
Chaleureux et volubile, Jean-Louis Costes, qui achevait un appétissant pot-au-feu (sous l’oeil envieux de son chat), nous a reçus ce samedi 18 février chez lui, pour un entretien fleuve, de la cuisine à la cave. L’occasion d’entrer de plain-pied dans son singulier processus créatif et de revenir sur son roman Grand-Père.

Comment es-tu arrivé à la performance ?
Par la musique. Le week-end, je faisais des reprises de Deep Purple. J’ai toujours aimé la musique, de la pop aux approches plus expérimentales. J’ai investi dans du matériel et ai commencé à faire des maquettes tout seul. J’en rajoutais toujours par peur d’être chiant. On retrouve cette même surenchère dans le bouquin.
La musique préside donc à la mise en scène du corps ?
C’est une manière de le théâtraliser, mais mon corps n’est qu’un outil au service d’une histoire. Je ne fais pas du tout un travail sur le corps, au sens strict de la performance. Je me crois dans une comédie musicale de Broadway. Il y a un scénario, un personnage. Comme dans un grand opéra.

On se trompe quand on associe ton travail à la démarche esthétique du performer ?
Je n’ai aucune démarche esthétique ou idéologique préalable à la création. Je suis anti-concept et anti-engagement politique dans l’art. La tendance, c’est d’arriver avec un discours esthétique, la « plaquette de présentation », mais la proposition artistique, au final, est vide de sens. Si on me dit que mon livre relève d’une idéologie, c’est non. Je ne contrôle pas ce que j’écris. J’écris ce qu’une voix dans ma tête me dicte. Et je ne sais jamais où elle va m’emporter. J’écris dans l’isolement de ma cave, possédé par la voix.

Tu as écrit le livre très vite.
Six semaines. J’avais plus de mille pages. Une fois l’inspiration tarie, je commence à le corriger. Pendant que j’écris, je ne relis et n’enlève rien. Plus tard, Fayard n’a opéré aucune censure. Il y a eu des corrections bien sûr, mais qui allaient dans le sens d’une plus grande efficacité de la narration.
On sent un vrai rythme dans ton écriture.
Le livre est très musical, en effet. Quand j’écris, je marque le rythme, compte par quatre. C’est presque de la poésie. C’est scandé, comme du rap.

Je retrouve dans tes spectacles la même dimension viscérale et physique que dans ton écriture, une sorte de transe. Comment entres-tu dans la transe ?
Je n’entre pas vraiment dans la transe, il ne faut pas exagérer. Je suis obsédé par mes accessoires et la scénographie et ne suis pas complètement dans l’abandon. Ce qui n’exclut pas de se laisser emporter. Un peu comme un jazzman, dans le cadre strict de ses compositions. La bande-son est un esclavage qui me met les limites, m’intime de m’arrêter. Et dans le roman, c’est l’histoire qui cadre le délire.

Quelles sont précisément tes limites ?
J’ai une limite personnelle : je ne transige pas sur mon intégrité physique. Entailler son corps, pour 100 euros n’a pas de sens. Il y a aussi des limites imposées par la société : il y a des lois et une intolérance générale qui font qu’on ne peut pas totalement se lâcher en art. J’ai d’ailleurs eu un procès en 1997 à cause de mon œuvre. Le niveau de censure devient tel en France, qu’on pourrait se faire assassiner pour une œuvre de fiction ! Or, représenter la violence, dans le cadre d’un roman ou d’un spectacle, ce n’est ni la faire subir, ni la subir. C’est la conjurer.

Le livre rencontre le contemporain de manière fulgurante. Comment te positionnes-tu en tant qu’écrivain et individu face aux revendications identitaires et mémorielles actuelles ?
Je me cogne dans l’époque quel que soit le sujet. Dans le livre, on remarque davantage ces thèmes (il y en a d’autres) car ce sont ceux que les médias ressassent aujourd’hui.
Ca ne veut pas dire que je cautionne ou nie les thèses dominantes. Elles ressortent dans mon œuvre malgré moi, simplement parce qu’elles traînent dans ma tête. Je n’adhère à aucun dogme. Selon la situation, les personnes et les croyances changent. D’ailleurs, dans le roman, le héros, d’abord victime, devient ensuite bourreau. Sous le Bien, il y a toujours le Mal, prêt à bondir. Et sous le pire crime, on trouve un peu d’amour déçu.

Tu canonises ton grand-père d’une certaine manière ?
C’est comme un saint laïque, absout par la repentance après une vie de péchés. Emporté par des flammes purificatrices. Sauvé de l’Enfer par le martyre.
Il y a dans ton écriture une vraie dimension visuelle et cinématographique.
Si je ne vois pas, je n’écris pas. J’écris le film qui défile à toute vitesse dans ma tête.

Trash et lyrisme alternent en permanence chez toi.
En moi comme dans mon œuvre, je sens toujours l’amour romantique sous la merde et la violence..
Tu es un grand voyageur.
J’ai traversé le Soudan à pied, du désert à la jungle du Zaïre. Je me suis construit une maison en bois en Guyane, ce qui m’a servi d’ailleurs pour l’évocation du bagne et du camp de la mort dans le livre. Je m’appuie sur ma vie aventureuse pour écrire. Je ne suis pas un écrivain parisien enfermé uniquement dans ses fantasmes.

T’es-tu appuyé sur des recherches documentaires, des témoignages familiaux, ou t’es-tu laissé emporter par la sorcellerie évocatoire du verbe ?
C’est complètement ça. Je ne sais rien de précis sur mon grand-père. Je sais juste qu’il a été cosaque, légionnaire, bagnard. Je n’ai vu, enfant, qu’un vieillard ivre et violent courbé devant la télé, cassé par la vie. Trois mots, cosaque légionnaire bagnard, et le souvenir d’un vieillard balafré par une vie de guerrier, m’ont suffi pour inventer cette histoire.
Ce que je trouve de très beau dans ton livre, c’est précisément ce qu’on ne sait pas, les béances. Costes fait tourner les tables.
Je me suis laissé emporter par l’imagination, mais j’ai magiquement deviné la vérité. La guerre civile en Russie, les massacres dans le rif, la vie au bagne, tout ce que j’ai inventé concorde avec les faits historiques. On a dans un coin de la tête, une intelligence instinctive capable de reconstruire le réel à partir d’indices ténus. C’est cette intelligence animale qui opère dans mon écriture.

Penses-tu que les génocides ou les guerres affectent les générations suivantes ?
Oui, parfois dans leur chair même. Je suis tombé sur un site communautaire arménien qui comprenait l’évocation brutale du génocide dans mon livre, son côté dégueulasse. Relativement à cette mémoire, on ne peut pas, selon le rédacteur du site en question, édulcorer les événements. Il pense que je suis moi-même une victime indirecte du génocide arménien, la violence initiale m’ayant été transmise par mes ancêtres, et pouvant me mener à l’autodestruction. En écrivant ce livre, j’ai pris conscience du poids de meurtres et de souffrance passés qui pèse sur moi, vivant pourtant dans une société en paix.
Te sens-tu concerné par l’arménité ?
Consciemment, non. Je n’ai pas été élevé dans ce milieu et suis de toute façon un solitaire asocial.

Comment tes parents reçoivent-ils ce roman familial ?
Mes parents ne connaissent rien de mon œuvre. Ils pensent par préjugé que c’est la production d’un malade mental ! A priori, un roman intitulé « Grand Père » les inquiète, craignant peut-être je ne sais quelles médisances. Ils ne semblent pas comprendre qu’un père de fiction n’est pas le vrai père.

A la fin du roman, le narrateur dit que, quels que soient les conflits qui les séparent, toutes les générations sont liées malgré elles dans le même inévitable destin.
Oui, c’est une idée qui a surgi du roman, qui s’est révélée et imposée en écrivant. Que je rejette mes vieux ou non ne change rien : je suis pour toujours lié à eux par la souffrance et le crime, le péché originel qui se transmet de père en fils, du premier singe jusqu’à moi.
Photos de Moland Fengkov que je remercie pour son aide précieuse et une assistance technique irréprochable !
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