Au bas de l’échelle.

Lettres D’Iwo Jima s’inscrit dans un diptyque dont la puissance n’est pas réductible à son argument très conceptuel : raconter une débâcle militaire du point de vue japonais et américain. Tout l’intérêt du projet repose sur une mise en scène qui se fait le commentaire de cultures intériorisées.

Côté américain, La Mémoire de nos Pères questionne la validité d’un acte héroïque, à travers sa représentation : un cliché pris dans des circonstances confuses. A partir de cette archive s’élabore le récit. Ici, une photo ; là, des lettres. Mais pour que la mythologie américaine se mette en marche, elle doit s’incarner. Dès lors, des soldats endossent de glorieux faits d’armes, en toute imposture. L’enjeu pour Eastwood consiste à travailler le rapport entre simulacre et réalité. Et de s’immerger dans une culture du spectacle quand, versant japonais, il explore une culture de la mort.

Lettres D’Iwo Jima accomplit, dès les premiers plans, le mouvement inverse présent dans La Mémoire de nos Pères : il désincarne au lieu de chercher à tout prix une matérialité. Témoin, cette armée de zombies qui évolue dans un tombeau à ciel ouvert. L’héroïsme n’est pas affaire d’incarnation dans la culture japonaise, mais bien de mort. Le survivant rencontre l’opprobre générale quand il est célébré en héros aux Etats-Unis.

Hiératique, la société nipponne repose sur des rapports hiérarchisés à l’excès. Mais face aux aléas guerriers, les combattants sont égaux devant la mort qui optent pour le suicide, plutôt que d’affronter le déshonneur. Eastwood joue constamment des échelles de plan pour figurer la disparition progressive de l’autorité et l’inéluctabilité de la mort . Ce qui est mis en échec ici n’est pas seulement une organisation militaire mais une culture inadaptée aux événements. Chronique d’une bérézina en six photogrammes :

Au premier plan, le chef de camp vient de rouer de coups de jeunes recrues sceptiques sur le bien fondé de leur mission. Sa position en amorce du cadre témoigne de sa supériorité sur les soldats.

Quelques plans plus loin, une légère plongée atteste de la présence d’un élément hors champ dont la position est manifestement supérieure à celle des militaires présents à l’image.

Contrechamp. L’officier domine physiquement la scène, position qui assoit son autorité sur les combattants. Mais le réalisateur réserve aux simples recrues, qui se tiennent de profil, un surcroît de présence à l’image. On va suivre leur parcours individuel. Ce plan lie déjà leurs destinées à celle de l’officier, contre l’ordre naturellement établi par une hiérarchie immuable.

Mission de repérage. L’officier est en tête de cortège. Mais tous les personnages sont à même niveau, écrasés par une présence inquiétante, supérieure, qui abolit toute hiérarchie : l’île d’Iwo Jima, ce rocher noir où ils vont trouver la mort.

Les dernières heures d’un combat funeste s’écrivent. L’armée des morts s’ébranle. L’officier conduit ses hommes à une fin certaine. Tous égaux.

L’une des dernières séquences du film. La jeune recrue enterre son commandant, bloc d’horizontalité vaincu par des forces supérieures à lui. Le soldat, au bas de l’échelle, rend les derniers hommages à un héros de guerre

 

Photogrammes : Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood. Disponible en DVD. © 2007 Warner Bros. Entertainment Inc. All rights reserved.

 

10 réponses pour “Au bas de l’échelle.”

  1. Frederic dit :

    On entendrait presque Ryuichi Sakamoto et David Sylvian….

    Blague à part, je me demandais quels sont les films Américains qui racontent le front Européen du point de vue Allemand ?

  2. Damien dit :

    Frédéric, il y a un film très intéressant, c’est “49e parallèle”de Powell et Pressburger - bon, c’est anglais et pas américain, mais ça raconte la déroute de 6 soldats allemands errant à travers le Canada et les USA. Le film date de 1941 et évite tout manichéisme : les 6 allemands ne sont pas tous d’affreux nazis, mais des patriotes sincères dont certains découvrent les contradictions de leur propre idéologie…

  3. JG dit :

    Le “49ème parallèle” reste tout de même un film conçu comme une oeuvre de propagande - d’où d’ailleurs le casting all-stars, essentiellement constitué d’acteurs qui préféraient servir leur pays là que sous les drapeaux. Certes, Powell et Pressburger ont quelque peu affinée l’entreprise en lui conférant un net surcroît de complexité par rapport aux standards du “genre” à l’époque, ce qui fait sa valeur et sa singularité, mais on ne peut pas vraiment dire que c’est l’un des fleurons de l’oeuvre conjointe du tandem. Si ?

  4. Rom dit :

    Le plus notable et le plus imposant est le film de Peckinpah, Croix de fer. Coburn en sous-officier allemand dans l’un de ses meilleurs rôles, l’un de ses plus humains. Il va protéger un enfant soldat russe, il va “confier” l’un de ses soldats “sortant du rang” à un groupe de femmes soldats russes…
    A noter un générique d’ouverture sensationnel et un générique de fin très émouvant.
    Pour ce qui est de Lettres d’Iwo Jima, je l’ai découvert hier, le film est magnifique, je le préfère nettement à Mémoires de nos pères. La mise en scène est selon moi la plus belle qu’Eastwood nous ait livré, et l’âme japonaise (la culture du suicide en l’occurence) est parfaitement retranscrite. Il est surtout, c’est du moins comme cela que je l’ai vu, beaucoup plus intime.

  5. jll dit :

    Pas trop sûr que ce soit le structure hiérarchique à remettre en cause : Le général est trahi par sa hiérarchie intermédiaire.

    De lettres, il n’en est nullement question. Elles sont la base du scénario mais seule la lettre du soldat à sa mère (très niaise) est lue.

    Tu as dû voir sur le DVD que le diptyque est un projet humaniste de Eastwood mais que les films ont été conçus séparément et ne dialoguent pas ensemble.

    Le scénario est dû à une sino-américaine et, franchement, l’apologie de la culture américaine est un peu nauséeuse. Seuls semblent réfléchir le général et son colonel qui sont allés aux Etats-Unis.

    Le temps d’aimer et le temps de mourir douglas Sirk, 1958

  6. Rom dit :

    D’un autre côté, les autres japonais ne connaissaient visiblement pas les américains considérés comme des lâches, et ils ne l’étaient pas. Ils ne soupçonnaient pas non plus leur patriotisme égal à leur patriotisme, quoique différent. Je n’ai vu pour ma part aucune apologie de la culture américaine (qui plus est nauséeuse) dans le film.
    Les japonais, les civils par exemple, qui se suicidaient dans les grottes pensaient pour la plupart que les américains étaient de véritables monstres. La propagande a été particulièrement efficace. Pour s’en convaincre, voir le film “Les 24 prunelles” de Keisuke Kinoshita.

  7. Damien dit :

    JG : “49e parallèle est bien un film de propagande, un “Pourquoi nous combattons”, c’est indéniable, mais il témoigne d’une volonté de comprendre le point de vue allemand, ou plutôt les différents points de vue allemands possibles, du fanatique irrécupérable à l’humaniste troublé. Le degré zéro de la propagande, nazie ou autre, consiste à montrer l’ennemi très puissant et très effrayant, or là c’est le contrepied : des soldats isolés en territoire ennemi, fragilisés mais courageux, et luttant pour leur survie. Tout cela relève d’ailleurs d’une certaine intelligence stratégique : “Connais ton ennemi et connais toi toi-même”, disait Sun Tse.

    Pas vu “Iwo Jima” (”Mémoires de nos pères” m’avait ennuyé) mais bien rares sont les films américains vraiment anti-patriotiques, et bien rares les films de guerre dépourvus de fascination pour la violence.

  8. Thierry dit :

    Je ne trouve pas “Outrages” de de Palma, ou encore “Né un quatre juillet”, de Stone, pour citer deux films plus ou moins récents, excessivement patriotiques.
    D’autre part, ce que je trouve “nauséeux”, pour reprendre l’expression, c’est cette vision extêmement réductrice de l’”Amerloque bouseux tout juste bon à faire reluire la bannière étoilée” par le truchement, entre autres, du cinéma.

    Cessez de pleurnicher devant l’ “ogre américain” qui fait rin qu’vous embêter”, les Français, et contentez-vous de faire de bons films !

    Thierry

    PS : Je ne connais pas beaucoup d’exemples hexagonaux de manifestation audacieuse de contre-pouvoir comme ce ciné ricain, justement, dans sa plus grande décennie, celle du “Nouvel Hollywood” entamée avec le fameux “Big Shave” de Sorsese en 67.

  9. Rom dit :

    Quand bien même ils seraient patriotiques, je trouve pas que c’est une tare. Surtout quand il s’agit de faire la guerre à des puissances réellement nauséeuses comme l’étaient le Japon d’alors (ses camps de vivisection pour chinois, ses guerres impérialistes dans une bonne partie de l’Asie, sa dictature militaire…), et l’Allemagne nazie. Quand bien même un cinéaste ferait l’apologie de sa culture fondée dans et sur la démocratie, même parfois cynique (la culture du spectacle souvent falsifié), je trouve pas çà nauséeux. Le général japonais sait qu’il est dans le mauvais camp, mais il reste un samouraï.

  10. Rom dit :

    PS : le scénario de Lettres d’Iwo Jima est de Iris Yamashita, d’origine japonaise (non chinoise/sino). D’où la tonalité authentique de l’histoire vue du côté japonais.
    Pour ce qui est des lettres, pour ma part, elles me semblent avoir toute leur importance dans le film, toutes les lettres appartenant au général sont découvertes à la fin telles un trésor.
    Mais la lettre qui me semble la plus importante pour le récit, c’est celle de la mère du soldat américain, lettre qui est lue par le lieutenant colonel Nishi à ses hommes.

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