Archive pour Mars 2007

Femmes de pouvoir. De Catherine II à Marie-Antoinette.

 

Sofia Coppola a le sens du détail. En véritable styliste du cinéma, elle apporte à l’univers de ses films un soin scrupuleux. Les rimes visuelles se multiplient dans Marie-Antoinette : où les robes font écho aux gâteaux et les compositions florales bigarrées aux scènes de bal. Entre lyrisme et mélancolie, son film néo-romantique, nourri à la musique de Bow Wow Wow ou de Adam Ant, inspire la décadence, la même qui singularise L’Impératrice Rouge de Josef Von Sternberg. Coppola emprunte abondamment à ce chef d’œuvre baroque, de la trajectoire intime de son héroïne à la démesure des décors.
L’histoire est la même qui se donne comme un récit d’apprentissage cruel. Une jeune fille quitte sa famille pour être mariée à un futur souverain. Mais dans les deux cas, la défaillance des époux rend l’arrivée d’un héritier problématique. Pierre III, le simplet, préfère jouer avec ses petits soldats, Louis XVI, l’homosexuel, se passionne pour les serrures. Certes, Sternberg comme Coppola prennent des licences avec l’Histoire. Mais les fictions s’articulent autour des mêmes principaux segments narratifs : l’adieu d’une adolescente à ses origines, le long voyage en carrosse (mené tambour battant chez Sternberg quand Coppola dilate ses scènes), l’arrivée à la frontière avec la cérémonie d’accueil, le mariage, les frivolités de la cour, la maternité, l’accès au pouvoir. En dernier ressort, on assiste à la chute de Marie-Antoinette quand Catherine II est portée en triomphe par l’armée russe. En présence, deux héroïnes modernes, en avance sur leur temps, et deux films en miroir.
De là à crier à l’imposture, il n’y aurait qu’un pas qu’il serait bien hasardeux de franchir. Sofia Coppola demeure avant tout un auteur qui poursuit obstinément ses thèmes de prédilection : l’enfermement, l’adolescence, l’ennui. On voudrait réduire son cinéma à ses simples effets de surface pour lui dénier toute profondeur discursive ou formelle. A tort. Chacun de ses films est une traversée opératoire du miroir. Et quand la réalisatrice cite des plans de L’Impératrice Rouge, elle s’en approprie complètement la matière, pour la moderniser.
Commentaire de la série de photogrammes, du haut vers le bas :
1) Les souveraines se font chausser. C’est le plan liminaire de Marie-Antoinette. La reine est alanguie. Elle plonge son doigt négligemment dans le gâteau à proximité de la méridienne. Un plan tableau qui figure l’oisiveté et la lassitude. Autre ambiance chez Sternberg. Ce moment se situe à l’arrivée de la future impératrice dans le palais, soit dans le 1er tiers du film. C’est une scène très enlevée et virevoltante. Dietrich va de la penderie au lit, s’habille à la hâte pour retrouver sa mère. Elle retrousse ses jupes pour offrir ses pieds aux soins de la servante confidente. Le plan très composé de Sofia Coppola a l’air d’être le résultat abstrait de la séquence prosaïque où Dietrich s’habille chez Sternberg.

2) Les princesses à la fenêtre du carrosse. Ces séquences prennent toutes deux place pendant le voyage qui conduit les héroïnes dans leurs futurs palais. Observez la buée sur les deux vitres. Coppola a retenu ce détail. Kirsten Dunst trace un dessin sur la glace, du bout de son doigt. En somme, elle prolonge le geste de son aînée, l’enrichit du naturel propre à l’adolescence. Par ailleurs, les plans où l’on voit une jeune fille à sa fenêtre sont récurrents dans l’œuvre de Sofia Coppola.

3) Une porte entrebaîllée sur l’inconnu. Situé au début de L’Impératrice Rouge, ce plan intervient au moment où l’ambassadeur vient chercher la future Catherine II de Russie chez ses parents. Dietrich referme doucement la porte sur elle, en regardant le bel émissaire qui l’emporte vers une destinée exceptionnelle. Dans Marie-Antoinette, Dunst ouvre la porte sur les appartements nuptiaux du château de Versailles. Les expressions de visages des deux actrices concordent, entre excitation et étonnement. Flotte également sur ces deux scènes une idée de transgression, liée à la promesse de l’amour charnel.

4) Deux princesses dans leur intimité. Dietrich avait de magnifiques jambes et ne se privait jamais de les montrer…pour le plus grand plaisir du spectateur ! Mais quelle audace ce plan pour un film de 1934 ! Le harnais de la robe découvre les cuisses nues de la princesse russe, ses mollets chaussés de guêtres. Marie-Antoinette porte les mêmes lors de la cérémonie d’arrivée à Strasbourg, où on la dépare de ses oripeaux autrichiens pour l’habiller à la mode française. Chez Sternberg, la scène se charge d’un érotisme latent. On ne montre pas les fesses, on les suggère. Coppola éloigne la caméra et nimbe la nudité de son actrice d’une pénombre également très suggestive. Les lourds pans de rideaux rapellent les portes entrouvertes de la penderie. En somme, Sofia Coppola réinterprète le plan de Sternberg et l’actualise.

Photogrammes extraits de L’Impératrice Rouge de Josef Sternberg (DVD la Collection Marlene Dietrich, Universal) et de Marie-Antoinette de Sofia Coppola (DVD Fox Pathé).

 

Studio Magazine a eu 20 ans (moi aussi).

 

Ah, lecteur ! Je te vois déjà vouer aux gémonies Contrechamp, cette demi-mondaine honteuse qui alla s’encanailler jeudi dernier au Showcase, en robe de soirée, négligeant à cette occasion le port du soutien-gorge (dos nu oblige).
Tout cela pour aller boire le champagne d’un magazine qu’elle n’a même jamais lu et qui fêtait ses 20 ans d’existence. Précision tout de même : Studio ne se lit pas mais se regarde. Ca tombe bien, j’étais là pour regarder moi aussi !
Red carpet : les flashes crépitent à l’entrée. J’ajuste ma mise mais c’est Vincent Cassel que l’on photographie derrière moi. Je suis pourtant bien coiffée et rasée de près, contrairement à lui. Il est des mystères insondables…
Je veille à ne pas chuter du haut de mes 10 cm de talons et retrouve Sabrina Mireille, munie du précieux carton d’invitation. A l’intérieur, c’est la remise des César ! Toute la fine fleur du cinéma français transpire de concert et s’embrasse. Tant de chaleur humaine fait vite monter la température ambiante. L’open bar champagne étanche ma soif inextinguible et me rend tellement…sociable !
Au bout de deux heures, j’ai fait la connaissance de tout Canal+, du journaliste du Grand Journal au photographe de plateau. Je maîtrise absolument tous les sujets de conversation : de l’état du documentaire en France à la boxe ! Sujet que je mets en pratique pour me mouvoir parmi la foule démentielle qui se frotte sans vergogne contre moi.
Je retrouve régulièrement Sabrina Mireille, en grande conversation avec Shirley Bousquet, Ludivine Sagnier ou Mélanie Laurent. Alain Chabat manque, dans une bousculade, d’emporter ma robe qui ne tient qu’à un nœud.
A côté de moi, un jeune homme coince Virginie Efira pour lui dire que La Nouvelle Star est la meilleure émission du PAF. Laura Smet a l’air nerveuse et disparaît très vite. Jérémie Régnier m’envoie promener. J’aperçois la discrète et néanmoins excellente actrice Florence Loiret Caille (Trouble Every Day, J’attends quelqu’un), dont la seule apparition me console de ma belge rebuffade. Régis Wargnier se demande ce qu’il fait là. Je l’ai entendu le penser.
On ne serait pas tout à fait VIP si l’on ne se voyait pas remettre de petits sacs cadeaux à la sortie. Parfum, bijou, magazine. Me voilà Muglerisée, Pilgrimisée et Studiosée, comme Gaspar Noé qui a l’air très content. Je l’aurais été également si je n’avais pas oublié mes clés à l’intérieur de mon appartement. J’ai donc erré, clocharde chic, à travers les rues parisiennes. J’aurais toujours 20 ans.

 

Apprendre à ne plus avoir peur.

A revoir Rocco et ses Frères de Luchino Visconti, chronique familiale poignante, on mesure la presque systématique incapacité du cinéma contemporain à saisir les mouvements de l’âme. Tant au niveau des dialogues que de la mise en scène de l’intime. Il suffit d’une scène de café pour s’en convaincre.
Annie Girardot et Alain Delon se donnent la réplique. Leur beauté fulgurante est celle de victimes sacrificielles en sursis. Nadia, la prostituée, sort de prison. Rocco achève son service militaire. Leur histoire est impossible et pourtant… Dans la tension d’un dialogue où se manifeste toute l’intelligence de jeu des deux comédiens, les personnages tombent amoureux.
La mise à nu des sentiments passe par la littéralité du dévoilement. Nadia ôte ses lunettes noires, une larme roule sur sa joue.
Visconti filme d’abord en plan large, puis enchaîne les champs- contrechamps, pour resserrer sur les visages et achever sa séquence par un plan de détail : des mains qui s’unissent dans l’ignorance d’un destin funeste, à ce moment scellé. Du général au particulier, n’est-ce pas ainsi que se manifeste l’inclination amoureuse ? On aime d’abord l’idée d’une personne, avant d’aimer la personne.
Il y a chez Visconti ce mouvement naturel des choses, une vérité de tous les plans qui va au-delà du paradigme esthétique propre au néo-réalisme. Le changement de proportion des images s’opère ici par rapport à l’importance émotionnelle des échanges. Ce n’est plus un dialogue, mais une partition. Un crescendo servi avec maestria par des interprètes au sommet de leur art.

Extrait :

Nadia : Et de moi, qu’est-ce que tu penses ?
Rocco
: Rien.
Nadia : Courage, va. Je ne me vexerai pas. Tu peux être sincère.
Rocco
: Bah, je pense… Quel âge tu peux avoir ?
Nadia
: Et c’est tout ? 25 ans et après ?
Rocco
: Tu m’as demandé ce que je pensais.
Nadia
: Tu as raison. Si c’est tout…
Rocco
: Tu es fâchée ?
Nadia
: Pourquoi ? Et qu’est-ce que j’ai pour que tu continues à me regarder comme ça ?
Rocco
: Je te demande pardon, mais je ne sais pas pourquoi, tu me fais tellement de peine.
Nadia
: Voilà un compliment choisi ! Te frappe pas, c’est la fatigue. Tout compte fait, j’ai pas eu des vacances tellement folichonnes. Et ce qui m’attend n’est pas tellement marrant non plus.
Rocco
: Mais pourquoi dis-tu ça ? Chacun peut avoir la vie qu’il veut s’il le veut vraiment. Mais il ne faut pas avoir peur et toi, tu as toujours l’air d’avoir peur.
Nadia
: T’es un drôle de numéro, toi ! Il vaut mieux que tu ne me dises plus rien, tu sais. Tu vois l’effet que ça me fait.
Rocco
: Tu préfères que je m’en aille ?
Nadia
: Tu es bête. Raccompagne-moi jusqu’à la gare. Et ne me parle plus de moi parce que c’est le genre de conversation qui me déprime. Et à ma place, qu’est-ce que tu ferais ?
Rocco
: J’aurais confiance. J’aurais plus peur. J’aurais vraiment confiance.
Nadia
: Et en quoi ?
Rocco
: Je ne sais pas. En tout !
Nadia
: En toi aussi ?
Rocco
: Oui, en moi aussi.
Nadia
: Tu viendras me voir à Milan ? Tu arriveras peut-être à m’apprendre à ne plus avoir peur.
Rocco
: Oui. Oui…. (Leurs mains se serrent).