
Il a 22 ans et le feu sacré. Nous avons rendez-vous place de la Madeleine. Je suis essoufflée mais à l’heure. Il est en retard et mal garé, me dit-il lorsqu’il me rejoint. Charmeur et charmant, Johan Libéreau installe d’emblée une relation de connivence par où son authenticité séduit et frappe.
Le jeune talent ne pratique pas la langue de bois et se raconte sans retenue. Comment est-il arrivé au cinéma ? Il s’est fait repérer dans un train de banlieue en 2003, alors qu’il draguait une jeune fille éplorée. Un agent artistique l’aborde. Sa carrière est lancée.
Ca tombe plutôt bien : ce chaudronnier de formation, serveur en salle puis apprenti pâtissier se cherche. Il vient de se faire renvoyer de sa place.
Le cinéma offre une voie inattendue que les petits délits de son adolescence ne laissaient entrevoir. A 13 ans, il vole sa première voiture. “Les bad boys aiment qu’on les regarde, moi je faisais tout à l’arrache”, me confie la gueule d’ange qui, manifestement, revient de loin.
Ses premiers rôles s’inscrivent étonnamment à la croisée de sa propre vie. Apprenti en formation hôtelière dans Dans Le Rang de Cyprien Vial, il incarne régulièrement des voleurs dans des téléfilms. Mais rapidement, il rompt avec le stéréotype du jeune délinquant pour lequel il aurait pu prendre un abonnement à vie au cinéma.
Le voici dans Douches Froides d’Antony Cordier où il crève l’écran. André Téchiné voit le film par le truchement de sa monteuse. Il fait passer un casting à Johan trois mois plus tard. Sans le savoir, le jeune homme auditionne pour le rôle pivot d’un film choral, Les Témoins (sortie le 7 mars 2007), qui réunit à l’affiche des acteurs confirmés comme Emmanuelle Béart.
Il en faut plus pour intimider Johan qui interprète avec un naturel déconcertant un homosexuel atteint du sida dans une France ignorante des années 80. Il rit en évoquant la nervosité de son partenaire Sami Bouajila. La nudité ne pose pas de problème à ce jeune homme décomplexé pour qui le cinéma cependant “passe davantage par le regard que par le corps“.
Téchiné a voulu un film solaire : Johan Libéreau irradie ! Lui qui a pour modèle Jack Nicholson fait penser aux héros de Pasolini : jeu limpide, beauté incandescente, on le sent promis à une riche carrière. Entre ses projets personnels d’écriture, les tournages de cinéma en cours et le théâtre où il se produira prochainement, l’intuition est avérée.
L’entretien touche à sa fin qui s’achève par des embrassades sans cérémonie. Il en va ainsi avec Johan Libéreau chez qui le cinéma, comme la parole, est une générosité.
dans Série par Sandrine
le 12/02/2007



La saison 6 de 24h Chrono commence comme un film d’anticipation, calqué sur Los Angeles 2013 de John Carpenter. Les Etats-Unis font l’objet d’attaques terroristes à travers tout le pays. Le frère de feu David Palmer a été élu Président et doit faire face à la situation de crise. En éternels excités, ses conseillers l’exhortent à ouvrir des camps de détention pour islamistes, écho direct à la ville-prison de Los Angeles chez Carpenter, où un chef d’état puritain relègue les “criminels”.
Comme Snake Plissken (Kurt Russell), Jack Bauer est un habitué des causes perdues. Le voici rapatrié pour sauver l’Amérique, menottes aux poings, après un stage intensif de chinois. Le premier choc tient à l’apparence physique du héros. Mutique, hagard, son corps porte les stigmates des tortures qu’il a endurées pendant 20 mois. Bauer accepte de mourir pour une cause valable : son pays ! Ce qui le place au même plan que les terroristes. On n’en dira pas davantage sur une ouverture saisissante qui culmine avec une explosion nucléaire, dès le 4è épisode !
Cependant, l’impression de déjà vu persiste que la pourtant viscérale appropriation du territoire de Los Angeles (ses artères routières, son métro, surface et souterrain réunis) ne dément pas. A court d’idées, les scénaristes grattent les fonds de tiroir. Et de sortir du chapeau une resucée d’Alias par où la sainte Trinité se recompose. Dans la famille Bauer, je demande le père et le frère ! Trahisons, fratricide, adultère : 24 revisite la tragédie grecque !
La série navigue plus que jamais entre espace familial et national. Pour ne pas dire “nationaliste”. Bauer fragilisé s’est humanisé mais réintroduit dans son milieu, il revient fatalement à ses pratiques violentes. Topos du film d’action : le héros est conditionné par son environnement urbain et réciproquement (revoir la série des Die Hard pour s’en convaincre).
Les scènes de tortures abondent, d’autant plus discutables qu’elles constituent des climax par où l’action se relance. Plus ambiguë idéologiquement que jamais, cette saison donne des signes alarmants de radicalisation du propos, ce , en dépit de la présence d’un président noir démocrate ou encore d’un terroriste progressiste repenti.
Le générique de fin du second épisode accentue le malaise qui rend hommage aux troupes américaines basées en Irak. L’épisode est dédié “à la mémoire des hommes du Gunshot 66 dont l’hélicoptère de la marine a été descendu en Irak le 2 novembre 2005“. Plus loin, Bauer n’hésite pas à descendre l’un de ses fidèles coéquipiers, au motif qu’il met en péril la vie d’un chef de réseau islamiste, détenteur d’informations cruciales.
Joël Surnow, le créateur de la série, a toujours manifesté son soutien aux soldats américains. Mais que la violence trouve sa légitimité, tant au plan fictionnel que politique, rend la réception épineuse. Dès lors, il n’est plus question de savoir si 24 est une série républicaine ou démocrate. Elle dépasse ce simple clivage et traduit rien moins que l’état d’extrême confusion morale d’une nation toute entière.

Ferdinand : tu ne me quitteras jamais, dis ?
Marianne : Bien sûr. (Un silence). Bien sûr…
Le regard caméra est une vérité qui dérange, une connivence, une trouée dans un récit déstabilisé.
Pierrot le Fou, 1965. Anna Karina donne la réplique à Jean-Paul Belmondo.
“Tu ne me quitteras jamais”. Karina cesse d’être Marianne et répond à Godard, hors champ, droit dans les yeux : “bien sûr”.
Dans le silence qui ponctue cette affirmation pensive se loge la cruauté. Flotte sur ce plan l’intuition secrète d’un terme échu, la tragédie d’un couple en voie de séparation.
Le regard caméra est une vérité que les plus beaux yeux menteurs ne peuvent cacher.
Commentaires récents