
C’était il y a quinze jours, annoncé à grand renfort de pub, l’impensable, l’exceptionnel : la venue de la star internationale Madonna sur le plateau de la Star Academy !
Face à ce qui s’annonçait comme un véritable événement télévisuel, il n’y avait, à vrai dire, pas d’autre choix que de regarder.
Mais que souhaitait-on voir au juste qui ne s’inscrive déjà dans ce réservoir d’images, constitué au fil des années par la star polymorphe ? Le reflet intime, doucereusement complaisant de notre immuable fascination, sa légitimation encore et toujours ?
Il s’agissait surtout d’éprouver la permanence du mythe, sa résistance à l’aune d’un dispositif bâtard. Le décor tout en aplats de l’émission de télé-réalité allait-il édulcorer l’aura de la madone, altérer son inébranlable glamour ?
Car l’artiste pop est un temps et un espace à elle seule, une révolution faîte chair. Comment ce corps, dépositaire de toute une mythologie, pouvait-il se fondre et s’inventer de nouveau dans un dispositif par trop familier ? D’Hollywood à la Plaine Saint-Denis, il y a, en effet, un écart, une brèche mentalement impossible à combler !
Un instant, on se prend à penser à une grossière erreur de communication. Mais Madonna, la redoutable stratège, est un plan marketing en actes. Chanteuse populaire, elle s’invite, en toute connaissance de cause, dans une émission populaire, au risque de la trivialité. Or, cette vulgarité là participe précisément de ce que l’on préfère chez elle.
Contre un chèque de 400 000 euros, la belle, vêtue d’une robe lamée vintage, se fend de deux chansons pré-enregistrées qu’elle interprète de surcroît en play back ! De quoi alimenter les critiques de ses détracteurs, d’autant qu’elle aura refusé de chanter avec les élèves. Plus tard, elle répond de mauvaise grâce aux piètres questions d’un Nikos Aliagas, encore plus empoté qu’à l’accoutumée.
Pari pourtant gagné pour la chanteuse, laquelle, en ne concédant rien de son mythe, a su maintenir le providentiel écart qui la sépare du commun. Madonna était là, sans y être au fond, refusant de jouer la proximité. Mieux, l’icône a su tenir à distance un dispositif télévisuel banal à en pleurer, pour affirmer sa supériorité sur lui. Résolument inatteignable, elle s’est redéfinie par et pour ce qu’elle est intrinsèquement : une star.
Le principe du désir, sa vitalité, c’est la frustration. Madonna nous a frustrés. On en veut encore.

Vincent Gallo a de la suite dans les idées…et manifestement besoin d’argent. Sur son site personnel, il met en vente un certain nombres d’articles, de sa médaille de communiant à la moto de The Brown Bunny, autant de fétiches pour fans transis.
Mais Vincent Gallo ne mégote pas et n’hésite pas à donner, comme toujours, de son avantageuse personne : il vend sa précieuse semence pour la modique somme d’un million de dollars.
Dans un descriptif très précis, il rappelle ses multiples talents artistiques, son excellente condition physique, la taille avantageuse de ses attributs augurant d’une descendance toute aussi bien pourvue. En somme, le sex symbol, auto-promu géniteur idéal, se propose d’offrir à l’humanité sa splendide descendance, avec garantie de résultats ! Deux options possibles : la fécondation in vitro ou la voie naturelle (il en coûte alors un supplément de 500 000 dollars). Les blondes naturelles, qui pourraient le prouver, se voient consentir un rabais.
Cependant, l’artiste mégalo se réserve un droit de regard sur la vente de son sperme. Les futures parturientes (une nouvelle trempe de stars fuckers) doivent répondre à un certain nombre de critères : ne pas aduler, entre autres, Lenny Kravitz, être de préférence de confession juive (un atout supplémentaire pour réussir dans l’industrie du cinéma) et pas trop noires de peau (« Mr. Gallo maintains the right to refuse sale of his sperm to those of extremely dark complexions »). Eugéniste, l’exubérant acteur ?
On hésite. Canular ? Le formulaire de paiement en ligne achèverait de convaincre sur le sérieux de l’entreprise.
Si j’avais un million de dollars, je n’hésiterai pas une seconde. Je m’offrirai une salle de projection privée et m’y passerai régulièrement The Brown Bunny.

“Tout le monde dit la violence du fleuve déchaîné, mais personne ne parle jamais de la violence des rives qui l’enserrent”.
Bertold Brecht.
Photo de Hicham Benohoud, Agence VU.

Jennifer Jason Leigh se tient mal. L’actrice, de rôle en rôle étonnamment polymorphe, impose à la caméra la singularité de son corps, une sorte d’instrument désaccordé, en contrepoint avec la partition ambiante. Constamment à la marge, elle cherche confusément à se dérober à l’objectif. On se dit qu’elle est là, mais que dans la minute qui suit, elle peut disparaître, s’effacer, nous laisser en plan. Cet art de la désynchronisation fait de chaque apparition de l’actrice un petit événement en soi.
Sa dissonance tranche résolument avec les canons dramatiques en vigueur. Non que son jeu soit imprécis, mais sa manière de baragouiner son texte la place à l’extrême limite. Mieux, Jennifer Jason Leigh est limite.
Son jeu décalé atteint le point de rupture. On scrute la chute, le moment où elle va basculer, mais contre toute attente, l’ensorcelante équilibriste trace sa voie sur les crêtes peu assurées d’une interprétation qui n’appartient qu’à elle.
La fiction s’enrichit de sa présence atypique. Sexy, à sa manière non ostentatoire, parfois laide ou inquiétante, Leigh accule ses partenaires. Au risque de la fadeur, ils lui donnent la réplique. Pas facile de s’insinuer dans l’univers complexe de l’actrice ou encore de soutenir son regard pétrifiant.
Plus que d’advenir au plan, le plan advient par elle, radieux. Jennifer Jason Leigh est assurément l’un des plus beaux accidents du cinéma américain.
A Romain.
dans cinéma par Sandrine
le 8/11/2005




“L’amour est tout“.
Gertrud de Carl Theodor Dreyer.
Permanence de l’héroïne romanesque. Gertrud incarne un absolu. Sa croyance en un amour incandescent, idéal, sans partage tient autant du matériel que du spirituel. L’amour, d’essence divine, s’accomplit dans une forme terrestre. Dans Ordet, le héros pleure sa défunte femme : « j’aimais aussi son corps » confie t-il, réconciliant chair et esprit, par-delà tout dogmatisme. Dans Gertrud, les dialogues, simplifiés, épurés, vont à l’essentiel. Forme narrative resserrée, laquelle vise à la description de la vie intérieure.
Le refus des préceptes attire à Dreyer bien des ennuis, lequel pense toujours initialement à la forme pour exprimer l’idée. On a reproché injustement à Gertrud sa mise en scène figée. « Il m’importait que les figures fussent statuaires pour m’approcher ainsi du style des tragédies » affirme le cinéaste danois, dans Réflexions sur mon Métier (Cahiers du Cinéma, Editions de l’Etoile). La tragédie de Gertrud, c’est que l’idéalité bute immanquablement contre le réel. L’amoureuse déçue, au terme de sa vie, caresse sa solitude.
A Dr No.

Peter Krause (Nate Fisher) dans Six Feet Under, saison 5.
“Kurt Cobain est mort aujourd’hui” annonce, effondré, Nate Fisher à sa petite sœur Claire.
“Oui, mais sa musique lui survivra” rétorque l’adolescente.
Communion dans la mort des deux personnages.
D’un mythe l’autre, Six Feet Under, le monument télévisuel, s’achève. Mais la musique singulière de cette série cyclothymique perdurera. Douloureuse, l’ultime saison nous en offre la certitude, précisément parce qu’elle a eu l’intelligence de son terme. Tout a une fin.
En guise d’épitaphe, un dernier épisode, réalisé par Alan Ball, le producteur exécutif, au titre sans ambages : “everyone’s waiting”. L’objet évident de l’attente n’appelle aucunement la précision. Définitives, comme les dernières mesures d’une symphonie funèbre, les images (fantasmatiques ?) de destins vécus en accéléré défilent. Une voiture lancée sur les routes des Etats-Unis sert de cabine de projection. Procédé par trop symbolique mais qui trouve, malgré tout, des répercussions intimes foudroyantes.
SFU implose véritablement. Il n’y a plus de retour possible. La série est emplie de la propre conscience de son achèvement. Cette même conscience qui a taraudé Kurt Cobain, au devenir mythologique déjà entériné de son vivant.
L’allusion à l’icône du rock n’a rien de fortuite. La chaîne HBO, à qui l’on doit assurément les plus vibrantes heures de la télévision (Sex and the City, Les Sopranos, Carnivale), a produit Last Days de Gus Van San Sant, film qui n’a rien de musical.
Du moins, au prime abord car cette musicalité là est inscrite dans toute la fiction: de la bande son, infestée par des forces telluriques jusqu’à la composition des cadres, en passant par le corps éreinté du héros, la musique s’origine dans une matière archaïque.
Last Days n’est pas un film post rock : il précède la musique, quand SFU, et sa belle nostalgie, arrive exactement après.
A lo et JP.
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