le quizz.

Quelque chose de toi est passé en moi

A se donner d’emblée, cette limpide “histoire de violence” surprend dans une filmographie éprise d’opacité, où la dimension organique et technologique prime.
Qui est Tom Stall, un honnête citoyen, bon père de famille, intégré dans la communauté ? Propulsé héros national pour avoir liquidé un couple de dangereux psychopathes, l’homme se retrouve sous les feux des projecteurs. Sa notoriété attire dans la ville des loups de Philadelphie qui visiblement le prennent pour quelqu’un d’autre, un dénommé “Joey”. De Tom, l’époux modèle, à Joey, le tueur chevronné et sanguinaire, il y a un écart, une zone floue où se tapit peut-être une crise identitaire.
Et de raccrocher avec les thématiques de prédilection du réalisateur canadien, lequel tient de bout en bout le fil de sa narration. On connaît la passion de l’auteur pour l’hybride : sa mise en scène, mélange détonnant de comique et de violence viscérale, mute à son tour, en intégrant des éléments hétérogènes.
La contamination trouve son corollaire dans la transmission. Quelque chose du héros est passé dans son fils, un mal atavique, qui fonde l’histoire des Etats-Unis. Du foyer américain mainstream, rattrapé par la violence, au mythe fondateur américain, une métonymie du mal originel est à l’œuvre dans A History of Violence.

La scène de sexe dans l’escalier, point d’orgue du film, actualise l’attirance pour le mal. Le héros possède brutalement son épouse. A la fois tentative de restaurer, via la chair, une conjugalité vacillante et expression, chez la femme, d’un penchant inavouable pour la monstruosité, le corps à corps se charge d’une densité et d’une ambivalence inouïes.
Sans crier gare, l’organique fait retour sous une forme nouvelle : c’est la violence dans laquelle s’origine un pays. A History of Violence est avant tout un grand film sur la famille, et non une réflexion didactique sur la violence. C’est encore et surtout l’histoire simple d’un type qui prend les armes pour défendre et protéger les siens.
Pour autant, Cronenberg ne verse pas dans l’insularité. Son regard singulier s’imprègne du monde, de sa substance inquiétante et délétère. La scène d’ouverture, remarquable de maîtrise, signe magistralement l’entrée dans le mal. Terriblement anxiogène, par un effet de quasi surplace, ce long plan séquence (une odyssée meurtrière en condensé) ouvre “au noir” un film qui se referme sur une béance.
Rien ne peut plus être comme avant pour cette famille qui a fait l’expérience du mal. Ce passage à un état autre, cette douloureuse mutation inscrit le film pleinement dans la filmographie de son auteur. A History of Violence ou l’histoire immémorielle d’une dévoration par le mal.

Sortie le 2 novembre 2005. Lire aussi la note de Sébastien ici.
Rétrospective Cronenberg, à partir du 2 novembre à la Cinémathèque Française.

Tout montrer

Sebastian Benedict, Sandy Marks et John-Philip T.C (prononcer « Tissi ») devisent dans une soirée parisienne. Ils sont isolés dans une pièce d’où leur parvient la clameur d’une fête animée. Un jeune homme prend des photos à la lampe torche. Les invités posent. Jon-Philip parle russe, Sandy s’allume une cigarette fine et Sebastian finit sa vodka d’une traite.

SB : Alors Caché ?
JPTC : Bah, je ne l’ai pas trouvé ! (rires)
SM : Moi, non plus !
JPTC : « Je ne l’ai pas trouvé », elle est bonne, non ?
SB : Ouais ! J’avais envie de parler du film sur mon blog, avec ce titre : « Caché. Où ça ? ».
SM : Oui, c’est bien le problème. Il n’y a rien qui ne soit montré dans la bande !
SB: C’est juste, le mystère s’étiole très vite.
SM : Le visible est constamment exposé, surexposé.
JPTC : Et le climax est atteint avec le suicide de Bénichou.
SB : Il dit d’ailleurs à Auteuil, « je voulais que tu sois là pour voir ça ».
SM : … assignant par là même au spectateur sa place. Haneke dit au public, « je voulais que vous soyez là pour voir ça ».
JPTC : En même temps, ce n’est pas nouveau, dans sa filmographie, que de faire du spectateur l’otage de dispositifs forclos.
SB : Oui, mais à la limite, je trouvais Funny Games, où il y a le même procédé de rembobinage de l’image, plus honnête.
SM: Funny Games parvenait à être réellement anxiogène. La caméra de vidéo surveillance ne montre rien dans Caché. Je dirais même que c’est paradoxalement sa vocation. Elle objective le réel. Haneke est à la lisière : entre l’enregistrement morne du réel et sa subjectivisation. Pour autant, ça ne peut pas fonctionner bien longtemps comme agent dramatique.
JPTC : « Le visible est à nous, le caché est à Dieu » dit un proverbe arabe.
SM : Ah, tiens, justement un ami me disait que Haneke avait refusé d’aborder deux sujets de conversation en interview : Dieu et le sexe !
SB : Pas étonnant, son cinéma est très puritain, au fond.
SM : En fait, Haneke n’a pas compris que « ce qu’il y a de beau dans un mystère, c’est le secret qu’il contient et non la vérité qu’il cache ».
JPTC : le film s’échine à chercher la vérité, en effet.
SB : …au détriment du secret.

(Ce récit est purement fictif. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.)

Crédits : Michael Haneke, souriant, au Festival de Cannes 2005. Photo Moland.

L’Amérique du pauvre

Bree Van de Kamp (Marcia Cross), dans Desperate Housewives.

Ce n’est pas la télévision américaine qui a inventé la banlieue. Pas tout à fait. Elles émergent dans le même temps, heureuse concomitance qui a permis leur avènement au 20ème siècle.
Aux Etats-Unis, la télévision est née à la banlieue et la banlieue à la télévision. Proposition réversible qui ne vaut pas pour les périphéries en France, représentées, inventées d’abord par la peinture, la littérature et le cinéma. ” Lieu du ban” définitivement que la banlieue à la télévision française, quand Duvivier et Carné ouvrent pourtant la voie au cinéma, suivis, dans les années 60, par Rohmer, Godard ou Pialat.
La banlieue s’impose donc comme le décor d’élection de la production sérielle américaine. Elle est son cadre naturel, voire naturaliste.
Pourquoi aime-t-on autant Desperate Housewives ? Parce que la série nous donne précisément des nouvelles de cette banlieue, et par ricochets, dessine la topographie d’un pays, au plan intime et politique.
Wisteria Lane, ses pelouses impeccables, ses façades rutilantes. La tranquille suburb, en surface, recèle en fait les secrets les plus infâmes : meurtres, adultères, sexualité déviante. En condensé, le refoulé d’une société schizophrène, écrasée par le faix du puritanisme.
Rien qu’on ne connaisse déjà : Lynch a ouvert la brèche et plongé sa caméra dans la béance. Mais à Wisteria Lane, il manque quelque chose : les pauvres.
Le quartier huppé concentre toute l’Amérique WASP. Dès lors, le moindre indice de précarité appelle une sanction immédiate : la relégation sociale ou, plus radical, une mort violente. La micro-société tolère la nymphomanie d’Eddie Britt (Nicolette Sheridan) mais pas le dénuement.
Martha Huber, l’envahissante voisine vit avec une petite pension, depuis le décès de son mari. A ses heures perdues, elle s’improvise maître chanteur, un travers qui finit par lui être fatal. Revers de fortune aussi pour Mezzie Gibbons, la mère de famille modèle, exclue du Country Club, laquelle arrondit dorénavant ses fins de mois en faisant des cinq à sept. Vraie revanche sociale qui passe par le sexe, le seul lieu où les faux-semblants volent en éclats.
Et puis surtout, il y a cet épisode génial où l’étonnante Bree Van de Kamp (Marcia Cross), jamais à court de ressources, sauve l’intégrité de sa famille en se débarrassant d’une preuve gênante : la voiture accidentée que conduisait son chauffard de fils.
Etonnant déplacement géographique, lequel signe bien l’existence d’un contrechamp dans la série : on découvre un quartier défavorisé, envahi de laissés pour compte. Embusqués, Bree et son époux s’assurent que le véhicule abandonné sera bien volé par la faune interlope. A ce moment, l’hardie ménagère lâche, d’une voix assurée, cette phrase terrible : “Je fais confiance aux pauvres“.
Stupéfiant écho aux propos récents de la cynique Barbara Bush, à l’égard des victimes de la Nouvelle-Orléans : ” that’s enough for the poor“, pérorait la sinistre dinde.
Desperate Housewives, c’est un inconscient sociétal en marche, dynamité dans les règles de l’art. Et de révéler, à sa manière douce et délétère, qu’il y a pire que la banlieue : les pauvres qui y vivent.

Kino blog

Laurence Allard est sociologue, maître de conférences à l’université Lille 3 et auteur d’un texte Blogs et Kino blogs, comme Technologies du Soi, dans lequel j’ai eu la surprise de m’y retrouver, avec d’autres, dont Cinéma Paradiso et CinéTribulations. Morceaux choisis :

«Sous quelque genre discursif sous lesquels ils écrivent, récit, chronique, journal, les auteurs de ces « kino blog » dessinent, sous des modalités énonciatives plus ou moins marquées, leur portrait en spectateur de film, voire en cinéphile. »

(…) « L’auto-catégorisation comme « cinéphile » apparaît peu ou pas explicitement dans notre corpus (cf « Voyages en cinéphilie » en sous-titre du blog Contrechamp). Mais comme l’a souligné JM Guy dans La Culture cinématographique des Français, « on n’est jamais assez cinéphile », « le cinéphile est toujours un autre ». Cependant, on peut supposer que le fait de consacrer un blog au cinéma reconduit l’un des aspects de la sous-culture cinéphilique, à savoir un horizon d’attente expressiviste d’une réception filmique, c’est-à-dire articulant fortement monde de la vie ordinaire et monde du film. ».

Articulation entre “monde de la vie ordinaire et monde du film” ? On s’y efforce. «Parler avec les images» tel est le pacte énoncé il n’y a pas si longtemps encore ici. En revanche, je m’interroge sur cette dénomination de “sous-culture cinéphilique”….
Toujours est-il que passé à la moulinette du jargon sociologique, ce blog prend une toute autre dimension, se trouve investi d’une identité. Le voilà “kino blog” devenu !

Le film de sa vie

Johnny Cash est mort en 2003 et avec lui, une Amérique populaire, où s’enracine sa musique, simple, brute, sensuelle. Sa voix rocailleuse, depuis, continue de régner, souveraine, sur son «empire de poussière», un legs musical incommensurable, tant par sa densité (une centaine d’albums) que par son humanisme.
Avant de rencontrer son mythe, Cash l’a raconté, à travers un testament filmé déchirant : le clip « Hurt », réalisé par Mark Romanek (auteur du bancal Photo Obsession, avec Robin Williams) et reprise d’un titre de Nine Inch Nails.
Dans un décor très pictural, Johnny Cash, visage raviné, se représente en vanité. Son épouse, se tient, bienveillante derrière lui. Un banquet funèbre s’étend sur la table. En alternance, des images d’archives, flashes-back nostalgiques, parcourent une carrière exceptionnelle dont il ne reste que des vestiges (le musée Cash est fermé, les disques ébréchés, la jeunesse fougueuse perdue).
«Vous n’êtes pas vivant à moins que vous sachiez que vous vivez», propos de Amadeo Modigliani qui résonne ici avec acuité. Cash se sait mourant. Il entre de plain-pied dans son mythe, avec la conscience aiguë de sa fragilité. La voix tremble, scande une vie en images.
Sublime et bouleversant raccourci biographique, à la croisée d’une autre mythologie : celle d’un pays. Revisiter la biographie de Cash, c’est arpenter, une histoire de l’Amérique en actes. Clip-tombeau, Hurt émeut par sa sécheresse, sa nudité extrême.
On apprend aujourd’hui la sortie prochaine d’un biopic, consacré à l’artiste, signé par James Mangold (Heavy, Copland) avec Joaquin Phoenix dans le rôle principal. Impression curieuse de redondance, quand, tout, a déjà été scellé, de manière fulgurante, dans un clip in memoriam.
« Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants » (Cocteau). La musique de Cash, son souvenir, se logent à jamais dans cette région intime.

How to talk to women

Finalement, les rapports homme/femme peuvent être aussi simples à l’écran que dans la vie. Qui énonce ce brillant précepte ?

A noter que cette phrase a été reprise par Hawks dans Le Port de l’Angoisse. Bacall dit à Bogart qu’il n’a qu’à la siffler pour qu’elle arrive. Chez Hawks, les forces se rééquilibrent.