Mon regard a mille ans
“J’en ai vu d’autres”, assurais-je à l’artiste qui rechignait à me montrer son film choquant. Je n’ai pas réussi à le convaincre. Peut-être avait-il intuitivement perçu le hiatus qui devait me frapper les jours qui suivirent notre échange : le profond décalage entre mon expérience du regard et l’histoire de mon propre corps, son inscription dans le champ, non plus des idées, mais des actes (ou de la politique). Il a eu raison.
L’attirail esthétique n’aurait pas tenu. L’objet, ses capillarités, m’auraient échappé, au motif aggravant de mon ingénuité. Je n’étais sans doute pas prête. Il est des œuvres avec lesquelles on prend rendez-vous plus tard ou qui vous rencontrent au moment voulu. Temps du spectateur et temps du film, complexe alchimie !
“Monter un film, c’est lier les personnes les unes aux autres et aux objets par les regards” écrit Bresson dans ses Notes sur le Cinématographe. Monter un film, et a fortiori, le montrer relève du même processus.
Je me sentais jusqu’alors pleinement liée aux objets par le regard, au point de me sentir investie d’une vraie empirie. Le cinéma m’avait donné le monde. Je m’étais appropriée les paroles de Léaud dans La Maman et la Putain : ” le cinéma, ça sert à vous apprendre à faire un lit“. Précipité d’expériences, condensé de vies, le cinéma n’apprend rien d’autre qu’à regarder.
J’envie à mes yeux tout ce qu’ils ont vu et que je ne vivrais jamais. Mon regard arpenteur a exploré des territoires étrangers, connu la passion quand je n’ai pu que l’effleurer. Il bravé toutes les peurs et les interdits, a cru aux fantômes et les a incarnés. Il a remonté le temps, accepté la mort et l’a conjurée, pour renaître à la fin de chaque plan. Il a forgé ses propres mythologies et engrangé bien plus de souvenirs que je n’en aurais jamais.
Phénomène monstrueux de maturation : mon regard a mille ans mais mon corps nouveau-né n’a rien vécu.
Alors m’est revenue la séquence finale de 2001, l’Odyssée de l’Espace, le trip hallucinogène de vingt minutes, souvent décrié (sauf par les fumeurs de joints, lesquels font souvent preuve de plus de discernement que la moyenne).
Regard sidéré de l’astronaute. Sur son casque/écran défile en accéléré le cosmos. Vertige scopique qui est celui de la projection de cinéma, ses espaces temps insondables, son spectre de lumière hypnotique. Le regard se trouve investi de la connaissance absolue.
Mystères de la création et de l’humanité : le personnage voit, meurt d’avoir trop vu et renaît. Ce que filme Kubrick, c’est la permanence du voir, sa part immuable en rupture avec la déliquescence du corps. Un regard, somme toute, éternel.
La régression au stade fœtal n’en est pas une (cf photogramme). L’hypertrophie du regard halluciné du bébé signe bien sa maturité. Voir, c’est entériner une vie antérieure du regard. Chez Kubrick, cela participe d’une connaissance qui préexiste à toutes formes d’expérimentations. C’est la raison pour laquelle on taxe son cinéma de puritain, lequel situe le corps à la marge du regard.
Dans cette séquence, je reconnais une métaphore : le clivage patent entre ma vie rêvée (ma vie “en cinéma”) et celle que je n’ai pas commencée.



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