Archive pour Décembre 2007

Top ten 2007

1) La Graine et le Mulet de Abdellatif Kechiche - En attendant le couscous.
2) La Nuit nous appartient de James Gray - Les forbans de la nuit écoutent Blondie.
3) Les Promesses de l’Ombre de David Cronenberg - Son épaule est tatoo, toute à moi.
4) La Vengeance dans la Peau de Paul Greengrass - En équilibre.
5) Paranoid Park de Gus Van Sant - En apesanteur.
6) Still Life de Jia ZhangKe - Une présence qui fait barrage.
7) Zodiac de David Fincher - Où gît le mal enfoui ?
8) Belle toujours de Manoel de Oliveira - Le secret magnifique.
9) Control d’Anton Corbjin - Tout en Substance.
10) Les Chansons d’Amour de Christophe Honoré - Sleeping with ghosts.

Meilleur court-métrage de l’année :
Entracte de Yann Gonzalez.

Acteurs de l’année :
Viggo Mortensen dans Les Promesses de L’Ombre de David Cronenberg.
Asia Argento dans Boarding Gate d’Olivier Assayas.

Meilleures séries TV :
Les Sopranos, saison 6. Clap de fin, comme un couperet.
Dexter, saison 2. Le monstre gentil se bonifie.

Best revival eighties :
Blondie, Heart of Glass dans We own the Night de James Gray. A écouter ici

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Creuser son trou.

Faire son trou ou le creuser (souvent littéralement) : telle est la posture du nouvel héros américain. A l’origine, il y a un territoire à défricher et des rêves de fortune. Les pionniers dessinent les frontières d’un pays dont l’histoire commence avec le sang. Des chercheurs d’or à l’extermination des Indiens d’Amérique, la violence initie le cycle. Le mal originel est enfoui dans les soubassements du sol américain. Or, il se trouve qu’aujourd’hui deux fictions l’exhument de manière saisissante.
Les frères Coen reviennent au meilleur de leur cinéma en adaptant McCarthy. No Country for Old Men raconte une odyssée sanglante qui a pour ligne d’horizon l’immigration clandestine, matérialisée par la frontière entre le Texas et le Mexique. Un péquenot débarque sur les lieux d’un règlement de comptes en plein désert. Des Mexicains se sont entretués pour de la drogue. Il récupère une mallette pleine d’argent qui lui garantit de beaux lendemains mais se ravise. Erreur fatale : il attire l’attention d’un tueur au sang froid (Javier Bardem, coupe au bol hallucinante) qui le prend en chasse. Du carnage à ciel ouvert, dans l’espace vide du désert, aux trous que creuse le psychokiller pour y enfouir les dépouilles de ses infortunées victimes, le récit s’engouffre dans la béance. No Country for Old Men est une traversée au noir fulgurante. Au final, le Mal (incarné par Bardem) poursuit sa route. Inquiétant.
Autre film de “creuseurs” de trous, There will be blood, au titre programmatique. Paul Thomas Anderson s’y départit de ses tics formels agaçants, au profit d’une chronique “monstre” sur les débuts de la production du pétrole aux Etats-Unis. Dans une première partie quasi muette, les accidents liés à l’exploitation du sous-sol et de ses richesses se multiplient. Sur ces morts, un homme (Daniel Day Lewis, génial) va bâtir sa fortune avec son jeune fils adoptif. Le souterrain exsude le sang versé depuis l’origine. Même texture visqueuse, pétrole et sang entretiennent une analogie évidente. Le film plonge dans l’interstice que matérialise l’excavation. Tout comme chez les Coen. A cette nuance près que dans No Country for Old Men, le trou prend des allures d’abîme et contamine la structure filmique. De l’argent sale à l’or noir, deux récits d’ambition (« faire son trou ») et de chute (« creuser son trou ») s’entrechoquent. Sur ces rêves défaits, se pose le socle d’une Nation schizophrène, habitée par les monstres.

Photogrammes : No Country for Old Men des frères Coen (sortie le 23 janvier 2008) et There will be Blood de Paul Thomas Anderson (sortie le 27 février 2008). Trailer ici.

C’est Party mon kiki !

The Party (1968) de Blake Edwards n’est pas seulement le film le plus drôle de l’histoire du cinéma, il marque une véritable avancée technique : l’utilisation pour la première fois du retour vidéo sur un plateau de cinéma.
Construite autour d’un redoutable dispositif mathématique, cette comédie douce amère, à la sauce curry barbecue, doit autant au génie d’improvisation de Peter Sellers, acteur transformiste inégalable, qu’à la capacité d’innovation de Blake Edwards avec qui l’interprète caméléon a travaillé à trois reprises. Après La Panthère Rose, The Party constitue assurément le sommet de leur collaboration. La caméra mobile se met au service du survolté trublion, l’accompagne dans ses délires proprement irrésistibles.
Hrundi V. Bakshi, un acteur de seconde zone, sème la pagaille sur un tournage dont il est viré sans ménagement. Mais le voici invité par erreur à la soirée du producteur. Il enchaîne gaffes et catastrophes. De “birdy num num” à un condensé de sagesse hindoue, les répliques font mouche. Hollywood voit ses soirées huppées tourner à l’exaltation hippie !
Le 20 décembre, vous êtes donc conviés à une soirée festive qui va se prolonger par un concert de The Love Bandits, un quator déchaîné qui se présente ainsi :
Les Love Bandits sont un ensemble d’inspiration rurale, créé en 2005, très influencé par la première moitié des années cinquante à Chicago. En pratique, le groupe emploie quatre personnes : un chanteur-batteur qui joue debout, un guitariste qui joue par terre, un bassiste souvent de profil et un harmoniciste (très gentil)“.
Sentez-vous libre de vos mouvements, apportez bouteilles de champagne et cotillons, goûtez au consommé de fraises, chaussez mocassins blancs et diadèmes réhaussés de coquelets croquignolets, sortez boas et bobos babas. Ce soir là, le Studio des Ursulines vous invitent à la Party !

Studio des Ursulines, à partir de 20h30. C’est au 10, rue des Ursulines, RER B Luxembourg ou lignes 4 ou 6.
Pour rejoindre le groupe sur facebook, écrivez-moi (contrechamp@gmail.com) ou taper directement sur le site “marques sandrine”, si vous avez un compte, pour que je vous rajoute à ma liste d’amis.

Oh my Todd !


Todd Haynes n’est pas là. Voilà qui est cohérent avec le titre de son nouveau film I’m not there, une variation originale et réussie sur la vie de Dylan en six acteurs et sept incarnations. Dans les bureaux où l’équipe d’Epicentre Films et moi-même l’attendons, l’impatience est palpable. Le plateau de gâteaux et de tournage sont prêts. Je dois réaliser un entretien avec l’éclectique cinéaste pour un bonus DVD de Old Joy, l’ode sensuelle et minimaliste de Kelly Reichardt. Comme pour Echo Park L.A et quelques autres courts-métrages, Haynes a endossé la casquette de producteur.
Mais c’est coiffé d’un bonnet qu’il arrive enfin, flanqué de deux jeunes assistants. D’emblée, il installe une ambiance chaleureuse. Haynes est de ces personnalités immédiatement sympathiques. La raison de son retard ? Il revient du marché aux puces. Quand on s’intéresse au contenu de son sac, il en sort spontanément deux drôles de poupées. Une Barbie blonde, à la peau noire, amarrée à un parachute et un bonhomme un brin queer, costume rayé, bandana jaune. Haynes ne se contente pas de montrer ses achats. Il les commente et invente une vie à ses effigies. La poupée blonde est d’après lui soudanaise ! Ses yeux brillent tandis qu’il manipule avec délicatesse ses miniatures.
Mais la caméra tourne déjà et le temps défile. L’objet n’est pas de revenir sur la passionnante filmographie de l’auteur. Frustration. Quand on le voit ici en master of puppets, on pense immanquablement à son moyen métrage Superstar : The Karen Carpenter Story. Réalisé en 1987 (mais retiré de la circulation trois ans plus tard, suite à un procès de la famille), ce biopic en forme de parodie de documentaire met en scène la vie de la chanteuse de The Carpenters. La majeure partie des rôles est assumée par des poupées Barbie trafiquées. Par la figure substitutive, atteindre à un surcroît d’incarnation : c’est ce que l’auteur a accompli 20 ans plus tard et de nouveau dans I’m not there. Le mythe Dylan ne saurait être réductible à un seul corps. Dylan, c’est vous, c’est moi et Todd Haynes ce jour-là, dans son pantalon slim de velours.
L’homme est modeste et ne tarit pas d’éloges sur Kelly Reichardt qui avait supervisé les costumes sur son sulfureux film Poison, d’après Jean Genet. Il minimise son apport sur Old Joy, convient avoir participé au montage et orienté le choix des décors. Old Joy a été tourné à Portland où vit dorénavant le cinéaste, loin du tumulte new-yorkais. C’est l’occasion pour lui de voir les saisons passer, de se ressourcer à l’aune d’une nature bruissante. L’entretien arrive déjà à son terme. Haynes file donner une leçon de cinéma. Une fois parti pourtant, il est encore là. L’aura ?

Crédits : Todd Haynes, en montreur de marionnettes, à Paris le 1er décembre 2007. Photos Moland Fengkov.

Making of


 


On a frôlé l’incident diplomatique entre la France et la Roumanie, ce samedi 1er décembre 2007. Ca se passait au Reflet Médicis, à l’occasion d’une mâtinée de tournage avec trois artisans du nouveau cinéma roumain : Cristi Puiu, Catalin Mitulescu et Corneliu Porumboiu. C’était là une première étape, pour la moins improvisée, du documentaire que je tourne actuellement sur l’émergence de la cinématographie de l’Est. Ils étaient exceptionnellement à Paris tous les trois pour les rencontres internationales de cinéma. Il fallait tourner, croiser leur parole, entrer en débat, capter cette énergie. Il y avait urgence. Mais de l’écriture à la réalisation, il y a un écart que j’ai mesuré à mes dépends. On ne s’improvise pas réalisatrice quand on est critique de cinéma. Oublié le commentaire : il s’agit d’orchestrer une vraie rencontre où la caméra s’invite mais ne doit pas faire écran. Tenir la caméra à la bonne distance mais pas seulement. Le corps tout entier est impliqué. Mon erreur a été de ne pas m’exposer suffisamment. Un documentaire, c’est du donnant donnant. On ne peut décemment pas prendre si l’on ne met pas de soi. D’où ces photos du making of où j’apparais après plus de trois ans d’anonymat bloguesque. L’exposition n’a rien de nombriliste. Elle est nécessaire à ce stade.
Les cinéastes roumains sont fâchés qu’on les englobe dans des catégories artificielles, établies par des journalistes paresseux. Il faudrait avoir à l’égard de cette cinématographie, la même exigence qu’ont les cinéastes pour leurs films. Il n’existe pas de nouvelle vague roumaine, ni de mouvement post-décembre, mais des artistes qui revendiquent à leur niveau un univers singulier. Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu) me l’a fait savoir avec véhémence mais justesse. Depuis, des bières ont été bues, hors caméra. La rencontre a bien eu lieu, riche et pleine de promesses. L’exercice a été profitable.

Photos : Moland Fengkov.

Avant-dernier cliché de la série : Cristi Puiu, bras levé. Catalin Mitulescu, à sa droite. Corneliu Porumboiu (main sur le menton) dont les films s’inscrivent dans une veine plus burlesque.