Alias

 

Elle m’a dit : « je veux rompre avec la dimension réflexive de mon blog, en faire un dispositif réfractaire »
Elle m’a dit : « qui se ressemble, se dissemble »
Elle m’a dit : « je veux être spectatrice de l’objet que j’ai inventé »
Elle m’a dit qu’elle apprenait l’italien et voulait lire Dante dans le texte.
Elle m’a dit : « je les ai préparés à l’idée . Ne contrefais pas, imite ».
Elle m’a dit qu’elle n’interviendrait pas dans mes choix.
Elle m’a dit : « tu es mon jumeau de cinéphilie ».
Elle a souri, à l’évocation de la rétrospective Tarkovski que nous avions vue ensemble, il y a quelques années.
Elle m’a dit : « je suis fatiguée de moi-même et j’envisage de procéder à mon remplacement ».
Elle m’a dit : « sois mon alias. On ne parle pas de blog collectif ».
Elle m’a demandé de la remplacer.
Elle ne sait pas combien de temps.
Et puis, elle est partie d’un rire tonitruant, de ce rire qui lui dessine deux fossettes au niveau des pommettes. Un couple s’est retourné dans le café.
Est-ce pour cela que j’ai accepté l’expérience ?
Je lui ai assuré qu’elle prenait un risque.
Elle m’a dit que Contrechamp avait maintenant une existence autonome, qu’elle pouvait s’en désaliéner. Elle voulait que ce soit à minuit, aujourd’hui.
Elle a griffonné les codes administrateurs sur un bout de papier. Nous sommes sortis grisés du café. Et je l’ai regardée s’éloigner, petite sous la pluie. La tête me tournait.
Je m’appelle Emmanuel. C’est le prénom qu’elle m’a donné.

Photogramme : Angela Molina dans Cet Obscur Objet du Désir de L. Bunuel.

41 réponses pour “Alias”

  1. sandrine dit :

    Tu aurais pu éviter pour les fossettes ! :-)
    Pertinent choix de photogramme, Molina au miroir, les deux actrices incarnant le même personnage (Bouquet/Molina).
    Mais j’avais dit que je n’interviendrai pas…

  2. Emmanuel dit :

    Pourtant, j’ai bien deux fossettes qui se creusent au niveau des pommettes quand je ris. Par ailleurs, j’aime beaucoup le film : le désir et sa translation opératoire…
    Qu’aime le héros si ce n’est l’idée d’une femme ?

  3. Lilith dit :

    Mais Emmanuel existe-t-il vraiment ? ou est-ce un simulacre ? en tout cas c’est joliment imité …

  4. sandrine dit :

    C’est un alias parfait. Ca fait moins d’une heure que cette drôle d’histoire a commencé et je prends déjà peur.

  5. Lilith dit :

    griffonner des mots de passe sur un bout de papier … c’est vraiment pas prudent … j’espère que le papier n’est pas resté sur la table du café !

  6. Emmanuel dit :

    Lilith, j’ai toujours sur moi un petit carnet à spirales où j’ai/elle a consigné les précieux sésames.
    Suis-je un simulacre ? Je vous répondrais que ça importe moins que l’existence de Contrechamp.
    Il en va de même dans le film de Bunuel. Ce qui importe à Fernando Rey, n’est pas tant une femme, indifféremment incarnée par Bouquet ou Molina, que l’idée de cette femme.
    Quant à Sandrine, je me demande si elle existe vraiment, entre nous…

  7. Frederic dit :

    Bonjour Emmanuel, vous serez heureux d’apprendre que j’ai moi aussi un carnet à spirale. Blanc. Etonnant non ?

  8. Lilith dit :

    Sandrine ? existe-t-elle ? je ne sais pas ; c’est vrai qu’elle n’a jamais voulu qu’on poste sa photo … il y a bien quelques signes par ci par là … je me souviens vaguement d’un chouchou (un truc de fille pour les cheveux) … des traces mais rien de réel; jamais vue de mes yeux … d’autres peut-être ?

    Et vous, Emmanuel, qu’entendez-vous par dispositif réfractaire ? en prenant possession de ce lieu, n’avez-vous pas envie de le façonner à votre image ?

  9. Docteur No dit :

    Bonjour Emmanuel, et bienvenue.
    Merci de nous avoir débarassé de Sandrine. J’espère que vous vous en sortirez mieux qu’elle.

  10. Phil dit :

    Sandrine, tu te prends pour Cali ; “elle m’a dit”, je sais c’est mauvais, mais son dernier album s’appelle “menteur”, donc qui croire… :-)

    Emmanuel, est-ce que ce serait une vengeance du cinéma subtil.
    Je ne suis pas sûr que le choix de ton prénom soit judicieux, à moins que ce soit la marque d’une perfidie, ce qui ne m’étonnerait pas de la part d’un simulacre.
    Mais je n’ai pas encore eu le temps de lire le billet.

    Chère S., si j’ai des intuitions pulvérisantes le matin (encore aujourd’hui), c’est grâce au cocktail céréales puis douche… :-))

    Par ailleurs j’attends toujours votre réponse…

  11. Phil dit :

    J’oublais : à moins que ce soit un coup de Sidney Bristow…
    Je sais je suis en forme ce matin, grand jour pour moi, mais tu le sais…

  12. Christie dit :

    tout fout le camp
    elle t’a dit quand elle reviendrait ?

  13. Emmanuel dit :

    Dr No,
    On ne vous débarrasse pas, on vous encombre, bien au contraire. Nous sommes deux mais ne faisons plus qu’un.
    Lilith,
    Ce lieu est déjà façonné à mon image. A moi de m’y conformer. Dispositif réfractaire, par opposition à “adhésif” : autrement dit, un blog qui se décolle par endroits d’avec la vie réelle. Explorer ce dispositif avec ses points de contacts ou au contraire, ses béances.
    Frédéric,
    Cet accessoire vous accuse. Seriez-vous moi, je veux dire, Sandrine ?
    (Je suis pris de vertigo).
    Souvenez-vous du couple adultère de In the Mood for Love, incriminé par un accessoire (ah, l’éblouissante circularité des objets dans le film !) : une cravate.
    Phil,
    Quelle réponse attendez-vous ?
    Christie,
    M’est avis qu’elle va flancher assez rapidement (3 messages sur mon répondeur depuis hier. Pour quelqu’un de “non interventionniste”).

  14. sandrine dit :

    Emmanuel,
    J’ai répondu à Phil par mail à la question qu’il me posait et indépendante de ce billet.

  15. lo dit :

    impressionnante schizophrénie, emmanuel
    c’est, sandrine vous le confirmera, une note que nous avons en commun -la nécessité du double
    l’institution m’empêche, hélas, de savourer à sa juste valeur le trouble que crée en moi ce dispositif ambitieux
    une question demeure : si l’intervention t’est auto-défendue, sandrine, qu’en sera-t-il (et dans l’acte, et dans l’émotion) de la tentation de lire, quotidienne?
    lh.

  16. Emmanuel dit :

    “Il faudrait choisir m’a t-elle dit au lieu de chanceler d’une rive à l’autre”.
    S. Dagtekin

  17. nøemie dit :

    Elle m’a demand9; de la remplacer.

    Elle m’a demand9; de la remplacer.
    Elle m’a demand9; de la remplacer.
    Elle m’a demand9; de la remplacer.

    Elle m’a demand9; de la remplacer.

    Ce texte serait peut-être plus élégant sans que vous sautiez de ligne entre chaque phrase.
    Mais.
    Pour sauter d’une personnalité à l’autre, vous en aviez sûrement besoin.
    Le grand saut.

  18. Orphée dit :

    Après le regard, passant à côté, et la copie, trahissant le modèle, c’est le sujet qui maintenant se dédouble. L’écart se creuse. C’est grave, docteur ?

  19. nøemie dit :

    Bien
    Je vais passer un peu de citron sur les vides, voir s’il y a des traces d’une écriture invisible

  20. Alex & Ludo dit :

    Alex : Ah ! « Cet obscur objet du désir », que de malentendus à son sujet, à commencer par le titre. Impossible d’en discuter sans qu’on te parle de Lacan, de la femme et de son désir, de l’homme et de son fantasme…
    Ludo : C’est quand même le sujet…
    Alex : Tu parles ! La psychanalyse chez Buñuel, c’est comme la religion. A dégommer plutôt deux fois qu’une. Le problème, c’est qu’avec cette idée de faire jouer le même personnage par deux actrices, Buñuel a totalement faussé la compréhension de son film. Tout le monde s’est rué là-dessus, y a vu la clé du film alors qu’il ne s’agit en fait que d’un gadget, d’un porte-clés…
    Ludo : Pourtant t’es lacanien, toi ?
    Alex : Justement, c’est pour ça que je te dis que le film ne l’est pas. Il serait plutôt deleuzien.
    Ludo : Tu plaisantes ? Ça un film deleuzien ?
    Alex : Oui, car ici c’est moins la logique du fantasme qui nous est proposée, avec toutes ses déclinaisons et autres contradictions, que la manifestation littérale d’une perversion : le masochisme dans sa dimension humoristique, grotesque, sans aucune arrière-pensée psychanalytique. Le film n’est rien d’autre qu’une comédie masochiste.
    Ludo : Tu y vas un peu fort…
    Alex : Pas du tout, le cinéma de Buñuel c’est exactement cela : du théâtre, du vrai, c’est-à-dire boulevard et Guignol, où tout est lié en surface, dans une sorte de grand réseau libidinal, à l’abri des signifiants. Une pure jouissance. Y a pas plus deleuzien.

    (PS. Nous remercions LS de nous avoir confié ce texte encore inédit)

  21. Emmanuel dit :

    Noemie,
    J’éprouve, comme mon modèle, quelques difficultés avec la technique. :-)
    Qu’avez-vous lu entre les lignes, grâce à votre procédé magique de dévoilement ?
    Orphée,
    C’est dans l’écart que la poésie se revèle. Envisageons alors la folie pour ce qu’elle est : une manifestation poétique.
    (Sinon, aux dernières nouvelles, mon thérapeute était très déprimé).
    Pic Pic et André,
    Lacanien dans sa dimension fétichiste tout de même, non ?

  22. nøemie dit :

    Le point est la plus courte distance possible entre deux lignes.
    Les Shadoks.

  23. sandrine dit :

    Cher hétéronyme,
    Je constate qu’après deux jours aux commandes de ce blog, mes statistiques ont chuté dangereusement. Je vous donne donc votre congé (c’est dans l’air du temps - 2 jours ou deux ans, le résultat est le même) et reprends ce dont je me suis sentie si furieusement dépossédée. :-)

  24. Emmanuel dit :

    L’exercice a-t-il été profitable ?

  25. Lilith dit :

    Cet Emmanuel c’est de la mauvaise contre-façon !
    Vous reprenez les commandes ?

  26. fairy Queen dit :

    Mais qui est ce Emmanuel qui connaît
    Picpic André???

  27. nøemie dit :

    Elle m’a dit : “mes statistiques ont chuté dangereusement.”

    Voilà qui est bien pragmatique, tiens.

  28. Ludo dit :

    Qui sont Pic Pic et André?

    Pour la réponse, j’attends Alex parce que moi, Lacan…

  29. sandrine dit :

    Si l’exercice a été profitable ? Assurément, cher Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Alvaro de Campos, autrement dit Fernando Pessoa (je révèle ici vos ascendances portugaises et notre goût partagé pour l’hétéronymie).
    D’ailleurs, l’astucieuse substitution n’aurait-elle pas commencé à mes dépends dès le quizz interdit ?
    Car Orphée, c’est toi, avoue ?!
    Orfeu était la revue dans laquelle écrivait Pessoa (je viens d’avoir cette fulgurance en engloutissant ma tranche de jambon).
    Et si ça n’est pas le cas, ce dispositif paranoïaque s’est retourné contre moi !!
    Je l’avoue : il s’est véritablement retourné contre moi qui ai connu 2 jours de désarroi bien réel.
    Pragmatique, je le suis Noémie. Vous voilà dans mes liens.

  30. Virginia Woolf dit :

    “I’m losing my mind” !

  31. Emmanuel dit :

    Le modèle original se révolte contre la copie et lui donne congé ? Me voilà désaliéné.
    (Pupuce, je ne suis pas Orphée).

  32. sandrine dit :

    Pupu.. Quoi ?!! C’en est trop. Il va me dégager le terrain le prête-nom !
    Sinon, Orphée, Alex et Ludo et même Vivian ne sembleraient faire qu’un. On a trouvé plus cinglés que nous, Emmanuel.
    Pour apporter une conclusion à cette drôle d’expérience, je renvoie l’aimable lecteur au dernier billet de nos talentueux blogueurs de l’Emploi du Temps (http://lemploidutemps.blogspot.com/), lesquels, à leur manière sensible ont su saisir tous les enjeux de cette folie.

  33. Phil dit :

    C’était une blague belge, en référence à PicPic et André ?
    Du surréalisme (toujours pour les belges…) ou de l’Héliotropisme (clin d’œil à Fairy Queen…) ?

    Serions-nous (les lecteurs de ce blog) tous en train de devenir fou ??

    Je suis foouuu du blog de Sandrine !!

    Dernier clin d’œil chocolaté au surréalisme…

    Bonne nuit les toqués du clavier !!!

  34. Orphée dit :

    Je n’avoue rien du tout, sinon que j’ai vécu en effet à Porto et que j’ai même connu le grand Manoel (mais pas Emmanuel).
    Il semble surtout que ma boîte électronique ait été vampirisée par toute une bande de joyeux drilles (comment est-ce possible ?). Le ver est dans le fruit et je ne peux l’en extraire. Je ne vois donc qu’une seule solution : l’autodestruction.
    Dommage, je me plaisais bien sur ce blog…

  35. sandrine dit :

    Votre auto-dissolution m’affecte.
    Manoel de Oliveira ? Véridique ? (si tant est qu’une quelconque vérité puisse jaillir de ce tissu de mystifications). Restez et racontez.

  36. nøemie dit :

    Je vous remercie pour le lien

  37. Emmanuel B(is) dit :

    “Merci d’y revenir, au subtil. C’est plus qu’un plaisir de voir qu’on est lu, et que cette lecture donne à penser, à relancer la pensée. Ca me touche énormément. Cela dit, le subtil je voudrais prendre du temps pour le reconsidérer, et éventuellement le rebaptiser. Cela dit (bis), je persiste et signe : nous tenons quelque chose sur aujourd’hui, là.”

    stop.

    Reprise.

    “Nous tenons quelque chose qui touche a notre tâche : dire ce qui arrive au cinéma. Et, franchement, j’ai l’impression que nous sommes un peu les seuls à faire ça. Je l’adore, ce mot. J’adore ce qu’il cherche a décrire, surtout. On va continuer.”

    laissez-moi subtiliser le réel. je reviens vers vous après la chute.

  38. Lilith dit :

    ltm

  39. sandrine dit :

    Lilith,
    Vous avez bugé ?

  40. Lilith dit :

    ben non Sandrine, ce dernier “message” n’est pas de moi. (Vous voulez bien effacer ?)

  41. sandrine dit :

    Vous y tenez ? Je trouve ça drôle : sans doute le fantôme d’Emmanuel qui hante encore ces leiux, comme le fantôme de l’Opéra…

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