Archive pour Janvier 2006

Mort d’un chien enragé

Chris Penn, 1965-2006.

Ces derniers temps, Chris Penn avait beaucoup grossi. Mais ses prestations n’ont jamais manqué d’épaisseur. De Foley à Ferrara, en passant par Altman, l’acteur donnait à ses rôles toute l’ambivalence intrinsèque à sa personnalité hybride : un mélange détonnant de douceur, d’apathie rêveuse et de violence souterraine, laquelle, sans crier gare, vous explosait au visage.
Chris Penn, l’ambigu, réalisait le rêve de tout acteur : la synthèse parfaite de l’émotion et de la pulsion.

Dieu est un service public

Deux prostitués mâles, sur le trottoir :

- Quand notre vie va-t-elle commencer ?
- Quand Dieu sera mort.

Crédits : My Own Private Idaho de GVS. D’après une séquence, vue au zapping (Canal +).

La stratégie de l’oubli

Du temps a passé. Et pour le mesurer, quelles stratégies figuratives doit déployer la fiction ! Entériner le travail d’érosion : comment représenter le temps au cinéma et y inscrire le corps ? Exercice périlleux qui revient à concilier tout un faisceau de temporalités. Temps du spectateur lequel rencontre celui du film, au sein duquel il s’agit d’inscrire le personnage et les effets de la patine.
Certains films restent grossièrement à la surface, se bornent à la gesticulation, au fétiche. Recours à l’attirail : postiches, prothèses, travestissement lesquels figurent artificieusement l’usure. L’exemple le plus récent, Brokeback Mountain de Ang Lee, romance qui s’étend sur près de 20 ans. Neutralité de la mise en scène, et partant, de la passion que filme le réalisateur.
Traitement littéral du temps. Les corps s’alourdissent. Le passage du temps se réduit aux signes, mais de ses traces silencieuses sur les êtres et les paysages n’apparaît pas même l’ossature.
Or, le temps au cinéma est bien affaire d’intensité. Plus exactement de mise en tension entre différents régimes visuels et narratifs. Que reste-t-il au héros, une fois son compagnon disparu ? Une carte postale. Terrible métonymie, à laquelle se résume , au final, le film.
A l’inverse, chez Tarkovski, le temps entame corps et décors. Passé et présent fonctionnent en miroir, par où la nostalgie infiltre un cinéma de l’oubli et de la remémoration. Les personnages s’emploient en permanence à désapprendre : à désirer, à aimer, à communiquer, pour rejoindre ce qu’ils ont perdu. Cheminement intérieur calqué sur le rythme secret de la fiction, laquelle ne génère pas de la mémoire, mais bien de l’oubli.
Comme l’affirme André Delons dans sa Chronique des Films perdus, « on finira par s’apercevoir que le cinéma qui organise toutes les transformations, qui provoque tant de métamorphoses, n’est rien moins que l’exercice même de l’oubli ».
D’un plan l’autre, la mort de l’idée qui a prévalu à sa germination. D’un film l’autre, la mort du cinéma.

L’oeil, le monde

Le plus important pour nous, c’est la perception cinématographique du monde“.
Dziga Vertov

Photogramme : L’homme à la Caméra.

Mes choses secrètes

La facétieuse NY City Girl fait circuler un jeu où il s’agit de délivrer 6 secrets nous concernant. Elle m’a passé le témoin et en ludopathe que je suis, je peux difficilement résister. Voici donc mes six secrets de cinéma :

1) J’écris, depuis 2 semaines, un scénario, inspiré d’un titre de Marianne Faithfull. J’étais hantée, taraudée par des plans précis depuis des mois. Je n’en ferai sans doute rien, mais l’état d’urgence dans lequel me met l’écriture m’apporte une vraie plénitude.
Quant à l’histoire ? Secrète, bien sûr….

2) En matière de films pornos, ma préférence va au cinéma gay, beaucoup plus excitant et sensuel que les productions destinées à un public hétéro. Jugement sans doute altéré par le fantasme.

3) Ma plus intense rencontre avec un réalisateur fut avec Jean-Luc Godard, un matin, en tout petit comité. Outre le remarquable penseur de cinéma, j’ai découvert un être bouleversant et déchiré qui m’a enseigné ce qu’est le désir de cinéma, cette urgence qui vous pousse dans vos derniers retranchements. J’ai une K7 de l’entretien. Je ne l’ai jamais réécoutée. Depuis, je ne me suis pas privée d’écrire des horreurs sur le personnage, relativement à la télévision et au cinéma américain. Quelle ingratitude !

4) A Cannes, un soir, je rencontre cet acteur dans la rue. Le jeune lion a vieilli mais est toujours très beau. On discute. Ses yeux s’égarent. Il me propose… une interview dans sa suite. Me donne sa carte, son numéro de portable. Je n’ai jamais osé appeler. J’ai toujours ses coordonnées. Depuis, je sais que je n’ai pas l’âme d’une « starfuckeuse » et revois Apocalypse Now avec tendresse.

5) J’ai déjà écrit ou argumenté en public, et avec véhémence, sur des films que je n’avais pas vus.

6) La culpabilité est la pire chose qui soit. S’agissant d’écrire (sur le cinéma), je lutte en permanence contre elle.

Je dois passer le flambeau à mon tour à 5 blogueurs : Christie, Tlön, Moland, Sébastien et Willy, vous avez été choisis ! JS figure déjà sur la liste de la coquine City Girl.
J’imaginais poster une série de photogrammes relatifs au secret. Peut-être dans un prochain billet ?

Le village

Godville, installation de Omer Fast.

Débordé le cadre fictionnel du dernier opus de Night Shyamalan. Le village existe bien. Omer Fast, plasticien d’origine israëlienne vivant à Berlin, l’a filmé. Réification du repli sécuritaire américain, le décor de cinéma se matérialise sous nos yeux éberlués. Le projet s’appelle Godville, une double projection vidéo composée d’entretiens avec des habitants de la ville de Williamsburg, Virginie.
Musée d’histoire vivant, la ville historique forme et rémunère ses résidents pour qu’ils incarnent des personnages du 18ème siècle. Actualisation du passé colonial, où commence et s’arrête la représentation ?
Ecran, côté recto : la caméra balaie les bâtisses rectilignes du village reconstitué. Picturalité du plan à la Hopper, calme étale, désincarné. Le corps déserte le chromo. Ou alors s’y inscrit de manière furieusement distanciée. Un lent travelling révèle le contrechamp saisissant d’une Amérique contemporaine : une foule impavide de visiteurs, massés derrière un cordon de sécurité, armés d’appareils photos et de sodas, observe. Acteurs et spectateurs sont engagés dans un rapport cru, frontal, quasi pornographique. Fil presque invisible, détourant le village à la manière d’une picket fence, mais frontière physique bien réelle entre passé et présent, mémoire et contemporanéité. Cette friction étonnante entre deux espaces temps produit un bien étrange paradoxe : les anachronismes vivants ne sont pas les autochtones en costumes d’époque mais bien le public ! Une voix off s’inscrit dans la permanence extatique du paysage, celle d’une femme puis de deux hommes. Psalmodie souterraine, scansion mélancolique du plan, les images sous influence vibrent et s’animent par le flux de la parole.
Côté verso, l’écran révèle les témoins. La langue se fait chair et constitue le point nodal de l’installation.
Mais Omer Fast ne pouvait se satisfaire d’un classique récit d’expérience, filmé tout en aplats. L’artiste a l’intelligence de son dispositif et place notre regard, non à la périphérie, mais au centre. Pas de cordon de sécurité, en somme, derrière lequel il nous tiendrait. Lui-même se met en danger jusqu’à accueillir une parole hostile, accusatrice (l’un des intervenants ne manque pas de pointer le possible opportunisme de sa démarche : « tu vas rentrer chez toi et faire ton film derrière ton ordinateur en nous jugeant »).
Tout en ruptures et recadrages, l’image contraste avec la fluidité de la parole. Poétique de la saute, laquelle signe le morcellement de corps, tiraillés entre passé et modernité. D’un écran l’autre, la voix circule, s’incarne et se désincarne dans un mouvement aussi essentiel que contraire. De là, naît une vraie narration. Au-delà de l’expérience plastique, Godville est un objet éminemment cinématographique.
Quant aux témoignages, relatifs aux motivations – pourquoi vouloir endosser au quotidien le rôle d’un américain vivant au 18ème siècle, son mode de vie et de pensée ?- ils sont édifiants. Illustration in vivo du repli communautariste qui contamine les sociétés modernes, leur force de frappe laisse pantois. Les relations interpersonnelles, au sein du village, reproduisent à l’identique les hiérarchisations sociales colonialistes, qui voient les femmes sous domination masculine, les noirs relégués et Dieu, comme il se doit, au centre de tout.
Le statut même de l’acteur vacille, tant la limite, qui creuse l’écart entre le représenté et le représentant, s’amenuise au fil des échanges.
Pourquoi ces hommes et ses femmes vivent ainsi radicalement en marge avec leur temps ? Au nom de l’idéologie ? Oui, mais de la peur surtout, comme le rappelle avec justesse et lucidité l’un des hommes. Cette peur qui contamine tout et définit jusqu’à l’organisation des sociétés. Cette peur là qui pourrait bien être le cœur secret de l’art.

Godville est visible jusqu’au 18 février 2006, à la galerie gb Agency, 20 rue Louise Weiss, Paris 13è, métro Bibliothèque. Durée : 50 mn
www.gbagency.fr
A ne manquer sous auucn prétexte.

Merci à Corinne (aka “fairy queen”) qui m’a fait découvrir l’artiste.

Profession de foi

“Même Jésus aurait voulu se glisser dans ma culotte” a déclaré Madonna et on la croit sur parole.
Mais par quel mystère, la sensuelle pop star se désincarne-t-elle à l’écran ? Face à la caméra de cinéma, la reine du dance floor se fige. Corps empesé, dépossédé de sa troublante animalité, sa maladresse n’esquisse pas même dans l’écart, les prémisses d’une actrice.
L’icône s’est identifiée à Marylin Monroe qu’on taxa, à tort, d’être une mauvaise actrice, en raison de sa sexualité débordante.
En fait, une artiste complète qui savait jouer avec son corps, à la différence de Louise Ciccone.
Au cinéma, Madonna n’a pas de corps.

Disparaître est un art (2è)

Je suis un mec qui est en train de s’arrêter de tourner (…). Un mec qui s’en va“. Gérard Depardieu

A chaque famille, son rejeton dégénéré, sujet de honte et d’opprobre mais qu’on invite encore pour sauver les apparences, en priant pour qu’il ne s’effondre pas ivre mort pendant les discours officiels.
Gérard Depardieu occupe dorénavant ce rôle (le plus ingrat de sa carrière) au sein de « la grande famille du cinéma » et, par ricochets, aux yeux du public.
Pochetron notoire, fauteur de trouble, cachetonneur cynique, père de famille conspué par sa propre progéniture, rien ne manque au tableau qui n’écorne l’image de l’acteur français le plus connu au monde. Et Depardieu ne le sait que trop. Mû par la rage dévastatrice qui caractérise ceux qui n’ont plus rien à perdre, il en rajoute même.
Interprétant « Gégé », Depardieu surjoue. Qui du personnage ou de l’homme s’offre à nous, pathétique ? Un tragique glissement s’est opéré.
On oublie sans doute : Depardieu fut beau. Magnifique même. On oublie trop : Depardieu est une voix, aux accents plaintifs, avant ce corps grotesque, à la dimension burlesque d’ailleurs trop peu exploitée. Un bloc brut d’émotion, vampirisé progressivement par la mise en scène de son existence excessive, dont il se fait le commentateur le plus lucide.
« Je suis un acteur qui s’en va ». Depardieu, en enregistrant le temps qui passe, n’a jamais été aussi en phase avec le cinéma. Du temps a passé, en effet, depuis ses plus beaux films. La grâce s’est évanouie, avec les ans. Quant au retour en grâce ? Il reste, par là même, bien improbable.
« S’arrêter » ou disparaître, quand on est acteur, est un art.

Sommes-nous encore cinéphiles ?

Partant de la définition selon laquelle un cinéphile est quelqu’un qui va tout voir, je ne suis plus cinéphile. Et depuis un bon bout de temps déjà.
Si “critiquer”, étymologiquement, veut dire “choisir”, la cinéphilie, selon l’acception très généraliste que j’en donne, n’impose pas de choix.
Or, je m’observe, de plus en plus régulièrement, en situation de sélectionner mes objets, à me dire qu’il m’en coûte trop d’aller voir les Bronzés 3 ou même King Kong. Le voir a ses limites, indépassables depuis quelques temps pour moi.
J’ai toujours défini la cinéphilie (la mienne, du moins) par la passion, chevillée au corps, par laquelle seul le cinéma compte et prend le pas sur les rites sociaux et même les relations sentimentales. Cette passion qui vous fait faire 200 km pour voir un film (L’Enfance d’Ivan de Tarkovski), glisser sur une épaisse couche de verglas et pousser votre véhicule en plein hiver pour le remettre dans l’axe routier (Lost Highway de Lynch – quelle ironie !), différer vos vacances d’une journée pour ne pas rater un classique, coincé dans une obscure rétrospective (Le Désert rouge d’Antonioni). Aujourd’hui, la passion a fait place à un amour raisonné. C’était le sens de ma note précédente sur Bresson d’ailleurs, cette évidence douloureuse qui se révélait à moi d’un coup. Je suis comme l’amant désabusé qui boude son ardente maîtresse. Le cinéma a décidément un visage de femme.
Est-ce qu’en en déplorant la perte, je clame plus fort encore mon amour ? Historiquement, la cinéphilie a vécu jusqu’à la fin des années 60. N’en subsistent que de romantiques oripeaux, l’époque rêvée des ciné-clubs. Et Daney, comme ligne d’horizon, le ciné-fils mélancolique.
Voir, en parler, écrire. Selon Daney, la cinéphilie s’articule autour de ces trois polarités (je me répète). Un phénomène de l’après, revenue de tout et d’elle même que la cinéphilie : post moderne, post révolutionnaire.
Et moi, d’où je parle ? Certainement pas d’une cinéphilie d’emprunt, revendiquée par les vieillards précoces de la jeune garde critique, laquelle se réclame encore des Contrebandiers de Moonfleet, œuvre matricielle. Oui, mais celle d’un autre. Je ne peux pas ou ne peux plus parler d’ici.
J’ai abondamment évoqué, dans ses colonnes, le film par lequel je suis entrée en cinéma : The Ghost and Mrs Muir de Mankiewicz. Je disais qu’il m’avait rendu l’enfance et donné le cinéma, avec l’emphase qui fait peur à mon entourage parfois. Mais je me trompais. En revoyant le film, je n’avais pas réalisé, qu’au contraire, il avait oblitéré l’enfance. Ca n’était plus un souvenir flottant et idéal. Privée de cette idéalité, l’enfance n’a plus lieu d’être.
Que ce soit dans son inscription historique ou personnelle, la cinéphilie a avoir avec la perte.

Photogramme : spectateurs devant Psycho d’Hitchcock, emprunté au site Hors Champ. Lire aussi le texte d’André Habib sur le sujet.

Passion

“Si je laissais la passion pénétrer dans mon corps, la douleur viendrait rapidement à sa suite.”
Michel Houellebecq, Plateforme.

Photogramme : Les Dames du Bois de Boulogne de Robert Bresson.
La scène clé où Hélène (Maria Casarès), sentant son amant (Paul Bernard) se détacher d’elle, feint l’indifférence avant de se venger.

Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion.”
Saint Augustin.