Archive pour Avril 2006

Du Pleix


Vitalic, Birds (Produced by Pleix / Blink. Music: Vitalic. PIAS. 2006.)

A en juger par les productions du collectif parisien Pleix (invité du dernier Festival Némo), la création graphique française se porte bien. Décalés, ces artistes imposent leur somptueux univers visuel et leur conception acérée du contemporain.

Dans le clip du groupe Vitalic (Birds), des cabots suspendus dans les airs, poils hérissés, gueules stupéfiées, campent de bien drôles d’oiseaux. Les toutous sauteurs s’inscrivent dans l’arc d’un néon très disco. Un concept simple (façon “mon chien sous speed”), particulièrement efficient en terme d’impact comique.

Voie d’entrée pour aller y regarder de plus près. Pleix se révèle une pépinière de propositions talentueuses. Signataires des clips de Basement Jaxx (Cish Cash) ou de Futureshock (Pride’s Paranoïa), ils livrent pour le groupe Plaid (Itsu), une évocation aussi terrifiante qu’hilarante sur le travail au sein d’une multinationale. Dans cet univers policé, les pulsions se libèrent jusqu’à un climax gore, où les décideurs sont assimilés à ce qu’ils vendent : des porcs.

Mais on retiendra surtout la sidérante et poétique vignette, intitulée Sometimes (2003). Esthétique du fragment : une tour ultra-moderne se délite pour se reformer dans les dernières minutes. Les blocs se détachent un à un. Tétanisés, on suit l’évolution aérienne de ces monolithes rutilants et menaçants, leurs impacts sourds. Variation froide et désincarnée du 11 septembre, l’événement, vu par les concepteurs de Pleix, devient abstraction.

Autrement dit, l’allégorie d’un monde post-moderne lequel implosa définitivement en ce jour funeste. En ce sens, Sometimes constitue le commentaire le plus glaçant des attentats américains, quand le cinéma français ne s’est toujours pas emparé du sujet. Pleix, fabrique moderne de souvenirs.


Sometimes (Produced by Pleix. Music: Kid606. Mille Plateaux. 2003)

 

Chef de rang

A la FEMIS, on apprend à faire des films…et peut-être son lit !
La projection des courts-métrages des élèves de 3è année allait me donner l’occasion d’en juger.
De ce programme inégal, émaillé de propositions souvent convenues, un film tirait avantageusement son épingle du jeu : Dans le Rang de Cyprien Vial ou l’histoire d’un apprentissage cruel.
Le temps d’une nuit, un garçon immigré entre de plain-pied dans sa vie d’homme. Manipulé par les Renseignements Généraux, il est contraint d’espionner, dans l’hôtel où il officie, des malfaiteurs. Chantage aux papiers, humiliations, le héros finit par entrer dans le rang, après une aventure amoureuse sans lendemain.
La maturité étonnante du tout jeune réalisateur, lequel prend à bras le corps son sujet pour ne plus le lâcher, frappe dans ce projet ambitieux.
Cyprien Vial a un vrai sens de l’attaque. Dès l’amorce, le plan se charge d’une dimension physique saisissante. La caméra mobile embrasse les personnages, enveloppe leurs corps vulnérables et sensuels, sans en entraver la trajectoire libre.
A ce titre, le choix de Johan Libéreau (vu dans Douches Froides) dans le rôle principal s’avère des plus pertinents. Acteur instinctif, sa présence charnelle à l’écran et son jeu rentré évoquent un Marcial Di Fonzo Bo. Téchiné ne s’y est pas trompé, lequel l’a engagé sur son prochain film !
Récit tout à la fois de révolte et de sédition amère, Dans le Rang réalise la synthèse parfaite entre l’intime et le politique. Où ces polarités ne constituent pas un énième alibi fictionnel, mais une vraie attention portée à la rumeur du monde.
Au risque du contemporain donc, le réalisateur ancre sa fiction dans une réalité sociale forte. Pour autant, pas de film d’intervention à l’arrivée. Si le récit stigmatise “un certain climat de la France”, il le fait à sa manière impressionniste, désenchantée et fragile, tout autant que déterminée.
Comment trouver sa place dans une société française cloisonnée ? La mise en scène prend acte de ce questionnement, laquelle distribue, à l’échelle du plan, corps et rapports de pouvoir.
Par son inscription nocturne et sa très belle scène de contrat (mains jointes par où se scelle un pacte amoureux intransitif – cf photogramme), Dans le Rang fait également figure de néo-film noir.
A la FEMIS, Cyprien Vial a appris à faire son lit…et des films. Et c’est avec confiance que l’on voit en lui, le futur chef de rang d’une nouvelle génération de cinéastes français.

Ajout du 13 mai 2006 : le film de Cyprien Vial a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs.  

Sur le cul

Electra Glide in Blue (James William Guercio, 1973) relate l’histoire tragique et banale d’un flic à moto qui a mal aux fesses. Et qui caresse un rêve : sillonner les highways de l’Ouest américain, le séant vissé confortablement dans une voiture d’inspecteur. Un fait divers crapuleux lui donne les moyens de son ambition.
 
Promu, Jack Wintergreen, le nabot sur viril, connaît les honneurs avant d’être rétrogradé- ironie du sort- pour une histoire de fesses !
Robert Blake, l’énigmatique homme en noir de Lost Highway, prête sa silhouette trapue au héros pathétique de ce monument de la contre-culture américaine.
 
Western à moto désenchanté, ancré dans une Amérique hippie, ce film déceptif fait des représentants de la Loi les laissés pour compte du rêve américain.
Court sur pattes, Wintergreen n’est pas taillé pour lui. Le personnage parvient avec peine à se hisser à la hauteur du cadre, et a fortiori du décor mythologique auquel, bloc d’horizontalité, il se frotte comme à ses chimères.
 
Electra Glide in Blue joue constamment de ses effets d’échelle par où la petitesse morale, physique se heurte à la démesure des décors d’une Amérique primitive, souveraine, dont sont indignes les corps.
 
Et le héros de finir comme il a toujours vécu : sur le cul.

 

Je suis celle qu’il ne faut pas attendre

 

Elle se leva pour l’embrasser, lui suggérer un songe, un murmure à l’oreille : “Je suis celle qu’il ne faut pas attendre mais qui est là.” (Y. Simon).

Crédits : Pandora and the flying Dutchman (A. Lewin, 1951)

Des filles comme des garçons

 

On savait que La Nouvelle Star avait réinventé le dispositif du radio crochet, mais, ce qu’on ignorait encore c’est que l’émission allait faire de cet hybride l’atout majeur de sa nouvelle saison. Pépinière de jeunes talents, le casting mise largement sur l’hétérogénéité, tant au niveau des personnalités que des genres musicaux auxquels elles se rattachent. Qui du jazz, qui du rock impose sa tessiture singulière, avant un physique pas toujours à l’avenant.

Et d’observer une redistribution du masculin et du féminin. Quand les filles, toutes en puissance vocale, puisent dans les graves, les garçons, à l’inverse, chantent sur le fil gracile des aigus, revendiquent pour eux la douceur.

Ces garçons là nous touchent à chacune de leur prestation, eux qui n’ont pas oublié que la grâce s’engouffre dans la faille. Et ce n’est pas un hasard si Christophe, la vraie révélation de ce programme, chantait, à sa manière de nonchalance unique, le hit de Patrick Juvet, « Où sont les femmes ? ».

Inutile de les chercher : les garçons, assumant pleinement leur part féminine, les ont d’ores et déjà éclipsées. La Nouvelle Star, émission trans ?

 

Ecouter ici

Christophe, interprétant Sunny de Boney M.  

Des corps/décor en mouvement

Photo de Noboyushi Araki.

Je ne possède, dans ma vidéothèque, aucun film porno.
J’imagine l’incrédulité de mon lectorat face à cette déclaration, quand parlant ici avec enthousiasme de films X, je ne suis pas en mesure d’en prêter un seul aux amis qui m’en font la demande, l’oeil humide, la lèvre palpitante.
C’est que, relativement à ces productions, je n’entretiens pas de rapport fétichiste, par où la question de l’acquisition et la possibilité d’un nouveau visionnage ne se pose pas.
Ma relation au cinéma porno se borne à l’immédiateté de la diffusion télévisuelle. Un rapport direct, qui surligne la frontalité même de la pornagraphie, telle que se représente, se joue et se simule dans les films.
Cinéma de l’offre et de la demande : seul le désir (fût-il sexuel ou voyeuriste) et son assouvissement importent.
Parce qu’il est limité, le cinéma porno trouve dans la télévision son médium d’élection, où le temps de la diffusion se calque sur le temps du coït, lequel porte intrinsèquement une fatalité : son terme et, en conséquence, sa monotone répétition.
A l’époque de L’Humanité, je demandais à Bruno Dumont pourquoi il filmait le sexe si brutalement, lui déniant, par là même, toute sensualité. Il me répondit que le sexe constituait un échec car il était toujours à recommencer.
Propos puritain, en avais-je conclu hâtivement, qui oblitère le plaisir, le seul vrai argument en faveur de la reconduction de l’acte.
Mais questionnant mon désintérêt cinéphilique à l’endroit des films pornos, le propos du réalisateur ouvre des pistes. Ce n’est pas tant le sexe qui est un échec que sa représentation dans les films hard. Sitôt mis en scène, l’acte charnel s’annule, circonscrit qu’il est à une temporalité bien précise : le climax.
Esthétiquement, le porno s’assigne lui-même à résidence. Formaté à outrance, il substitue la génitalité à une sexualité débridée, joyeuse, où l’affect se réconcilierait avec le corps.
Néanmoins, je garde le souvenir d’un film X scandinave singulier, et plus particulièrement d’une scène où un couple s’ébat dans un jardin.
Tout à leur plaisir, les acteurs se meuvent imperceptiblement dans le cadre jusqu’à ce que la tête de la jeune femme vienne se perdre dans un parterre de fleurs caressant.
Surgissement d’un lyrisme inattendu : la belle encouronnée ressemble à quelque sainte prise dans l’extase. J’attends la coupe mais la scène bucolique se prolonge contre toute attente.
Alors, la froide mécanique propre aux films X se renverse devant moi. La caméra se met à suivre les amants, se met au diapason des corps en mouvement, là où habituellement on demande à ces corps de se conformer au cadre.
Dans cette séquence surprenante, le plaisir seul organise la mise en scène et l’installe dans une durée qui n’appartient plus à un film hard, mais à l’amour.

 

 

Ce que John Locke a vu

Sidération de l’oeil. Locke, prophète à qui l’ordonnancement secret de l’île/monde a été révélé, dans le face à face avec le “monstre”, se confronte à l’hermétisme du signe. Prééminence du sensible sur l’intelligible : expérience par où se forme la connaissance. Depuis quand une série ne nous avait pas demandé de simplement savoir regarder ?

Lost, saison 2, épisode 17.