Spleen screen

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Comment canaliser les pulsions de la ménagère de plus de 40 ans, rattrapée par le démon de midi ? Le questionnement peut paraître trivial. La réponse l’est tout autant : lui offrir une télévision. C’est du moins ce qui se pratique dans la société puritaine des années 50 aux Etats-Unis où évolue Cary Scott (Jane Wyman), une veuve dont la solitude n’est distraite que rarement par les visites de ses enfants ou de ses voisines trop bienveillantes. Quand elle s’éprend de son jardinier beaucoup plus jeune qu’elle, c’est tout un système qui se dérègle. Les commérages vont bon train. Le couple est alors mis à l’index. Sous la pression de ses enfants et du qu’en dira-t-on, Cary préfère sacrifier son amour.

L’hiver arrive bientôt qui engourdit les cœurs mais attise le souvenir de l’amour perdu. De retour pour les fêtes de noël, les enfants affichent égoïstement un bonheur dont est exclue une mère qui a renoncé au sien, par devoir. En guise de présent, elle reçoit de la part de son fils un poste de télévision. Cary avait pourtant signifié son refus d’en posséder un, en dépit des exhortations répétées de son entourage. Confusément, elle avait saisi que l’appareil matérialisait une injonction sociale déguisée : renoncer à la débauche de sentiments, frappés d’indécence.

Dans Tout ce que le Ciel permet, Sirk pointe en une séquence magistrale toute la perversité d’un ordre social qui travaille à son maintien forcené. L’hypnose cathodique a pour vocation d’endormir des sens dont l’éveil menace les conventions. Une femme mûre ne saurait batifoler aux yeux du monde avec un gaillard de dix ans son cadet. Mettez-la devant la télévision et laissez-la vivre ses rêves de romance par substitution.

Entre larmes refoulées et désarroi, Cary accueille les propos du vendeur : « ce n’est pas un modèle haut de gamme mais il est simple à utiliser. Il suffit de tourner ce bouton pour avoir de la compagnie. Vous aurez tout sur l’écran. Drame, comédie, le spectacle de la vie au bout des doigts ». Pour l’heure, le seul spectacle que contemple Cary, c’est le reflet hideux de sa solitude dans la lucarne éteinte. Elle ne regarde pas la télévision, c’est elle qui la regarde, droit dans les yeux. Léger travelling, le cadre se resserre et enferme l’héroïne dans l’espace circonscrit de l’écran noir. Elle est prisonnière d’un programme unique. Sa vie comme un spectacle triste. Regarder la télévision revient à vivre l’existence d’une autre, loin de la rumeur du monde. Cary n’allumera jamais son poste.

Ce pourrait être la bande-son du film de Sirk :

3 réponses pour “Spleen screen”

  1. Frederic dit :

    autant que de l’aliénation de la télévision, je m’inquiète de l’ingratitude des enfants…

    ceux du XXIeme siècle veilleront à ce que leurs parents aient une bonne réception satellite dans leur maison de retraite…

  2. sandrine dit :

    Avec la VOD, tant qu’à faire.
    Mais ne te méprends pas Frédéric, on est chez Sirk et ça se termine assez bien. Remisé le poste de télé, l’héroïne va retrouver l’homme qu’elle aime, à la faveur d’un miracle, comme les aime Sirk.
    Tu crois aux miracles ?

  3. Frederic dit :

    Bien sûr que je crois aux miracles…

    je suis même dépositaire de l’acronyme TAMO ™(*) que j’utilise régulièrement, s’agissant de la marche des affaires, des politiques publiques, des projets auxquels je collabore, des histoires privées et du maintien du PSG en Première Division…

    (*) “Then A Miracle Occurs” ™

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