Archive pour Août 2007

L’heure du loup.

 

 

Quelque chose de toi est passé en moi” dit Dorothy Valens à Jeffrey Beaumont qui fait brutalement l’expérience du mal dans Blue Velvet. Vertige de la pulsion : le jeune homme bon teint se découvre une nature perverse qui se révèle au contact de la sulfureuse chanteuse.
Thème classique s’il en est au cinéma : où le traqueur s’identifie au traqué et par un phénomène mimétique déstabilisant se met à lui ressembler. Du Sixième Sens de Michael Mann à Cure de Kyoshi Kurosawa, les exemples de transmission négative abondent.
Mais Sidney Lumet radicalise ce paradigme dans The Offence et signe un film parmi les plus malaisants qu’il ait été donné de voir sur les écrans. Un inspecteur (Sean Connery) enquête sur un violeur de fillettes. Des horreurs, il en a vu dans sa carrière mais cette affaire là l’obsède. Ses collègues arrêtent un homme hagard en qui l’inspecteur identifie immédiatement le criminel. S’ensuit un long interrogatoire en huis clos.
Toute l’épine dorsale du film tient dans ce face à face entre le représentant de la Loi et le présumé coupable. Cependant le mal ne procède pas chez Lumet d’une contamination mais d’une reconnaissance opératoire : le flic voit dans le détraqué le reflet hideux de sa propre pulsion.
Ses bas instincts se révèlent plus tôt dans le film à l’occasion d’une scène des plus dérangeantes. Epargnée par son agresseur, une enfant est retrouvée dans les sous-bois. L’inspecteur arrive le premier sur les lieux. S’il trouve la petite victime avant tout le monde, on ne tarde pas à comprendre que c’est guidé par son flair de prédateur. Alors qu’il vient pour la sauver, son comportement ambigu traduit, à l’égard de la fillette, l’excitation du violeur. Passe sur le visage de Connery une palette d’expressions contradictoires que renforce une attitude à la fois protectrice et concupiscente. Un tel rôle achèverait aujourd’hui de ruiner la carrière de l’acteur le plus bankable de l’industrie. D’ailleurs, le film de Lumet n’a jamais été distribué en France, lequel fait aujourd’hui l’objet d’une ressortie aux allures de retour en grâce cinéphile.
The Offence déploie un dispositif singulier où l’interrogatoire est donné à voir par fragments. Chaque bloc de cette confrontation assoit progressivement une certitude : le monstre s’incarne dans une instance réputée pour son intégrité. Lumet met en scène ces moments de tension en s’appuyant sur l’espace et une structure filmique éclatée. Les forces en présence se distribuent selon un agencement qui joue sur les premiers et arrière-plans. Dans l’écart, les personnages se livrent une lutte sans merci. Entre empathie et dégoût, les corps se défient, se frôlent, se rejettent violemment. Certes, le procédé, pour le moins figé, a quelque chose de théâtral. Mais par la grâce de l’interprétation habitée de ses interprètes, The Offence captive de bout en bout.
Autre grande scène du film, basée là encore sur un tête à tête très glauque, l’échange entre le flic déchu et sa compagne. Dans la lignée des crises conjugales éreintantes à la manière de Cassavetes, cette discussion glace les sangs : désir en berne, glu du quotidien, incommunicabilité. L’homme, qui a découvert la bête à l’intérieur de lui, moleste psychologiquement une épouse impuissante à le sauver de ses démons. Toutes les turpitudes auxquelles a été confronté le détective dans l’exercice de sa carrière sont en effet passées en lui. Il trouve dans le pédophile le seul être qui pourra jamais le comprendre, son alter ego. Le conflit qui en résulte est à la base d’un film qu’il serait impossible aujourd’hui de réaliser. On ressort de The Offence laminé, avec le sentiment d’avoir assisté à une expérience extrême par où les certitudes morales les plus tangibles vacillent.

A voir The Offence en reprise sur les écrans prochainement. Hommage à Sidney Lumet du 23 août au 12 septembre 2007 à la Cinémathèque française. 

A ne manquer sous aucun prétexte, la leçon de cinéma de Sidney Lumet le 9 septembre 2007.

7h58 le nouveau film du réalisateur sort sur les écrans le  26 septembre 2007.

 

Retour de Locarno.

Locarno, les pieds dans l’eau, la tête sous la voûte étoilée. La plus grande salle de cinéma en plein air voit chaque soir plus de 8000 spectateurs vibrer de concert sur la fameuse Piazza Grande. Le cinéma redevient une expérience collective et populaire. On mange, on fume, on drague (comme chez Rozier) sous l’immense projecteur qui dispense chaque soir son sermon lumineux. Parmi la foule d’iconophiles, les plus chics boivent une coupe de champagne, en lieu et place du vin de messe. Au registre des rituels, une caméra balaie la foule avant chaque séance. Le jeu consiste alors à apparaître sur l’écran géant. Toutes les stratégies sont bonnes pour avoir son quart d’heure de gloire : banderoles arborant des messages privés, micro happenings salués par des applaudissements. Puis le film commence qu’accompagnent les réactions viscérales d’un public acquis. Sensations oubliées pour le journaliste qui vit dans le confinement des projections presse. La communion est totale quand vient le soir.
Quid du protocole ? Néant ! Locarno ne connaît pas d’autre cérémonial que celui du cinéma. Les équipes de films sont accessibles et ouvertes à la discussion à l’issue des projections. Locarno entretient un rapport décomplexé aux œuvres qu’on croyait perdu définitivement. A la qualité technique des projections s’adjoint l’excellence de la sélection. Pourtant, les films vus à Locarno débordent rarement les frontières, à cause des aléas de la distribution. Retour de manivelle…
Initié par le festival coréen de Jeonju, le film collectif Memories regroupe les contributions inspirées de cinéastes européens majeurs, diffusés malheureusement sur un mode mineur. Harun Farocki interroge dans Respite le statut de l’image, à travers un décryptage invasif d’un film de propagande nazi. Tourné dans un camp de transit aux Pays-Bas, la bande fragmentaire met essentiellement en scène des prisonniers au travail que la peur semble avoir déserté. Les voici filmés aux champs, remplaçant les chevaux aux travaux de labour. Farocki accompagne son entreprise de vérité de commentaires incisifs et traque dans l’image la part de subsistance d’une humanité broyée. C’est le sourire qu’adresse à la caméra un homme en partance pour les camps de la mort et qui ignore tout de son destin funeste. Autre témoignage d’une communauté en pleine déréliction : les cap verdiens, issus d’un quartier pauvre de Lisbonne, que met de nouveau en scène Pedro Costa. Formellement très proche de En Avant Jeunesse ! dont il est le pendant, The Rabbit Hunters relate l’errance tragique de deux hommes au devenir spectral. En proie aux affres de la solitude, de la drogue et du chômage, ces laissés pour compte épanchent leur mal être dans un souffle silencieux. Cinéma de la béance. Il y a toujours dans le cinéma de Costa une cruauté qui éclate, à l’aune de la frontalité d’un support vidéo transcendé. Une présence presque insoutenable, même si elle est désincarnée. C’est précisément l’objet du segment réalisé par le français Eugène Green. Correspondances, une histoire d’amour à l’ère digitale, s’attache à une présence immatérielle, doublement présente à l’image (internet, vecteur de virtualité et un fantôme, par trop présent). Deux jeunes gens se sont rencontrés à un bal et échangent par claviers interposés. Brève rencontre et néanmoins…Virgile est tombé amoureux de Blanche. Il se déclare par mail mais la jeune femme n’est pas réceptive qui vit dans le souvenir culpabilisant d’un amoureux défunt. Chassé le fantôme, par la grâce de la parole, leur amour devient possible. Green fait cohabiter dans le cadre la bougie et l’écran d’ordinateur, emblématiques de son cinéma néo-classique, élégant, grave et stylisé, empreint d’un humour subtil. Memories est une vraie réussite qui a remporté le prix spécial du Jury.
On ne peut en dire autant de Vexille, du Japonais Fumihiko Sori, pourtant annoncé comme une véritable révolution dans le paysage de l’anime et présenté en avant-première mondiale. Mêlant des techniques d’animation traditionnelles aux effets spéciaux du cinéma, cette fable visionnaire sur la déshumanisation à l’ère du numérique pèche par un manque d’originalité patent. Ultra référencé, le film emprunte abondamment à l’univers de Mad Max, Blade Runner ou Dune. En dépit d’une ouverture sidérante où la texture des images stupéfait, la cinématique laisse encore à désirer. La révolution est sans doute en marche, mais elle n’a pas eu lieu à Locarno où brille le cinéma d’auteur.
La section “Cinéastes du Présent” révèle un vrai vivier de talents. Témoignages pénétrants sur le contemporain, les films ouvrent grand la focale sur le monde. On retient surtout l’acuité du regard d’une jeune cinéaste roumaine. Agée de 27 ans, Adina Pintilie signe avec Ne le prends pas mal, un documentaire remarquablement éclairé et mis en scène. Tourné dans un asile, ce film profondément humaniste, et en aucun cas voyeur, prend des allures de parabole philosophique. Deux schizophrènes dissertent sur le divin. L’un prétend pouvoir arrêter les averses par la grâce d’une réaction organique. L’autre lui rétorque que seul Dieu a ce pouvoir. Leur conversation rythme une évocation où la pluie lie secrètement le destin de plusieurs malades. La figure d’Ignat, oligophrène, se détache de cette série de portraits délicats. Entièrement dévoué à ses compagnons, il les lave et les habille avec la patience d’un ange. Film atypique dans la production actuelle roumaine, essentiellement tournée vers le passé communiste, ce documentaire atteste d’un fort tempérament de réalisatrice.
Mention spéciale à une autre cinéaste, Maria Augusta Ramos. Entre fiction et documentaire, Juizo (Behave) s’ancre, comme dans son précédent film (Justice) très remarqué, dans le milieu de la justice. Le film s’articule autour d’une série d’auditions menées par une femme juge auprès de jeunes délinquants, originaires des favelas de Rio De Janeiro. Juizo présente un dispositif singulier, né d’une contrainte : l’impossibilité de filmer à visage découvert des mineurs. De sorte que la réalisatrice enregistre les vrais protagonistes de dos. Et pour les incarner face caméra, elle fait appel à d’autres jeunes marginaux, susceptibles de vivre les situations décrites. Acteurs plus bluffants que nature de fait, ils révèlent la misère et l’absurde d’un quotidien chaotique et violent qui désempare une justice impuissante. Les séquences tournées dans les prisons brésiliennes, moites et suffocantes, forment le climax douloureux d’un film à l’approche sensible et intelligente.
Evocations poétiques et contes filmés (qui abondent dans la sélection suisse) trouvent leur point d’orgue avec le film chinois Mid-Afternoon barks de Zang Yuedong. Portrait de la Chine contemporaine partagée entre ruralité et mutations urbaines, cette fiction documentaire jette des passerelles entre différents univers qui se répondent sous forme de rimes visuelles. Motif commun : le mât, sorte d’axis mundi, que plantent des hommes en quête de repères. Bel ouvrage.
Le cinéma US remporte les suffrages des festivaliers qui ont décerné à Death at a Funeral le Prix du Public. On ne boudera pas notre plaisir. Le film de Franck Oz (Monsieur Muppet Show qui prête sa voix à Yoda dans Star Wars) est franchement hilarant. Soit l’enterrement le plus borderline de tous les temps où s’invitent des substances illicites et un scandale sexuel. Avec un sens aigu du tempo, le magicien Oz réussit là un vrai film d’acteurs. Planet Terror de Roberto Rodriguez était, quant à lui, précédé de forts mauvais échos. Mais sous ses dehors potaches et ses poses maniéristes, cet hommage à La Nuit des Morts vivants (avec en filigrane, la guerre en Irak) réserve quelques caméos savoureux et mérite au moins d’être vu pour une réplique évidemment signée Quentin Tarantino. Ironisant à propos de l’infirmité de Rose Mac Gowan, il dit : “j’en ai vu des choses dans ma vie. Mais une stripteaseuse unijambiste, jamais ! Pourtant, je suis allé au Maroc.”
Mais l’apothéose, contre toute attente, est atteinte avec Bourne Ultimatum de Paul Greengrass. Dernier volet d’une trilogie inégale placée sous le signe de la quête identitaire, ce dernier opus pulvérise tout ce qu’il a été donné de voir ces dernières années en matière de cinéma d’action. Avec ses séquences de courses poursuites chorégraphiées au millimètre près qui font la part belle à la vitesse et confère aux scènes une vraie dimension physique, Bourne Ultimatum évite le brouillage et réconcilie l’intime et l’action la plus échevelée. Matt Damon est en passe de devenir l’acteur le plus passionnant de sa génération qui multiplie, ces derniers temps, les prestations marquantes.
Cinq jours de présence plus loin et une vingtaine de films vus, reste le regret d’avoir manqué la proposition radicale du réalisateur japonais Masahiro Kobayashi qui a décroché le Léopard d’Or avec Pressentiment d’amour. Locarno a beau avoir eu 60 ans cette année, en matière de défense du cinéma d’auteur, le vieux fauve sort  toujours les crocs.

Photogrammes du haut vers le bas : vue générale de la Piazza Grande, Vexille de Fumihiko Sori, Ne le Prends pas mal de Adina Pintilie, The Rabbit Hunters de Pedro Costa (in Memories), Juizo de Maria Augusta Ramos, Mid-afternoon barks de Zang Yuedong, Planet Terror de Roberto Rodriguez, Death at a Funeral de Franck Oz, Bourne Ultimatum de Paul Greengrass.