60 ans de représentations de la libération des camps


La rafle du Vel d’Hiv (le vrai cliché).

A l’occasion des commémorations du Débarquement, dont les médias se font largement l’écho, j’avais envie de revenir sur 60 ans de représentations de la libération des camps nazis, à la fois dans les actualités de l’époque et au cinéma. Ces réflexions font suite à un colloque auquel j’avais assisté en 2002, à l’Hôtel de Ville de Paris et aux différents témoignages de résistants et anciens déportés que j’ai rencontrés.

La médiatisation de la libération des camps : censure et stéréotypes.

Annette Wieviorka et Sylvie Lindeperg se sont attachées à l’étude des images données à voir à la sorties des camps, à la fois dans les actualités et le cinéma, ainsi qu’à l’évolution de ces représentations. Stéréotypes et censure se disputent à la vérité historique. Ce qui rend l’exercice de transmission d’autant plus difficile, que l’histoire apparaît comme un grand miroir truqué.

Ainsi, les images des camps nous sont parvenues tardivement, quinze jours après la Libération : ce furent celles de Bergen Belsen. Les historiennes notent là un paradoxe. Selon elles, le camp de Bergen Belsen était assez peu emblématique dans la mesure où ce n’était pas un camp d’extermination, mais un camp de travail. De sorte que ces images atypiques vont devenir typiques, c’est-à-dire qu’elles vont figurer la réalité des camps de concentration pour la majorité.

Les soviétiques, à l’instar des américains qui en ont été les instigateurs, vont à leur tour, médiatiser l’ouverture des camps, en l’occurrence, celui d’Auschwitz qu’ils ont libéré. Or, ces images interviennent après les événements historiques : il s’agit donc de films de reconstitution. Les soviétiques ont fait rejouer aux détenus une libération joyeuse, comme nous en informent les deux historiennes.
La mise en scène de la libération des camps s’accompagne de stéréotypes. Le plus prégnant est celui du déporté résistant qui a combattu l’Allemagne. Dans les actualités filmées et la presse écrite, le mot « juif » n’est jamais prononcé.
Sont relégués, évacués des représentations et des discours, les déportés n’appartenant pas à ce que les historiennes appellent « la grande famille » ou la catégorie des « absents », c’est-à-dire les déportés résistants ou les déportés politiques.

Les historiennes nous apprennent que Serge Klarsfeld a récemment mis en lumière une autre mystification de l’image : celle de la rafle du Vel Div (cf photo ci-dessus). Cette image est très connue et a été souvent utilisée. Cependant, elle ne renvoie pas à cet événement. Il s’agit en fait de l’arrestation de collaborateurs à la Libération. Il n’y a, en effet, ni enfants, ni foule. Ce cliché est l’illustration, selon Sylvie Lindeperg, de ce que l’on voit quand on croit voir. Aujourd’hui, il apparaît évident que cette photographie ne correspond pas à une rafle. On l’a regardée sans la voir, pendant des années.

Quand voir, c’est croire : la preuve par l’image.

A l’ouverture des camps, la nécessité de filmer pour rendre compte de l’abjection nazie, s’est imposée aux libérateurs. Il fallait témoigner à tout prix et le meilleur moyen de le faire était de filmer ou de prendre des clichés.
Sydney Bernstein, qui filma les images du camp de Bergen Belsen, évoque dans une interview les intentions qui présidèrent à la réalisation de son film. L’objectif se résume ainsi : « voir, c’est croire ».
Il fallait montrer pour démonter toute réfutation possible de l’horreur nazie. Ces images étaient destinées, selon leur auteur, aux Allemands susceptibles de nier les faits.
Peter Tanner, le monteur du documentaire, souligne l’apport du cinéaste Alfred Hitchcock dans le souci de rendre le film convaincant et indiscutable. Les plans devaient être aussi longs que possible pour que le film ne donne pas l’impression d’être truqué. D’où l’utilisation de plans séquences et de panoramiques, procédés de filmage qui ne recourent pas au montage et évitent que l’on fasse au film le procès d’une manipulation de l’image. Ces images figurèrent au procès de Nüremberg. Elles étaient jusqu’alors peu connues car propriété des britanniques.

Sandrine Marques

23 réponses pour “60 ans de représentations de la libération des camps”

  1. Willy dit :

    Très intéressant. La censure et l’utilisation de clichés stéréotypés expliquent sans doute en partie le silence de ceux qui de retour était à même de rendre compte de la vérité historique. Quelle force pouvait avoir leurs mots face aux représentations déjà constituées dans les esprits via les images. Phénomène tojours opérationnel de nos jours.

  2. sandrine dit :

    Merci Willy ! Oui, c’est juste ce que tu dis. Mais, il y a aussi une autre donnée.
    Certains anciens déportés ou résistants ne tenaient pas à témoigner, tout simplement parce qu’ils en étaient incapables. La douleur était trop vivace. Certains témoins avec qui je travaille ne prennent la parole que depuis peu. Souvent, le déclic, ça a été leurs petites-enfants. Le devoir de mémoire leur est alors apparu nécessaire.
    Quant à leur objectivité par rapport à la vérité historique, je te dirais que ce ne sont peut-être pas les mieux placés. Je m’appuie toujours sur mon expérience professionnelle. Certains témoins ont tendance à refaire l’histoire ! Mais j’ai appris énormément. Leur parole vaut tous les rapports sur la période.

  3. Willy dit :

    Chère Sandrine, je sais ce que tu dis. C’est juste que ton texte m’indiquait une explication supplémentaire et non l’explication principale.
    Quant à la possibilité d’une vérité historique, je me suis mal exprimé car je pensais en fait à leur vérité à eux, à la puissance de leurs mots telles qu’ont peut la trouver dans un certain nombre d’ouvrages. Je ne crois ni à la possibilité de la vérité ni à celle de l’objectivité… Désolé de ne pas avoir été plus explicite d’emblée.

  4. sandrine dit :

    Si,si, tu avais été clair, je te rassure.:-))
    J’apportais moi aussi un commentaire à tes propos. D’ailleurs, pour parler de “la puissance” de la parole des témoins, je vois bien que tu connais la question.
    Maintenant, on a beau être avisé de la propagande, c’est toujours la stupéfaction qui l’emporte. Le choc, pour moi, a été la vérité sur ce fameux cliché relatif à la rafle du Vel D’hiv. La censure a frappé aussi des films comme, on le sait, Nuit et Brouillard.
    Mais, je ne connaissais pas la censure dans les actualités de l’époque. Seul le retour des résistants intéressait. Il s’agit de propagande de la Résistance.
    Le retour des déportés juifs n’est pas scénographié dans les actualités filmées de Vichy, contrairement à celle de « l’absent » (ou le résistant) qui est attendu (dans ces reportages, le lit est fait, les vêtements soigneusement disposés).
    Cependant, il est à noter que le cinéma parle plus volontiers du prisonnier de guerre, contrairement aux actualités.

  5. Sébastien dit :

    Le documentaire de Sydney Bernstein dont tu parles est “La mémoire meurtrie”, en collaboration, effectivement, avec Alfred Hitchcock. Ce film n’a été diffusé qu’une seule fois à la télévision, il y a fort longtemps. Il est resté curieusement un peu oublié, dépassé en notoriété par “Nuit et brouillard”.

  6. sandrine dit :

    Merci pour cette précision Sébastien. Le film est en effet introuvable. Je n’en ai vu que des extraits, à l’occasion du colloque à l’Hôtel de Ville. Pourtant, dans sa portée et ses intentions, il écrase nombre de documentaires relatifs à la période. Je me souviens de ces longs travellings circulaires qui donnent presque le vertige…

  7. Izo dit :

    Je ne suis pas vraiment au fait de ce grand fatras d`images falsifiees, de manipulation a grande echelle mais je suis vraiment epoustoufle par cette revelation sur la rafle du Vel d`Hiv… je me souviens avoir vu cette image plusieurs fois pendant ma scolarite. C`est idiot mais j`ai l`impression que je me suis fait avoir.

    Izo

  8. sandrine dit :

    Cher Izo,
    Alors tu t’es fait avoir comme beaucoup, y compris des historiens ! Comme quoi, ce qui importe dans une image, c’est bien la croyance qu’on y met.
    Marker a très bien montré cela. Dans ses Lettres de Sibérie, il donne à voir plusieurs fois la même séquence, mais avec des commentaires radicalement différents, modifiant ainsi profondément le sens de ces images. Nous, pendant des années, on a regardé cette photo, en disant : “c’est la rafle du Vel D’hiv” et il ne pouvait en être autrement. Le commentaire faisait exister la photo mais la photo n’existait pas en elle-même. Pourtant, lorsqu’on la regarde, on voit bien qu’il ne s’agit pas d’une rafle, qu’il n’y a pas d’enfants. C’est l’illustration de la supériorité de la légende sur l’image.

  9. versac dit :

    Très intéressant. Je découvre aussi la duperie.

    Ca me fait aussi penser à ces images de post-libération de Buchenwald, quand les alliés ont fait traverser le camp aux habitants de la ville de Weimar, face aux tas de cadavres. Caméra à plan fixe qui suit les mères d’enfants découvrant l’horreur sous leurs yeux. On sent dans le regard de la caméra toute la rancoeur des alliés découvrant cette horreur : mais comment avez-vous pu laisser faire ça. Sous l’arbre de Goethe !

    Cette image était elle criante d’une réalité, de sentiments.

  10. sandrine dit :

    Versac,
    Te souviens -tu de la provenance de cette image ?

  11. versac dit :

    Je crois que ces images sont assez célèbres.
    Tu peux aller sur le site de l’association Buchenwald Dora, nourri de beaucoup d’images (mais ne itant pas toujours la source).

    http://www.buchenwald-dora.org/
    Et particulièrement cette photo où la visiteuse se masque les yeux :
    http://www.buchenwald-dora.org/1lecampdebuch/historique/07liberation.htm

    (je suis assez sensible au sujet, mon grand-père a fait 16 mois à Buchenwald - pas mal de témoignages et bouquins à la maison, dont un sur la libération des camps, je vais regarder ça)

  12. Scanner dit :

    Puisqu’est si tangible ici le souci, sinon le devoir, de vérité vraie, laissez que je rétablisse cette demie-ci dans le Sébastien’s comment…
    Niet, « La Mémoire meutrie » n’est pas cette œuvre-là ; mais un film de montage signé Brian Blake in which Sidney Bernstein vient témoigner… ce fut diffusé sur C+, bah, fort longtemps, n’exagérons rien, en 1985, ce qui laisse « Nuit et Brouillard », allons tout de même, comme le premier (1955) à avoir durablement, fort longtemps, et à jamais maybe, frappé les esprits (publics) !
    Bien entendu du reste, « La Mémoire meurtrie » montrait et remontait des images des camps « inédites » (except à Nuremberg, donc) en provenance du film en question, the one monté et supervisé par Hitch et produit par Bernstein (producteur also de « The Rope » et « Under Capricorn » en partie…) :

    « Memory of the Camps » date de 1945, this is your picture you looked for… Le montage, hitchcockien si je puis me permettre, en diable (yes !). Film stupéfiant, c’est tout. Film laissé aux oubliettes pour raisons de stratégies politiques, remonté en surface en 85 aussi, ce qui permit la réalisation de « La Mémoire meurtrie » par la réutilisation des images et l’appel à différents témoignages (dont Sidney Bernstein, I repeat).

    Pour rigoler un peu en attendant la mélancolie (cinéphile, of course), et en référer à un post de Jean-Sébastien en pleine auto-détestation pulsion, ‘faut croire (sorry, incartade psychologique de ma petite part !), puique comme lui rétorqua mamz’elle Sandrine, il est himself rien moins qu’un cinéphile, qu’il a eu écrit aux Cahiers, et qu’il a biberonné à un cinéma à, disons au pifomètre, 70% celui que programme en permanent la Cinémathèque… bref et to make a long story short :
    « Memory of the Camps », presque invisible encore de nos jours, a été programmé dans la rétro Hitchcock il y a grosso modo quatre-cinq ans… à la Cinémathèque !

  13. versac dit :

    Horreur, j’avais posté une réponse bibliographique assez longue, elle a sauté. Je couche Chimène et je reposte ça.

  14. sandrine dit :

    Au dodo, Chimène ! Papa travaille…

  15. versac dit :

    Je reprends.

    Dans un bouquin très intéressant, La libération des camps et le retour des déportés (sous la direction de Marie-Anne Matard-Bonucci et Edouard Lynch, éditions Complexe, 1995), il y a un long chapitre sur “Images et enjeux”, et quelques pages sur “la pédagogie de l’horreur”.

    On y apprend que Eisenhower avait ordonné la visite du petit camp de Buchenwald (Ohrdruf) par la population de Weimar, pour leur montrer l’horreur à coté de laquelle ils avaient vécu quotidiennement. Le tout a été filmé (archives disponibles à la FNDIRP), et notamment monté par le service cinématographique des amrées le 31 mai 1945 sous le titre “”Résurrection et méditation”, avec un commentaire très violent contre le peulple allemand. La caméra scrute les visages des habitants, alterne gros plans sur les civils et sur les visages.

    Ce film ne fut pas diffusé à l’époque. Le livre explique que cette censure va avec un miouvement assez large d’absence de circulation d’une information complète sur les camps entre 45 et 48. Le sujet même du film (comme la visite obligée) était néanmoins un procédé assez rare, une sorte de peine contre la population allemande.

    Ces procédés (lier la population, l’obliger à enterrer des dépouilles, lui faire assiter à des cérémonies d’inhumation…) ont été beaucoup utilisées après la libération des camps. Rituel d’exorcisme, démarrage d’une pédagogie de l’horreur, qui a sûrement joué un rôle…

    Voilà (Chimène dort)

  16. sandrine dit :

    Je n’étais pas au courant de cette “pédagogie de l’horreur”, moralement discutable et aux portées didactiques proches de zéro, me semble t il.
    Il m’apparaît que ce n’est en culpabilisant qu’on fait grandir la notion d’Humanité.
    En tout cas, merci infiniment pour toutes ces références ! :-))

  17. Delay dit :

    Bonjours
    Je travaille sur le thème images, histoire et transmission. Ou peut on trouver copies des films soviétiques et des films américains tournés sur la libération des camps ? Merci de m’aider à trouver les adreses utiles.

  18. sandrine dit :

    Bonjour,
    Je vous réponds sur votre mail pour vous donner des contacts. Bon courage pour votre étude !

  19. chat-bdsm dit :

    bdsm chat

  20. Sabrina dit :

    Bonjour, étudiante en histoire, je m’interesse en ce moment au retour des déportés, les difficultés à parler, à être entendu, les filtres aussi, tout ce qui fait la complexité de ce sujet, je voulais savoir si vous aviez des livres à me conseiller sur le sujet, j’ai beaucoup apprécié celui de Marie A Matard-Bonucci et Mr Lynch (qui est un de mes professeurs !).
    Merci d’avance, et bravo pour votre site !

  21. margaux dit :

    bonjour
    je suis étudiante de 3ème donc en plein dans le sujet de la seconde guerre mondiale et je suis absorbée par ce sujet.
    Aujourd’hui j’ai vu “la mémoire meurtrie” je crios, film le plus horrible que j’ai vu jusqu’à présent même si ma classe et moi n’avons pas fini de le regarder.C’est vraiment extraordinaire de pouvoir voir un film comme ça je n’en n’avais jamais entendu parler et j’avoue que je ne me sentais pas très bien en sortant de cours!
    Alors j’aimerais savoir si quelqu’un l’avait vu et je voudrais aussi demander aux gens qui passent par là et qui connaissent pas mal de filmographi sur ce sujet (tout ce qui touche la seconde guerre mondiale), me fasse part de ses connaissances et pourrer m’envoyer des adresses de sites relativement complet sur ce sujet! Je vous remercie d’avance.
    Et je voulais aussi (pardonnez-moi pour toutes ces demandes) à Sabrina quel est l’intitulé du titre du livre écrit par Marie A Matard-Bonucci et Mr Lynch!
    Continuer sur ce site, il est génial

  22. margaux dit :

    je voulais aussi dire a tout les passionnés de la seconde guerre mondiale de voir le film “la mémoire meurtrie” car il montre vraiment la souffrance et l’horreur que les gens ont pu vivre en camps mais il doit être rare de le trouver car peut de personnes l’ont dejà vu!!

  23. Imbar Caroline dit :

    Soyez très nombreux à écouter “Des Milliers de Larmes” pour ne jamais oublier…

    http://caroline.musique.com/

    Merci pour eux

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