Archive pour Août 2006

Par Dewaere l’écran

Dans les années 80, la télévision devenait amusante. Le petit écran estival nous gratifiant abondamment de ses archives, rétrospectivement ses balbutiements nous interpellent. A la faveur de ces heures creuses de dolence cathodique, se déchire le voile par où s’engouffre une histoire. Fabrique de souvenirs, la télévision a bien une mémoire, contrairement à ce qu’affirme Godard.
Il y a près de 25 ans, le médium a commencé à se mettre en scène. Mais quand a t-il organisé ses premiers autodafés, transformé le plateau en prétoire ? Sous Giscard. Et un acteur en fit les frais : Patrick Dewaere, l’éternel mauvais fils du cinéma français.
Joies de la rediffusion, je le découvre invité au JT de 20h par un Roger Gicquel concerné. Le sanguin acteur se débat dans une bien houleuse affaire. Il a collé son poing sur la face d’un scribouillard du Journal du Dimanche, lequel a révélé son mariage secret. Décrié par une presse solidaire jusqu’à la nausée, ce geste met à mal la carrière d’un acteur qui trouve pourtant, dans cette période, ses plus beaux rôles au cinéma.
Dorénavant signalé par ses initiales (P.D, on appréciera) dans les critiques de films auxquels il prêtre sa puissance de toréador et sa fragilité de danseuse, Dewaere n’a pas d’autre choix que d’organiser sa défense.
Manifestement tendu, mais déterminé, il fait face à une France qui le juge sans aménité. La mascarade commence. En médaillon, apparaît le visage tuméfié du journaliste peu scrupuleux. Effet comique involontaire mais preuve par l’image accablante dont doit répondre son instigateur. Tout à l’euphorie de son union prochaine, Dewaere avait accordé sa confiance au gratte-papier qui n’a pas respecté sa vie privée. Alors, il a pété les plombs, est allé trouver le baveux chez lui et l’a salement amoché.
Il aurait pu être un personnage fordien, comme celui de L’Homme Tranquille interprété par John Wayne dont il a hérité incontestablement quelque chose. Un homme d’honneur qui règle ses comptes aux poings. Mais la France de Giscard tolère mal ces débordements, au même titre qu’elle n’a jamais su reconnaître le génie de Dewaere acteur. On lui reproche son jeu excessif, son hubris. Il faut le revoir dans Série Noire se taper la tête contre le capot d’une voiture, dévasté par une fatale et mutique Marie Trintignant, et apprendre que la scène n’était pas écrite ainsi à l’origine de la bouche même de Corneau…
Atypique présence condamnée dans un paysage cinématographique français qui entame sa mue vulgaire. Dewaere, l’anti conformiste, résiste à toute entreprise de formatage. Il le prouve encore sur le plateau du journal télévisé. Il a pourtant soigné sa mise : rasé de près, chemise rose impeccable sur une veste grise, le cheveu discipliné, il revient sur sa sortie de route. L’homme blessé s’explique, regrette. Pour un peu, il convaincrait le bourgeois qui n’était pas encore bohême de la légitimité de sa réaction. A-t-il conscience de l’obscénité de la situation ? L’ironie affleure sous le mea culpa qu’on lui impose. Dans le rôle du gendre parfait, Dewaere échoue… et renifle. Il renifle tant que son exercice public de tempérance tourne court. La drogue, dont on ne parle pas, s’est invitée sur le plateau télé et ponctue, invisible, cet invraisemblable réquisitoire.
Et après ? Ostracisé, l’acteur le plus doué de sa génération n’a jamais reçu de récompense pour ses prestations magistrales. Il s’est suicidé en 1982. Et depuis son bureau de l’Elysée, Giscard fit de pathétiques adieux au pouvoir…à la télévision.


La star, l’héritière et la flaque de vomi

There’s nobody in the world like me. I think every decade has an iconic blonde - like Marilyn Monroe or Princess Diana — and right now, I’m that icon.”
Paris Hilton in the UK’s Sunday Times.

 

Prenons Paris Hilton au sérieux. A chaque décennie son icône blonde qui voit l’héritière se placer aux côtés de Marilyn Monroe et de Lady Di ! On pourrait accueillir le propos par des ricanements et le mettre sur le compte de l’ego platine de la bimbo peroxydée. Mais on y voit, au contraire, une intuition souveraine. Car Paris Hilton s’inscrit bien dans cette filiation là. Idole née après le star system, elle en est la survivance incarnée au travers des signes qui lui persistent : la mode, la publicité, la presse, la télévision, en somme la culture de masse.
La disparition de Marilyn sonne le glas des stars-modèles. La super star enterrée, c’est à l’avènement de la “nouvelle star” auquel on assiste, hébété face au débordement médiatique qu’elle génère systématiquement.
Aujourd’hui donc, la reine des extensions capillaires se lance dans la chanson, tout en poursuivant en parallèle ses pérégrinations cathodiques (The Simple Life). Jet-setteuse adulée de la presse pipole, friande de ses récurrents accidents de culotte, Paris Hilton n’est plus modèle, mais imitation.
C’est d’autant plus frappant dans le clip Stars are blind, titre du single sucré que susurre la californienne. Exercice magistral de digestion, et vrai condensé de la vie de Marilyn Monroe, de sa carrière de pin up à ses rôles marquant au cinéma, le clip prouve que les stéréotypes ont migré.
Qui n’a jamais vu Paris Hilton “en mouvement” sera saisi à la vision du clip. Habituée à poser pour les paparazzi, immuable sourire, lèvre inférieure renflée, oeillade languide, ou qu’elle trait une vache, le même glacis de sophistication entoure sa présence figée. Le clip, en revanche, met en scène une Paris Hilton spasmophile, traversée d’expressions inédites, affleurant sous le ballet frénétique de ses gesticulations minaudières. Je me disais que je n’avais jamais vu une Paris Hilton aussi vivante, quand, contemplant les clichés de Bert Stern (Marilyn, La Dernière Séance), il m’apparaissait que Monroe n’avait jamais été si morte.
Mais dans les deux cas de figure, et bien qu’elle soit réinvestie par la représentation, c’est la vie qui fait retour.
Edgar Morin (Les Stars) notait : “Les stars ne sont plus des modèles culturels, des guides idéaux, mais, simultanément, des images exaltées, des incarnations, des symboles d’une errance et d’une quête réelle.” Cette quête, c’est la vie, ni plus, ni moins, sous l’inflexion de laquelle le vernis se craquelle.
Je me remémorais dans le même temps une photo de Paris Hilton, prise au sortir d’une boîte. Robe couture, sac de marque en bandoulière, la clubbeuse détourne les yeux. A ses pieds, joliment chaussés, s’étend une immense flaque de vomi. Cette cohabitation inattendue de deux instances antinomiques (sophistication et prosaïsme) rappelait que le glamour et le trash, au fond, ne sont pas si éloignés.
Le geste d’évitement avait quelque chose de passionnant : outre son impact comique évident, il introduisait de la distanciation dans le rêve. Hilton refuse de regarder l’écart qui sépare la vraie vie de son existence médiatique rutilante, le rappel gerbeux de ce qu’elle représente: une version altérée du mythe, son actualisation trash.

Marilyn Monroe, à la différence d’Hilton, a eu le courage de regarder. Elle expose sans aménité sa déchéance psychotrope sous l’objectif désirant de Bert Stern qui peut se targuer d’avoir saisi la vérité d’une des dernières stars au monde. La cicatrice à son flanc nu (on lui a ôté la vésicule biliaire quelques semaines auparavant), c’est la matérialisation d’une existence travestie, la sinistre balafre de la vie qui n’a jamais eu droit de cité à Hollywood jusque dans les années 60.
Hilton, la party girl, ne le sait que trop. Tel est l’enjeu du clip Stars are Blind : non pas un hommage mais une forme d’allégeance à la mythologie qui passe par le cliché. Copie de copie de copie. Aguilera imite Madonna qui imite Marilyn (la madone a eu, comme toujours, une bonne longueur d’avance sur ses cadettes), laquelle se voit aujourd’hui singée par une gosse de riches, sacrément futée, sous ses airs absents.
A l’œil vitreux de Marilyn, sous Dom Pérignon pendant l’ultime shooting, répond le regard mouillé de Hilton la wanabee à qui l’on doit la confirmation que l’on est bien entré dans l’ère de la résurrection des stars.
Manifestement ivre sur la plupart des clichés, on se prend à imaginer Marilyn vomissant aux pieds de sa copie de pacotille. Une gerbe posthume déposée sur la tombe des espérances. Un héritage.

Crédits : photos de Marilyn puisées abondamment sur le net, mises en regard avec des photogrammes extraits du clip Stars are Blind de Paris Hilton.
Expo Marilyn, la dernière Séance, 59 photographies de Bert Stern, au Musée Maillol, jusqu’au 30 octobre 2006.
Edgar Morin, Les Stars, Points Essais, Ed du Seuil, 1972.
A noter dans la première série “Paris Plage”, les deux naïades ont le même âge…

Le bruit qui semble les fasciner

Nous comprîmes l’emprisonnement que c’est d’être une fille qui vous oblige à réfléchir et à rêver et finit par vous apprendre à marier les couleurs.
Nous apprîmes que les filles sont des femmes déguisées, qu’elles comprennent l’amour et même la mort et que notre tâche est de faire le bruit qui semble les fasciner.
Nous apprîmes qu’elles savent tout de nous alors qu’elles nous demeurent insaisissables.

Extrait d’un monologue de Virgin Suicides.