L’improbable n’est pas impossible.
Manoel De Oliveira est un jeune homme de 99 ans à l’autorité malicieuse dont les films s’accompagnent d’un souverain secret. Sans doute était-ce pour l’approcher confusément que je me rendais à un pince-fesses dans les beaux quartiers parisiens. Le prétexte avait de quoi intriguer. Le plus grand cinéaste du monde venait de réaliser un film de commande pour la Fondation Gulbenkian grâce à laquelle il a pu tourner son troisième long métrage en 1971, Le Passé et le Présent, premier volet de sa tétralogie dite des “Amours frustrées”.
Traverser la capitale pour voir un film d’une quinzaine de minutes ?! Mue par l’intuition que le déplacement en valait la peine, j’arrivais in extremis dans une salle bondée. Fine silhouette reconnaissable entre mille : le cinéaste se prête au jeu du discours officiel, qui est à l’image de ses films : élégant et sans fioritures. Les lumières s’éteignent.
En facétieux contrebandier Manoel De Oliveira s’est dérobé, comme il fallait s’y attendre, à l’exercice compassé de la commande. Le voici filmant l’impressionnante bâtisse lisboète, modèle d’épure sophistiquée. L’espace, dépouillé de toute présence humaine directe, est célébré dans sa splendeur organique par une caméra précise qui en cisèle les angles parfaits.
Oliveira appréhende la structure comme un lieu de circulation et se livre à un amusant jeu d’ouverture et de fermeture de portes. Le film est rythmé par cette étrange chorégraphie par où s’exprime toute la fantaisie d’un cinéaste libre. “Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée” donc. Et l’entrouvrant sur des espaces inconnus, Oliveira stimule l’imagination et le rêve comme dans ses fictions d’inspiration éminemment littéraire (il a adapté à l’écran les œuvres de Dante Aligheri, Paul Claudel, Camilo Castelo Branco, Mme De Lafayette ou encore Gustave Flaubert).
Les portes battantes accompagnent une déambulation placée sous le signe d’un mystère dont il s’agit de se saisir. De sorte que l’on ne peut s’empêcher de voir, dans ce film “institutionnel”, la métaphore même d’une filmographie exceptionnelle. Regarder un film de Manoel De Oliveira revient à chercher la salle du trésor.
L’approche n’a rien de muséale cependant. L’auteur se démarque radicalement des embaumeurs qui sont légion parmi ses cadets pourtant trentenaires. Les films buissonniers de Oliveira respirent et écrasent par leur jeunesse la majorité des productions actuelles, recyclables à l’envi.
Témoin, le segment que le cinéaste a réalisé pour le 60è anniversaire du Festival de Cannes (Chacun son Cinéma). Inscrit là encore dans le cadre d’une commande, ce court métrage muet, filmé en noir et blanc, orchestre la rencontre farfelue entre le joyeux complice Michel Piccoli et un Pape fantoche. A voir absolument. Tout comme il serait bon de ressortir Le Cinquième Empire qui fit l’objet d’une diffusion plus que parcimonieuse. Passé quasiment inaperçu de fait, ce long métrage constitue une fulgurante allégorie sur le pouvoir et ses dérives.
Cinéaste des flux souterrains de l’âme, peintre de la passion des hommes et témoin hiératique mais espiègle du temps qui passe, Manoel De Oliveira possède un secret. Et il entend bien le garder !
Photo : Manoel De Oliveira, le 13 juin 2007 à Paris.




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