Archive pour Avril 2008

Ne pas descendre sur la voie

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En remontant la voie ferrée (cette ligne originelle par laquelle le premier train de l’histoire du cinéma est entré en gare), deux personnages dévient de leur axe.

Dans The Yards, Léo (Mark Whalberg) voulait s’offrir un nouveau départ après un séjour à l’ombre. Mais l’ancien repris de justice, mêlé aux affaires de la famille à la fois biologique et mafieuse, va de nouveau basculer dans le crime à son corps défendant. Dans Paranoid Park, Alex (Gabe Nevins), un adolescent dont la structure familiale implose elle aussi sous le coup d’un divorce douloureux, se rend coupable d’un homicide involontaire. Point nodal de ces deux récits initiatiques, une séquence nocturne de gare. C’est dans ce décor emblématique que le destin des deux héros chavire. Léo, chargé de faire le guet pendant une opération de vandalisme, voit ses complices dérailler. Le chef de gare est poignardé et les hommes de mains mis en débâcle par le signal qu’il a actionné. Dans la panique générale, Léo tombe nez à nez avec un agent de sécurité qui le moleste. Léo se défend à coup de matraque et laisse l’homme pour mort. Il prend alors la fuite, tout comme le fera Alex le skater, après son dérapage incontrôlé.

Fasciné par la population qui évolue dans un skatepark mal famé, l’adolescent se laisse entraîner sur une voie ferrée par une mauvaise fréquentation. Les complices d’un soir attrapent un train, comme des surfeurs la vague. Exaltation de courte durée. Un vigile les surprend et commence à les rouer de coups. Paniqué, Alex frappe l’agent avec sa planche de skate. Il tombe sur la voie et succombe, sectionné par un train.

La nuit, les rails, la rencontre fortuite avec une figure de l’ordre, la pulsion, l’instinct de survie, l’accident : The Yards et Paranoid Park se télescopent. Mais chez Van Sant, cette séquence nocturne forme une scène primitive qui tourne en boucle, à l’image du sample dont il fait un usage récurrent. Dans ces deux récits initiatiques qui ont pour ligne d’horizon la rédemption, Whalberg et Nevins incarnent l’innocence sacrifiée sur l’autel du fatum. Taiseux, les deux héros s’enferrent dans la culpabilité, soucieux de préserver les fondements de leur structure familiale déjà fragilisée. Le rachat les attend pourtant en bout de quai qui exige de passer par l’expiation. Alex rédige une lettre où il avoue son forfait et la brûle. Léo opte lui pour la confession publique devant un tribunal. Dans les deux cas, les mots les libèrent de leur faute.

Autre correspondance entre les films de Gray et Van Sant, la médiatisation du crime. Au sortir de la nuit opaque où il semblait enfoui, leur délit fait retour via l’écran de télévision. Peur et sidération se dessinent sur leurs visages, à l’énoncé des faits dont ils portent la responsabilité secrète. Le dispositif est le même dans les deux films. Le champ/contrechamp matérialise la culpabilité. A cette différence que chez Van Sant, cette médiatisation est redoublée par le journal papier que consulte plus tard Alex à la bibliothèque. On y découvre l’identité de l’agent de sécurité qu’il a tué accidentellement. Dans les deux cas, la culpabilité de Léo et Alex se reflète dans le regard des deux agents que réifie l’écran de télévision. Loin d’introduire de la distance avec les faits criminels, la petite lucarne les révèle au contraire. La télévision comme instrument de vérité. Voilà qui bat en brèche l’assertion godardienne selon laquelle elle ne fabrique que du mensonge. Du moins, dans la bataille du rail qui oppose Gay à Van Sant, elle orchestre une sortie de voie assez passionnante.

Photogrammes de The Yards de James Gray et de Paranoid Park de Gus Van Sant (sortie en DVD chez MK2 Editions, le 24 avril 2008). Photos © 2007 MK2 S.A.

Où va la critique ?

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Si vous vous posez la question, RDV à la Fémis, lundi 7 avril 2008 à 20h.

Spleen screen

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Comment canaliser les pulsions de la ménagère de plus de 40 ans, rattrapée par le démon de midi ? Le questionnement peut paraître trivial. La réponse l’est tout autant : lui offrir une télévision. C’est du moins ce qui se pratique dans la société puritaine des années 50 aux Etats-Unis où évolue Cary Scott (Jane Wyman), une veuve dont la solitude n’est distraite que rarement par les visites de ses enfants ou de ses voisines trop bienveillantes. Quand elle s’éprend de son jardinier beaucoup plus jeune qu’elle, c’est tout un système qui se dérègle. Les commérages vont bon train. Le couple est alors mis à l’index. Sous la pression de ses enfants et du qu’en dira-t-on, Cary préfère sacrifier son amour.

L’hiver arrive bientôt qui engourdit les cœurs mais attise le souvenir de l’amour perdu. De retour pour les fêtes de noël, les enfants affichent égoïstement un bonheur dont est exclue une mère qui a renoncé au sien, par devoir. En guise de présent, elle reçoit de la part de son fils un poste de télévision. Cary avait pourtant signifié son refus d’en posséder un, en dépit des exhortations répétées de son entourage. Confusément, elle avait saisi que l’appareil matérialisait une injonction sociale déguisée : renoncer à la débauche de sentiments, frappés d’indécence.

Dans Tout ce que le Ciel permet, Sirk pointe en une séquence magistrale toute la perversité d’un ordre social qui travaille à son maintien forcené. L’hypnose cathodique a pour vocation d’endormir des sens dont l’éveil menace les conventions. Une femme mûre ne saurait batifoler aux yeux du monde avec un gaillard de dix ans son cadet. Mettez-la devant la télévision et laissez-la vivre ses rêves de romance par substitution.

Entre larmes refoulées et désarroi, Cary accueille les propos du vendeur : « ce n’est pas un modèle haut de gamme mais il est simple à utiliser. Il suffit de tourner ce bouton pour avoir de la compagnie. Vous aurez tout sur l’écran. Drame, comédie, le spectacle de la vie au bout des doigts ». Pour l’heure, le seul spectacle que contemple Cary, c’est le reflet hideux de sa solitude dans la lucarne éteinte. Elle ne regarde pas la télévision, c’est elle qui la regarde, droit dans les yeux. Léger travelling, le cadre se resserre et enferme l’héroïne dans l’espace circonscrit de l’écran noir. Elle est prisonnière d’un programme unique. Sa vie comme un spectacle triste. Regarder la télévision revient à vivre l’existence d’une autre, loin de la rumeur du monde. Cary n’allumera jamais son poste.

Ce pourrait être la bande-son du film de Sirk :