Archive pour Janvier 2007

Etrange ce que peut l’amour.

Strange what love does….

 

Ce que peut l’amour ? Engendrer Inland Empire, une œuvre protéiforme et dégénérée par où le geste lynchien se radicalise, en faveur d’une esthétique du fragment.
Comme Mulholland Drive, Inland Empire est un quartier de Los Angeles, limitrophe au désert. Passée cette frontière symbolique se déploie une zone vierge où David Lynch installe son film laboratoire. Bienvenue dans “l’empire de l’intérieur”, le cerveau d’un maître fou qui n’a cessé de travailler la surface pour mieux sonder les abysses !
Agrégat des expérimentations de Lynch sur le web, Inland Empire repend entre autres la série Rabbits, une parodie glaçante de sitcom, taraudée par des rires pré-enregistrés asynchrones. Selon son principe formaliste de huis clos asphyxiant, Rabbits interdit le hors champ que dévoile Inland Empire. L’homme-lapin franchit la porte de l’appartement et pénètre - ô petit frisson- dans le salon cossu de Nikki Grace (Laura Dern), une actrice en vogue.
Dès lors, s’affirme le paradigme lynchien : rompre avec la sclérosante unité de temps et de lieu, en rendant contigus des univers inconciliables. La création sur internet côtoie le cinéma tandis que Hollywood, lieu consacré du simulacre, rejoint la Pologne, un envers du décor poisseux. Peut-être l’endroit où s’origine le cinéma de David Lynch, inspiré par la première période de Polanski à qui il prête allégeance ici ?
Inland Empire se place sous le sceau de l’interdit et de la transgression, tant au plan formel (les espaces communicants abolissent les conventions narratives) que fictionnel.
Histoire d’un film maudit et de son remake délétère, cette plongée méta s’articule de nouveau autour d’une idylle impossible. Sommés, sous peine de grand malheur, de ne pas s’éprendre l’un de l’autre, les acteurs succombent fatalement au sortilège de l’art.
Voilà pour la première heure électrisante d’un récit qui s’annonce comme un nouveau drame de la jalousie. Puis les portes s’ouvrent littéralement sur le labyrinthe lynchien. L’héroïne se dédouble. Elle est belle. Elle est laide et ravagée. Elle s’appelle Nikki. Elle se prénomme Sarah. C’est une actrice et une pute de l’Est qui agonise sur Sunset Boulevard.
La caméra n’en finit plus de franchir des seuils. Comme toujours chez Lynch, il y a un rituel de passage : un trou de cigarette dans un vêtement de soie. On pense à Cigarette Burns de Carpenter. Au-delà de l’argument similaire (un film maudit qu’un collectionneur veut retrouver), la brûlure occulte sur la pellicule.
Vertige scopique que poursuit le tortueux cinéaste : défilent des séquences hallucinées, menacées d’effacement. Qui regarde quoi ? Qui épie qui ?
Lynch ronge son gros nonosse d’auteur, remâche et régurgite ses thèmes de prédilection. On ronfle au premier rang et ce ne sont pas les nappes industrielles de la bande son.
Que se passe-t-il que n’ait voulu David Lynch ? Son récit se délite, qui se voudrait une expérience sensorielle quand il demeure obstinément une entreprise cérébrale. Car la DV induit une frontalité, une présence organique des corps. Le tour de force lynchien, et c’en est un de taille, consiste à transcender la pauvreté formelle de la DV pour atteindre à une forme d’abstraction sophistiquée.
La mise en scène ne fait pas défaut. Le final fulgurant en témoigne qui rend hommage à la fiction. Des personnages périphériques (dont on a entendu parlé pendant tout le film) s’incarnent comme par enchantement : la fille à la prothèse, l’actrice qui distribue des baisers (Laura Elena Harring), auquel s’ajoute un caméo de Nasstaja Kinski (que Polanski avait dirigé dans Tess).
En maniériste achevé, David Lynch va jusqu’au bout de sa démarche. Où la beauté, pour qu’elle se révèle, passe par la défiguration.

Private tears in public places

Top ten cinéma 2006

1) Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour. (Lamartine) :
Le Nouveau Monde de Terence Malick.

2) De deuil et de pluie :
Hamaca Paraguaya de Paz Encina.

3) Survivre, disait-elle :
Black Book de Paul Verhoeven.

4) Sauvage innocence :
Flandres de Bruno Dumont.

5) La blessure vit au fond du coeur. (Virgile) :
Coeurs de Alain Resnais.

6) Le lion et le rat :
Les Infiltrés de Martin Scorcese.

Family portraits :

7) The Host de Bong Joon-ho.

8) The Devil’s rejects de Rob Zombie.

9) Si la mort n’est pensable ni avant, ni pendant, ni après, quand pourrons-nous la penser ? (Vladimir Jankélévitch).
La Mort de Dante Lazarescu de Cristi Piu.

10) Enfants précoces.
Twelve and Holding de Michael Cuesta.

Télévision

1) Les Sopranos, saison 6.
2) La Nouvelle Star, saison 4.
3) Dexter, saison 1.
4) Nip/Tuck, saison 4.
+ Entourage, la nouvelle série HBO (diffusée en 2007 en France).

Regrets

1) Le Soleil de Sokurov. Pas vu : la salle a été évacuée en raison d’un début d’incendie.
2) Ne pas posséder 50 000 $. C’est le tarif que demande Vincent Gallo pour un RDV.

Best entertainer 2006

Yann Gonzalez, party boy + meilleur album de l’année : CSS (Cansei De Ser Sexy).

Objectif 2007

1) Trouver la somme de 50 000 $ pour m’offrir un RDV avec Vincent Gallo.

Los Angeles/Miami : requins contre crocodiles.

 

Deux catégories de prédateurs se distribuent le territoire fictionnel américain. En Californie, Eldorado créatif des séries télévisées, les requins de l’industrie se meuvent dans les grands fonds, quand, en Floride, les alligators infestent les eaux croupies. Machines à broyer par où le danger se caractérise par sa latence et sa fulgurance. La chair meurtrie, sous la puissance de la mâchoire, exulte. Coupé, entaillé, sectionné (”nip”;”tuck”), le corps métaphorise le rapport à une industrie cinématographique démembrée, dont le greffon sériel a pris, au-delà des espérances.
L’espace invente la série télévisée. Proposition réversible, par où toute fiction est une réalité organique. Car si les acteurs répondent à une idée avant de devenir des personnages, une série constitue une réponse à un environnement. Dexter, la nouvelle production Showtime (à qui l’on doit déjà Masters of Horror, L World et Weeds) l’a compris, qui se choisit un territoire d’élection - la ville de Miami - pour l’exacerber. Loin des chromos de la désormais ringarde série télé Miami Vice, cet espace revisité vibre, suinte, sent et se transforme. C’est le Miami des putes, de la communauté latino, de la bouffe et des clubs cubains. Pas l’idée de Miami, comme dans Nip/Tuck, un hybride entre soap et sitcom (le “dehors” est quasi absent), mais un corps innervé par des canaux fluviaux, des artères sanguines.
Ca tombe bien, le personnage éponyme, un flic du service médico-légal de Miami, est un spécialiste du sang. Dexter reconstitue les crimes à partir des projections d’hémoglobine. Exercice aisé : il est lui-même un serial killer. Comme le crocodile, monstre invisible embusqué, le héros se confond avec son environnement, flotte à la surface des émotions dont il est dépourvu.
Ambiguë, la série dérange, laquelle par le truchement de la voix off, plonge dans la psyché d’un tueur à la Brett Easton Ellis, soumis à un code de conduite hérité du père. Dexter assassine des salauds, plus pour canaliser ses pulsions et se maintenir dans la communauté, que par souci de justice.
La réalisation très soignée impressionne de maîtrise. Créée par James Manos Jr, l’un des auteurs de The Shield ou encore Les Soprano, co-produite par Michael Cuesta qui avait réalisé des épisodes de Six Feet Under où officiait déjà l’excellent acteur Michael C. Hall, la série s’adjoint les meilleures compétences. De cette consanguinité artistique est née une production monstre, qui se situe, de nouveau, du côté des criminels.
Alors que s’achève la 4è saison de Nip/Tuck et que commence la 1ère saison de Dexter (prochainement diffusée sur Canal +), une transmission s’opère. Nip/Tuck se délocalise à Los Angeles quand Dexter investit de plain-pied les marécages où les deux chirurgiens livraient en pâture d’encombrants cadavres aux crocodiles. See you, later alligators ! Les as du scalpel frayent dorénavant avec les requins. Et dans cet exercice de dévoration, c’est le système, ni plus, ni moins, que l’on tente d’engloutir.

Photogrammes, de haut en bas : Dylan Walsh et Julian Mac Mahon dans Nip/Tuck, saison 4, épisode final. Michael C. Hall dans Dexter, épisode 2.