Archive pour Septembre 2007

Au bas de l’échelle.

Lettres D’Iwo Jima s’inscrit dans un diptyque dont la puissance n’est pas réductible à son argument très conceptuel : raconter une débâcle militaire du point de vue japonais et américain. Tout l’intérêt du projet repose sur une mise en scène qui se fait le commentaire de cultures intériorisées.

Côté américain, La Mémoire de nos Pères questionne la validité d’un acte héroïque, à travers sa représentation : un cliché pris dans des circonstances confuses. A partir de cette archive s’élabore le récit. Ici, une photo ; là, des lettres. Mais pour que la mythologie américaine se mette en marche, elle doit s’incarner. Dès lors, des soldats endossent de glorieux faits d’armes, en toute imposture. L’enjeu pour Eastwood consiste à travailler le rapport entre simulacre et réalité. Et de s’immerger dans une culture du spectacle quand, versant japonais, il explore une culture de la mort.

Lettres D’Iwo Jima accomplit, dès les premiers plans, le mouvement inverse présent dans La Mémoire de nos Pères : il désincarne au lieu de chercher à tout prix une matérialité. Témoin, cette armée de zombies qui évolue dans un tombeau à ciel ouvert. L’héroïsme n’est pas affaire d’incarnation dans la culture japonaise, mais bien de mort. Le survivant rencontre l’opprobre générale quand il est célébré en héros aux Etats-Unis.

Hiératique, la société nipponne repose sur des rapports hiérarchisés à l’excès. Mais face aux aléas guerriers, les combattants sont égaux devant la mort qui optent pour le suicide, plutôt que d’affronter le déshonneur. Eastwood joue constamment des échelles de plan pour figurer la disparition progressive de l’autorité et l’inéluctabilité de la mort . Ce qui est mis en échec ici n’est pas seulement une organisation militaire mais une culture inadaptée aux événements. Chronique d’une bérézina en six photogrammes :

Au premier plan, le chef de camp vient de rouer de coups de jeunes recrues sceptiques sur le bien fondé de leur mission. Sa position en amorce du cadre témoigne de sa supériorité sur les soldats.

Quelques plans plus loin, une légère plongée atteste de la présence d’un élément hors champ dont la position est manifestement supérieure à celle des militaires présents à l’image.

Contrechamp. L’officier domine physiquement la scène, position qui assoit son autorité sur les combattants. Mais le réalisateur réserve aux simples recrues, qui se tiennent de profil, un surcroît de présence à l’image. On va suivre leur parcours individuel. Ce plan lie déjà leurs destinées à celle de l’officier, contre l’ordre naturellement établi par une hiérarchie immuable.

Mission de repérage. L’officier est en tête de cortège. Mais tous les personnages sont à même niveau, écrasés par une présence inquiétante, supérieure, qui abolit toute hiérarchie : l’île d’Iwo Jima, ce rocher noir où ils vont trouver la mort.

Les dernières heures d’un combat funeste s’écrivent. L’armée des morts s’ébranle. L’officier conduit ses hommes à une fin certaine. Tous égaux.

L’une des dernières séquences du film. La jeune recrue enterre son commandant, bloc d’horizontalité vaincu par des forces supérieures à lui. Le soldat, au bas de l’échelle, rend les derniers hommages à un héros de guerre

 

Photogrammes : Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood. Disponible en DVD. © 2007 Warner Bros. Entertainment Inc. All rights reserved.

 

Satisfait ou remboursé.

Le ciné-club n’aura pas lieu… du moins, pas à la date initialement prévue !
Le lancement est reporté d’un mois. Plusieurs raisons à cette décision : trop peu de temps imparti entre les vacances et cette rentrée bien chargée pour peaufiner la communication, chercher les copies et réserver les films dont certains n’avaient pas été distribués en France.
Ce fut pour ces derniers une véritable chasse aux ayant-droits, notamment pour Electra Glide in Blue que nous pourrons (en principe) projeter début 2008. Nous sommes convenus, avec le directeur du Studio des Ursulines, de ne passer que des copies 35mm, même s’il fut envisagé un temps de présenter éventuellement les films rares en DVD.
Mais ce choix serait contre-productif et aux antipodes de l’esprit d’un ciné-club de qualité que nous voulons. Malgré le coût prohibitif de la copie du film de James Guercio, nous allons redoubler d’efforts pour trouver des sponsors et rendre cette projection possible. D’ailleurs, si d’aventure de généreux partenaires ou mécènes, amoureux du cinéma venaient à passer sur ces lignes qu’ils se manifestent !
En attendant, je vous mets à contribution chers lecteurs. Ci-dessus, deux projets de visuels pour la manifestation. Lequel préférez-vous ? Sachant que les deux peuvent être améliorés. Si vous vous sentez créatif, vous pouvez aussi m’envoyer vos propositions.

Vous avez demandé le programme ? Le voici. Notez bien ces dates dans vos agendas.

Vendredi 19 octobre 2007 : Vanishing Point (Point Limite Zéro) de Richard C. Sarafian.

Jeudi 22 novembre 2007 : The Haunting de Robert Wise.

Jeudi 20 décembre 2007 : The Party de Blake Edwards + surprises et concert.

Chaque séance est précédée d’une présentation et accompagnée d’un débat (qui devrait se prolonger en tout état de cause au café).
Merci à Adrien Desanges et Pierre Abruzzini pour les flyers.

Ciné Lumet.

Exercice aussi stimulant que déceptif, la masterclass passe au crible un condensé d’affects et d’expériences, autrement dit l’œuvre filmique. Certains auteurs se prêtent avec plus ou moins de bonheur au jeu de la déconstruction. Le dernier festival de Cannes fut le lieu d’une magistrale leçon de cinéma que livra Martin Scorsese avec la passion qu’on lui connaît. Pédagogue né, le cinéaste a abordé in extenso les enjeux de la mise en scène, tout en émaillant son propos d’anecdotes de tournage savoureuses. Face à l’écran géant de la salle Lumière, où passaient des extraits de ses chefs d’œuvre, on avait le sentiment que l’homme contemplait les vignettes d’une vie en image. Si petite personne face à une œuvre immense…

Impatiente d’écouter le réalisateur qui s’affirme avec Scorsese, comme l’un des plus grands directeur d’acteurs américain, j’arrivais pourtant en retard à la leçon de cinéma de Sidney Lumet. La ponctualité n’est pas mon fort mais l’audace, en situation de crise (la salle était bondée), ne me fait jamais défaut. Me voici assise au premier rang, aux côtés des équipes techniques. Encadré par Bernard Bénoliel et Jean-François Rauger, en exégètes qualifiés de sa filmographie, Lumet s’installe. Ses mains captent immédiatement mon attention qui ont dirigé Al Pacino dans ses meilleurs rôles. Passée cette distraction fétichiste, je me concentre sur les échanges qu’accompagnent les commentaires ironiques d’un voisin de fortune.

Si la discussion avec le réalisateur fut globalement de bonne tenue, elle m’a pourtant laissée sur ma faim. Lumet parle volontiers de ses acteurs mais moins des aspects formels. En revanche, sa lucidité politique réservera quelques traits cinglants, les mêmes qui traversent ses plus beaux films. Morceaux choisis.

 

 

A propos de Une après-midi de Chien (A dog Day Afternoon, 1975).

 

Retour sur la séquence où Pacino sort de la banque et harangue les badauds et les médias qui prennent progressivement le parti des criminels, contre la police déployée en force. Lumet a utilisé trois caméras pour cette scène réglée au millimètre près. Pas de place à l’improvisation : “je ne crois pas trop à l’improvisation sur le tournage. Le procédé est propre aux répétitions. J’ai pris des notes sur le regard de Pacino. Une fois le plan terminé, j’ai fait des raccords avec les plans de foule”.

 

L’inscription urbaine. New York, ville des affects.

 

Une majorité des films de Lumet se déroule à New York dont la transformation accompagne, comme dans Serpico, l’évolution du personnage interprété par Pacino. “La ville peut incarner toutes les humeurs. Je préfère maintenant tourner en studio plutôt qu’en extérieurs comme à mes débuts. New York n’est pas une ville homogène. Chaque quartier a une odeur particulière”. Enfant comédien qui a travaillé à Brooklyn, Sidney Lumet a vécu dans différents endroits de la ville, en fonction de ses revers de fortune. “Mon père était un acteur sans succès. Notre famille vivait dans un quartier très pauvre de Manhattan, aujourd’hui très prisé. Un quartier d’immigrés. Après avoir été démobilisé, j’ai habité à Greenwich Village et mené une vie de bohême”.

 

A propos de la télévision et de la direction d’acteurs.

 

A partir des années 50, le cinéma de Sidney Lumet est traversé par différentes forces : la télévision (il coordonnait et réalisait pas moins de huit shows simultanément) et le jeu de l’acteur. “Travailler à la télévision était une expérience inestimable. La différence avec le cinéma ? Une question d’échelle qui transforme la façon dont vous racontez une histoire. La télévision est une formation pour l’œil”. S’il a été viré de l’Actor’s Studio pour désaccord avec certaines méthodes d’enseignement, Lumet a su en tirer profit pour sa direction d’acteurs : “je ne demande pas au comédien de travailler comme je le souhaiterais mais je dois me mettre à son service”.

Commentant un extrait de Contre-enquête (Q and A – 1990), une scène de vampirisation psychologique entre Nick Nolte et Timothy Hutton, Lumet souligne la contribution de l’Actor’s Studio dans son travail : “je n’ai pas d’avis sur la manière dont je vais tourner et couper la séquence. Il ne s’agit pas de jouer mais d’être. Je ne veux pas que l’on soit conscient du montage. Si vous voyez dans mon film la technique, c’est qu’il est mauvais”. Lumet fait confiance au jeu organique des comédiens. Parmi ceux qu’il a dirigé, Brando reste le plus naturel, “un acteur né” quand Philip Seymour Hoffman se caractérise par une approche très cérébrale d’où naît l’émotion. Autre interprète majeur dans la filmographie de Lumet, Henry Fonda  “incapable de jouer quelque chose de faux. Si ça arrivait dans le scénario, il s’arrêtait et on savait que ce n’était pas de sa faute. On devait alors réexaminer les choses. Comme Pacino ou Brando, ces acteurs sont des baromètres de vérité”.

 

Le système à l’épreuve de la vérité et de la culpabilité.

 

95% des hommes sont coupables” déclare Sidney Lumet, en commentaire du film Dans L’Ombre de Manhattan. “Chacun est mis à nu dans ce film et le décor s’en fait l’écho qui de très réaliste devient stylisé”. Souvent stigmatisée par son cinéma, la Loi signe une crise majeure chez ses héros : “mes protagonistes sont en conflit contre l’autorité. Les gens pensaient que je faisais des films contre la police. Mais presque tous les policiers trouvent mes films très justes”. Le catholicisme affiché de ses héros amène de manière commode le thème de la culpabilité. Lumet, auteur pessimiste ? “Je suis plus pessimiste aujourd’hui. Je ne vois pas comment on pourrait vieillir en restant optimiste”.

Joli mot de conclusion.

 

Photos : Sidney Lumet, le 9 septembre 2007 à la Cinémathèque française.

 

The sound of passion.

A écouter, des extraits de l’interview de Sam Riley

que j’ai faite lors de sa venue à Paris en juin 2007, pour la promotion du film Control d’Anton Corbjin (sortie le 26 septembre 2007).
Un grand merci à Raphaël Duroy pour les images et le son. L’entretien est disponible sur le site de MK2 et Dailymotion.

 

Sous vide.

“Les astrophysiciens ont eux-même été surpris par leur découverte : ils ont identifié un gigantesque ‘’trou’’ dans l’univers, un vide de presque un milliard d’années de large. Cela n’a rien à voir avec les trous noirs, grands dévoreurs de matière. Il s’agit là d’un endroit sans matière visible (galaxies, étoiles, gaz) ni matière noire. Du vide, donc.” (Source Nouvel Observateur).

Cette information n’aura rien de surprenant pour qui a suivi Secret Story sur TF1, le trou noir du PAF. Pas étonnant non plus qu’un des candidats ait prétendu avoir été en contact avec des extraterrestres (si, si c’était son secret). Les scientifiques devraient étudier la piste. Les retombées de tels programmes sont sans doute plus nocives qu’on ne l’imagine… Heureusement, Pop Stars revient !

Photogramme : Les triplées, gagnantes de l’émission.  

 

 

Un goût d’enfance.

L’amour vit d’inanition et meurt de nourriture” disait Alfred De Musset. Maxime que l’on peut appliquer à Anton Ego, le personnage de critique culinaire qui donne à la Ratatouille de Brad Bird toute sa saveur. Le redouté contempteur, capable de défaire les carrières des plus grands chefs, n’a que la peau sur les os. Un hiatus que ne manque pas de souligner Rémi, trivial rat de son état mais cuisinier hors pair. Pourtant Ego voue une passion violente pour la haute gastronomie, qui s’exerce au détriment de plaisirs simples. Le voici pourtant rattrapé par une fulgurante madeleine de Proust, à l’occasion  de la plus belle scène du film. Son exigeante personne s’émeut quand lui revient dans la bouche le goût de son enfance.
Métaphore limpide que propose le film de Bird : le critique de cinéma est un être qui regarde avec des yeux d’adulte ce qu’il devrait voir avec des yeux d’enfant. Après cette révélation, Ego raccroche les gants et se fond dans l’anonymat enjoué d’une cantine, la salle de cinéma par ricochets.
Les réalisateurs ont régulièrement mis en scène les rapports conflictuels qui lient leurs œuvres à ceux qui les commentent. On dira que c’est de bonne guerre. Dans Rien sur Robert de Bonitzer, un critique est ostracisé pour avoir écrit sur un film qu’il n’a pas vu. Un autre est violemment pris à parti par Nanni Moretti qui le fait pleurer dans Journal intime. Night Shyamalan, dans La Jeune Fille de l’Eau, remet en cause la supériorité toute relative de son jugement que ridiculisent un paquet de céréales et…un enfant. Le métier est ingrat ! Mais combien de ragoûts infâmes doit ingurgiter le critique, avant que ses papilles – pardon, ses pupilles- ne frémissent plus souvent qu’à leur tour ?
Ratatouille met par ailleurs en opposition deux systèmes de production, prônant in fine le retour à l’indépendance. Brad Bird l’artisan ne demeure pas moins tributaire des studios, lui qui fit ses premières armes chez Disney. Depuis Pixar, la fabrique à rêves dont est issue cette savoureuse fable culinaire, a été racheté par Disney en 2006, alors que le partenariat problématique devait cesser avec Cars. En filigrane, Ratatouille est une œuvre de résistance qui trouve dans la France, où se situe son action, un territoire d’élection.
Naturellement connectées à l’enfance, les oeuvres de Bird sont traversées de réminiscences : post 11 septembre avec Les Indestructibles, la guerre froide avec Le Géant de Fer (son premier et plus beau film d’animation à ce jour). Où un enfant apprenait à un robot à ne pas se transformer en une arme de destruction massive, sous le coup de ses émotions.
Une chouette histoire de robots, comme celle que met en scène Michael Bay dans Transformers, un pur film de geek plutôt réussi. Injustement boudé par la critique - toujours la même, celle qui glose et pérore sur le “grand cinéma” - ce long métrage livre un portrait d’adolescent réjouissant, tout en faisant du home américain le lieu de tensions bien plus complexes à gérer qu’une invasion extraterrestre. Chez Bay, les aliens, ce sont les parents !

Mais un critique se souvient autant qu’il le souhaite. Lui qui fut enfant et a oublié, le revoici adolescent à son corps défendant. Le cinéma n’aide pas à grandir mais à se souvenir.

Photogramme : Ratatouille de Brad Bird.