Apprendre à ne plus avoir peur.

A revoir Rocco et ses Frères de Luchino Visconti, chronique familiale poignante, on mesure la presque systématique incapacité du cinéma contemporain à saisir les mouvements de l’âme. Tant au niveau des dialogues que de la mise en scène de l’intime. Il suffit d’une scène de café pour s’en convaincre.
Annie Girardot et Alain Delon se donnent la réplique. Leur beauté fulgurante est celle de victimes sacrificielles en sursis. Nadia, la prostituée, sort de prison. Rocco achève son service militaire. Leur histoire est impossible et pourtant… Dans la tension d’un dialogue où se manifeste toute l’intelligence de jeu des deux comédiens, les personnages tombent amoureux.
La mise à nu des sentiments passe par la littéralité du dévoilement. Nadia ôte ses lunettes noires, une larme roule sur sa joue.
Visconti filme d’abord en plan large, puis enchaîne les champs- contrechamps, pour resserrer sur les visages et achever sa séquence par un plan de détail : des mains qui s’unissent dans l’ignorance d’un destin funeste, à ce moment scellé. Du général au particulier, n’est-ce pas ainsi que se manifeste l’inclination amoureuse ? On aime d’abord l’idée d’une personne, avant d’aimer la personne.
Il y a chez Visconti ce mouvement naturel des choses, une vérité de tous les plans qui va au-delà du paradigme esthétique propre au néo-réalisme. Le changement de proportion des images s’opère ici par rapport à l’importance émotionnelle des échanges. Ce n’est plus un dialogue, mais une partition. Un crescendo servi avec maestria par des interprètes au sommet de leur art.

Extrait :

Nadia : Et de moi, qu’est-ce que tu penses ?
Rocco
: Rien.
Nadia : Courage, va. Je ne me vexerai pas. Tu peux être sincère.
Rocco
: Bah, je pense… Quel âge tu peux avoir ?
Nadia
: Et c’est tout ? 25 ans et après ?
Rocco
: Tu m’as demandé ce que je pensais.
Nadia
: Tu as raison. Si c’est tout…
Rocco
: Tu es fâchée ?
Nadia
: Pourquoi ? Et qu’est-ce que j’ai pour que tu continues à me regarder comme ça ?
Rocco
: Je te demande pardon, mais je ne sais pas pourquoi, tu me fais tellement de peine.
Nadia
: Voilà un compliment choisi ! Te frappe pas, c’est la fatigue. Tout compte fait, j’ai pas eu des vacances tellement folichonnes. Et ce qui m’attend n’est pas tellement marrant non plus.
Rocco
: Mais pourquoi dis-tu ça ? Chacun peut avoir la vie qu’il veut s’il le veut vraiment. Mais il ne faut pas avoir peur et toi, tu as toujours l’air d’avoir peur.
Nadia
: T’es un drôle de numéro, toi ! Il vaut mieux que tu ne me dises plus rien, tu sais. Tu vois l’effet que ça me fait.
Rocco
: Tu préfères que je m’en aille ?
Nadia
: Tu es bête. Raccompagne-moi jusqu’à la gare. Et ne me parle plus de moi parce que c’est le genre de conversation qui me déprime. Et à ma place, qu’est-ce que tu ferais ?
Rocco
: J’aurais confiance. J’aurais plus peur. J’aurais vraiment confiance.
Nadia
: Et en quoi ?
Rocco
: Je ne sais pas. En tout !
Nadia
: En toi aussi ?
Rocco
: Oui, en moi aussi.
Nadia
: Tu viendras me voir à Milan ? Tu arriveras peut-être à m’apprendre à ne plus avoir peur.
Rocco
: Oui. Oui…. (Leurs mains se serrent).

 

18 réponses pour “Apprendre à ne plus avoir peur.”

  1. jean-sébastien dit :

    beau brin de billet Sandrine…ce que tu décris est d’une grande simplicité au fond, intelligent et simple, presque classique au fond…

    Photogramme étonnant par ailleurs…suis frappé par les motifs de la nappe, on a l’impression que toutes ces lignes convergent vers les deux mains, que les mains attirent à elles le motif…

  2. jean-sébastien dit :

    par ailleurs, il était temps, on commencais à s’impatienter!!

  3. julien dit :

    Enfin le retour de Sandrine… :-)

    Sinon pareil que JS… Il avait bien compris la force d’une tel mise en scène qui parait effectivement si simple. A revoir c’est sur…

  4. sandrine dit :

    JS,
    J’étais moi-même impatiente de retourner à mes activités “bloguesques” dont j’ai été détournée par la force des choses.
    Tu parles de simplicité et c’est précisément ce qui me frappe dans le film de Visconti. Cette simplicité là ordonne le plan, nourrit les dialogues.
    Je me dis qu’en France, quand on parle dans les films, on ne se dit rien : on truque. A part chez Bonnell (J’attends quelqu’un), vrai cinéaste de l’intime, où l’écriture est remarquable d’intelligence et d’émotion.
    Evidemment, ce dialogue là me touche personnellement…
    Quant au photogramme, c’est une belle métaphore, en effet. Ce qui rapproche deux êtres, au fond, ce sont des lignes convergentes. Je n’avais pas remarqué avant que tu ne me le dises. Il y a même une rime visuelle avec les stries du verre. Mais quand tu observes bien, le napperon forme aussi une cible. Ces deux là sont condamnés à ne pas vivre leur amour et Girardot finit très mal.

  5. sweet sweetback dit :

    Heureux également du retour de Sandrine ! Il était plus que temps !
    Pas encore vu le Bonnell (ni le Téchiné d’ailleurs) mais “les yeux clairs” m’avaient bouleversé, j’y avais trouvé enfin un vrai cinéaste. J’espère que son nouveau film trouve la même lucidité.
    Quant à Visconti, votre post me donne réellement envie de revoir ce film, car, effectivement, je crois qu’il est temps de ne plus avoir peur…

  6. Esther dit :

    C’est d’autant plus beau et touchant que cette simplicité là n’est pas vraiment viscontienne… On cite rarement Rocco parmi ses chefs-d’oeuvre (plus facilement Le Guépard, Senso ou Mort à Venise, qui le sont indubitablement, mais pour d’autres raisons, plus viscontiennes justement, c’est pourquoi…)
    Sinon, cette scène me rappelle une brève rencontre sans calcul ni préméditation, une réapparition impromptue, étrangère donc précieuse, dans un café de la gare désert, un soir de dimanche sans âme, précédant une nuit blanche. Mais je me perds sans doute, désolé…
    Bien à vous,
    EC

  7. sandrine dit :

    Sweetback,
    Vous allez beaucoup aimer “J’attends quelqu’un” alors, sa justesse, la circularité du désir par lequel les personnages se révèlent, coquilles vides, au travers de leurs bouleversantes contradictions amoureuses. C’est réjouissant que ce cinéma là (”du centre” comme dirait Pascale Ferran) ait encore les moyens de se faire en France.
    Quant au fait “de ne plus avoir peur”, c’est l’heure des grands chantiers ! :-)
    Esther,
    Vous avez raison. En ce qui me concerne, le Visconti de Senso par exemple (vécu comme une trahison du néoréalisme) m’intéresse moins, même si la musique de Bruckner n’a cessé de me hanter depuis ce film. Par ailleurs, j’aime beaucoup les mises en scène de La Callas par le décadent réalisateur. Sinon, libre à vous de réinterpréter cette scène de café, à l’aune de votre vécu… :-)

  8. sweet sweetback dit :

    “leurs bouleversantes contradictions amoureuses”, je sais pas si je suis en état, là, présentement…
    Vous bâtissez un empire ?

  9. sandrine dit :

    Oui, un “empire de l’intérieur”, a own private Inland Empire…

  10. sweet sweetback dit :

    ouch !

  11. Frederic dit :

    Chère Sandrine,

    Je ne suis pas cinéphile… simple sympathisant à tendance cinévore, gloutone et pas très finaude…

    J’apprécie l’intelligence de tes analyses, je m’incline devant l’abondance des références et je suis subjugué par l’exhausitivité du propos…

    Une question me titille : regardes-tu le monde “réel” avec le même prisme ? ou cette grille de lecture ne s’applique t-elle aux seules salles obscures ?

    Sinon, hors de toute analyse, je suis toujours touché de voir un homme prendre la main d’une femme…

  12. sandrine dit :

    Frédéric,
    Wow ! Merci, c’est beaucoup trop ! Cependant, il n’y a rien d’exhaustif ou de définitif dans mes propos. On pourrait d’ailleurs me contester l’appartenance de Visconti au néoréalisme, ce que n’a pas manqué de faire la précieuse Esther par téléphone ce soir.
    Je la rejoins d’ailleurs car à part ses 1ers films (Obsessione, Bellissima, La Terre tremble), la facture des films de Visconti reste dans l’ensemble très classique. Bien qu’ il fut inspiré dans sa 1ère période par le réalisme du cinéma de Renoir dont il fut l’assistant.
    Sinon, tu me demandes comment je vois le monde (rien que ça !)? Hé bien, je dois avouer que je mesure souvent le potentiel cinégénique de scènes de la vie quotidienne, que ça m’obsède même. Je ne suis pas la seule : c’est une maladie de cinéphiles !
    J’aime les visages au cinéma et le métro constitue, par exemple, un vrai vivier.
    Il y avait une discussion récente sur le blog de JS à ce sujet : pourquoi y-a-t-il si peu de films se déroulant dans ce lieu en France ? Au-delà des soucis d’autorisation, se pose surtout un problème de représentation. Je cherchais encore la réponse récemment et elle m’a été donnée par le photographe Michael Ackerman. On en avait pour 45mn de transport et je lui demandais pourquoi il ne photographiait jamais ses sujets dans ce décor. J’attirais même son attention sur des visages que je trouvais émouvants. Il m’a dit que c’était impossible, qu’il trouvait la lumière horrible et surtout qu’il avait besoin dorénavant d’établir une relation avec ses modèles, que ce lieu, en conséquence, était trop impersonnel. C’est peut-être cela qui fait défaut, une forme de connivence.
    Mais je m’égare…
    Sinon, je suis touchée qu’un homme soit touché de voir un autre homme prendre la main d’une femme. Euh… je suis claire là ?

  13. Jonet dit :

    Pas encore vu “Rocco et ses frères”, jusqu’à présent par réticence envers A.Delon. Mais après l’avoir vu “Monsieur Klein” de J.Losey, j’ai changé d’avis. En tout cas “Sandrine” a le don de dégoter des images de films très singulières, et particulièrement saisissantes. Au nom de ce fameux néo-réalisme, j’avais été invité à voir l’an passé “Ossessione” mais davantage pour déceler, dans l’image, par les personnages, dans la trame, et la construction du film, l’attachement, la nostalgie du cinéma italien d’après-guerre envers Mussolini, période de prospérité grâce à un volontarisme du chef d’Etat fasciste (aussi en proie à la propagande). Cela dit, je penche davantage vers deux classiques de Visconti : l’inévitable et mystifiant “Mort à Venise”, et plus encore “les Damnés”, oeuvre dont l’auteur semblait être très fier.
    Belle appréhension de cette scène, “Sandrine” cherche “au fond des âmes” les sensibilités les plus aiguës, animée d’un regard toujours très éthéré.

  14. Emilien dit :

    Bonjour a tous … je risque de m’attirer les foudres de certains cinephiles mais j’explique ma démarche pour obtenir une réponse!

    Je suis encore un jeunot mais qui aime bcp le cinéma. Ayant vu récemment les meilleurs films de Delon jeune, un probleme s’est posé avec Rocco et ses frères. Ma question est peut etre ridicule mais ce film est il disponible en version avec bande son originale car j ai visionné le dvd rene chateau et seule la VF est dispo. Et pas moyen de le trouver sur E mule.

    Cette version me gache litteralement le film et denature les deux premieres scenes; j ai donc stoppé apres 20 min en reportant a plus tard le visionnage.

    Voila si qqun a une reponse tout en evitant d’avoir un avis méprisant lol / merci d ‘avance.

  15. sandrine dit :

    Emilien,
    Pas de mépris face à votre question ! Au contraire, j’y vois l’occasion de pousser un coup de gueule contre les éditions René Château qui ne sont pas fichues d’offrir la copie de la qualité qu’on est en droit d’attendre et en langue originale. Même si Delon et Girardot se doublent, c’est insupportable. A ce jour, je n’ai jamais vu le film en V.O.
    Il était passé sur Arte, également en VF.
    Après, il doit y avoir d’obscures raisons liées à ce choix d’édition. Si quelqu’un les connait ?

  16. Carlito dit :

    S’agissant d’une co-production franco-italienne, tous les dialogues de “Rocco et ses frères” furent post-synchronisés, car les acteurs parlaient leur langue d’origine pendant le tournage. Il n’y a donc pas de “version originale” proprement dite.

  17. Serge dit :

    Dans ce film, le personnage interprété par Alain Delon ( excellent aussi dans ” Le samouraÏ ” de Melville ) m’apparaît comme un ange au milieu de pauvres diables condamnés par leur milieu social à accomplir de mauvaises actions.
    Annie Girardot joue une poupée tragique et déchirante.
    Chaque nouvelle vision de ce chef d’oeuvre me prend aux tripes.

    Je profite de ce premier passage pour saluer Sandrine et m’incliner devant sa compétence, ainsi que tous les contributeurs dont j’ai apprécié la sincérité.

  18. sandrine dit :

    Merci, indispensable Carlito !
    Serge,
    Delon a effectivement la beauté d’un ange. Assertion corroborée à la fin du film par l’un de ses frères qui dit de lui que c’est un “saint” qui s’est sacrifié pour le bien de la famille. Quant à Girardot, à l’apogée de sa beauté et de sa carrière, elle est bouleversante.

Laisser une réponse