Audrey of light

Il est des films qui vous traversent si intimement qu’une pudeur excessive vous empêche de les évoquer. Breakfast at Tiffany’s (1961) de Blake Edwards compte, pour moi, parmi ceux-là. Devant ce film, j’abdique toute résistance, au profit d’une émotion brute, sans cesse renouvelée. En parler m’est intenable. Privée des confortables oripeaux analytiques, derrière lesquels je me réfugie (trop) souvent, ma vulnérabilité éclate.
Quand le monstre théorique ne fait plus écran, il ne reste plus que moi, en équilibre précaire, vibrant à l’unisson des tribulations de Holly Golightly, demi-mondaine et femme-enfant incarnée par la lumineuse Audrey Hepburn.
« Quel chemin il m’a fallu pour arriver jusqu’à toi » dit le héros de Pickpocket, au terme de son parcours chaotique. Quel chemin doit parcourir l’héroïne de Breakfast at Tiffany’s pour accepter sa féminité et arriver jusqu’à nous !
Vrai témoignage de confiance, de proximité pour moi que de prêter le DVD, vraie mise à nu aussi : « Tiens, je te passe ce film de Blake Edwards, je l’aime beaucoup ».
Après, je retiens ma respiration comme Serge Daney avec ses «petits amoureux». Inconditionnel des Onze Fioretti de François D’Assise (R. Rossellini), le critique ne pouvait envisager une relation intime avec qui ne partageait pas son amour pour le film. Au comble de la crispation pendant la diffusion de ce chef d’oeuvre, il s’abîmait dans l’attente inquiète du jugement de ses jeunes amants. Je me reconnais dans cette radicalité.
« La tristesse durera toujours » entend-on chez Pialat (A nos Amours), phrase qu’aurait prononcé Van Gogh sur son lit de mort et qui résume, ô combien, Breakfast at Tiffany’s.
Cette tristesse danse dans les yeux d’Audrey Hepburn quand elle interprète Moon River à sa fenêtre. Séquence chantée, enchâssée dans un film terriblement désenchanté et dont le happy end résonne davantage comme une concession au système.
Holly Golightly, c’est l’enfance perdue, pour ne pas dire jamais vécue. C’est l’histoire d’un personnage fantasque qui s’invente des mythes pour échapper à un roman familial qu’on pressent douloureux. Une enfant de la nuit que cette Holly au patronyme évocateur et qui progresse « délicatement » vers l’âge adulte. La comédie sentimentale bat au rythme mélancolique de la mélopée, fredonnée par l’actrice.

Moon river, wider than a mile
I’m crossin’ you in style some day
Oh, dream maker, you heart breaker
Wherever you’re goin’, I’m goin’ your way

Two drifters, off to see the world
There’s such a lot of world to see
We’re after that same rainbow’s end, waitin’ ’round the bend
My huckleberry friend, moon river, and me

Parce que Holly Golightly me ressemble. Parce que le cinéma, c’est l’art d’aimert. Parce qu’il m’offre le monde enfin (« There’s such a lot of world to see »), je serai une éternelle amoureuse.

A Pascal Z.

26 réponses pour “Audrey of light”

  1. Esther dit :

    Lifting classieux chez Contrechamp ! Malgré la pluie, c’est définitivement le printemps !!!

  2. Phil dit :

    D’ Audrey à Madonna, que de ray of light, mais effectivement Lilith, l’une à la Classe et l’autre pas…

    Le Glamour ne s’acquière pas, c’est un état des choses qui n’a rien à voir avec Wenders…

    Comment oublier Ariane (Popa !), Gabrielle la tête folle, une Charade pour voler un milloin de dollars !!
    Voici quelques perles cinéphilques de chez Tiffanny’s

    Du vert profond pour accompagner ce magnifique regard d’enfant candide… We’ll never forget you Miss Audrey…

    Bravo pour tous ces choix Sandrine !

  3. jean-sébastien dit :

    la seule chose qui ne change pas c’est le “dernier moblog”…

  4. .Moland.Fengkov. dit :

    bonne remarque, JS. Nonobstant, j’aime ce moblog, intemporel : deux mains tapant surun clavier d’ordinateur… Toujours d’actualité, n’est-il pas ?

    Très beau texte, S. Je pense qu’on a tous notre ou nos films devant lesquels l’émotion prime et devant lesquels toute analyse ne ferait que tronquer l’apport personnel qu’il procurent.

  5. .Moland.Fengkov. dit :

    je salue au passage, comme Esther, la perfectibilité de kaywa, soucieuse de toujours proposer de nouvelles robes à ses blogueurs chéris. Bravo ! Beau choix, S. Sobre, épuré, comme ton passage à la téloche ;)

  6. sandrine dit :

    Merci, Esther ! Ce blog fait peau neuve, ce qui a pour conséquence de réactiver mon envie de cinéma. Le printemps ? Je sais que vous êtes personnellement très sensible aux changements de saison…
    Merci à Roger pour ce très bel habillage vite adopté !
    Au fait, pourquoi Phil s’obstine à vous appeler Lilith ?

    JS,
    Oui, le moblog cannois n’a pas changé, mais je ne dispose pas de la téléphonie dernier cri. Ceci dit, ce sont ces mêmes mains qui tapent sur le clavier, comme se plaît à le rappeler l’ami Moland. Dois-je changer de peau au sens littéral du terme ?! Très cronenbergien tout ça…. Long live the new flesh !

  7. .Billy.Idol. dit :

    Flesh for fantasy…

  8. Sébastien dit :

    Texte magnifique, et particulièrement touchant. Tu viens d’écrire-là le post qui correspond le mieux à ce que ton blog n’a jamais cessé d’être : une manière de dévoilement pudique au coeur même de ta cinéphilie. C’est très beau…

  9. P/Z dit :

    Merci beaucoup

  10. sandrine dit :

    You’re welcome ! Et ne dis plus jamais que tu n’aimes plus le cinéma car ça m’arrache le coeur. La prochaine fois, vais-je devoir être obligée de te chanter Moon RIver à la guitare ?

  11. sandrine dit :

    Merci Sébastien. Je suis très touchée…. Difficile de briser la carcasse.

  12. Damien dit :

    Il faut que je voie ce film !
    (Souvent un peu d’appréhension dans ce genre de cas, quand quelqu’un me prête un livre ou un film en me confiant que c’est son préféré, son talisman. Tellement peur d’être déçu, et de décevoir l’autre en lui avouant…)

  13. Phil dit :

    Pardon Esther, un lapsus de frappe (c’est la première fois que cela m’arrive je crois), certainement une confusion entre lifting et Lilith dans mon esprit… Mais surtout n’y voyez aucune perfidie, je suis confus.

    Bref j’avais envoyé mon commentaire avant même que le texte ne soit visible, seule l’image habillait ce nouveau post…

    Transmettre ses passions, c’était le beau programme de Daney et donc de tous ceux qui se revendiquent de son esprit…
    Le plus difficile étant de mettre à nu ses émotions, en effet se parer d’un drap d’analyse c’est facile, un cocktail de Christian Metz, Roger Odin, André Bazin, François Jost, Michel Chion, Jean Mitry, Gilles Deleuze, André Gaudreault ou Jacques Aumont et l’illusion est faite…
    Mais y mettre des choses personnelles comme vous l’avez si bien fait Sandrine, c’est une autre affaire.
    En tout cas c’est ce qui me touche le plus, j’ai sans doute dû faire une overdose analytique avec la fac…
    Les films qui évoquent le passage à l’âge adulte sont souvent les plus émouvants (avec ceux aux histoires d’amours impossibles), car ils nous renvoient à nos propres doutes, à nos questionnements sans y apporter de réponses car chacun y projette ses expériences. La catharsis étant une grotte où chacun y diffuse le film de sa vie en y étant l’unique spectateur…
    Et ces films nous sont les plus proches.
    Pour répondre à Moland à porpos d’un autre post : on ne jette pas vraiment son adolscence avec l’eau du bain… Même moi… Car c’est le lieu où l’on se construit pour le reste à venir.
    L’exercice a été profitable, Daney, toujours Daney…

    Moon river, c’est effectivement une magnifique chanson que j’avais découvert avant le film par une chanteuse irlandaise, Mary Black (sur l’album By the time it gets dark), je vous conseille sa version très émouvante.

  14. versac dit :

    C’est très beau, rien à ajouter aux blogeurs ci-dessus.
    I presume your current.lover likes the movie, or shall he die ?

  15. Lilith dit :

    Ah ben, merci pour le lifting, Phil !
    En tous cas, vous n’avez pas à craindre une overdose de délicatesse …

    PS : je sais que j’ai plus de 2000 ans mais bon quand même !

  16. sandrine dit :

    L’élégance caractérise notre ami Phil, en effet ! :-) Mais cette indélicatesse me fait bien rire, j’avoue. Pardon, Lilith !
    Se départir de la théorie certes, mais la convoquer à toutes fins utiles aussi, pour ne pas sombrer dans la stérile critique d’humeur. Ma grande dérive cependant : m’auto-asphyxier avec les mots des autres.
    Je suis surprise mais ravie de constater que le risque que j’ai pu prendre (m’exposer un peu) vous ait touchés à ce point !

    Phil,
    Je ne connais pas la version de Mary Black. Est-ce bien à la base une chanson de Louis Armstrong ou n’a-t-il été qu’un interprète ?

    Versac,
    He just HAD to love the movie ! Ceci dit, jétais dans le même état de nervosité que celui décrit ci-dessus à propos de Serge Daney !

    Damien,
    Que l’oeuvre n’ait pas les mêmes résonnances chez toi n’est pas un problème en soi. Tu peux ne pas aimer. C’est ton droit le plus absolu. Mais si d’aventure la rencontre se produit, quel magnifique terrain d’investigation commun !

  17. Sébastien dit :

    “Je suis surprise, mais ravie de constater que le risque que j’ai pu prendre (m’exposer un peu) vous ait touchés à ce point” : pour reprendre le débat sur la suprématie de la critique sur l’analyse (à mon humble avis), je crois que tu touches précisément le problème du doigt ici.

    Sans tomber dans le billet d’humeur, la critique me semble l’endroit le plus propice à l’ouverture des acquis de l’analyse sur une manière de création, au sens où l’écriture définit notre place par rapport à l’oeuvre, où elle peut être à son tour, en regard de l’oeuvre, être considérée comme une “mise en scène”. D’où que la critique, si elle est bien faite, reste autant une manière de parler du film que de soi. Il ne sagit pas à proprement parler de “subjectivité”, plutôt de ramener à soi l’objectivité de l’objet décrit, et de faire valoir une position donnée par rapport à lui. Par position j’entends cette “prise de risque” dont tu parles, manière de prendre (son) parti, de se raconter alors, et d’établir sa propre “expérience” comme création. Ce que disait Daney : “je ne fais pas de cinéma parce que le cinéma m’a fait”, lui qui mieux que tout autre s’est trouvé reconnu moins par ses “pairs” que par les cinéastes eux-mêmes.

    Le risque de soi dans l’écriture, c’est précisément ce qui rend l’écriture belle, la rend personnelle surtout, autrement dit créative. Lire ce post, c’est entrer non dans le seul territoire du film, mais dans un territoire créé par toi seule. Un territoire intermédiaire, un lieu qui est aussi un lien, entre toi et l’oeuvre, et qui atteste que l’oeuvre n’existe pas sans la médiation de celui ou celle qui la regarde, la comprend plus intimement peut-être ; dès lors, ton texte ne retranche rien au film (au sens où tu lui subsituerais ta seule vision), mais lui rajoute quelque chose, appelons ça un surplus de cinéma…

  18. Phil dit :

    Délicatesse, c’est bien la première fois qu’on me fait ce compliment mais je l’accepte avec plaisir :-)

    Si je ne me trompe pas, la chanson Moon river a été écrite pour le film, par Mancini (auteur de la partition du film) et Johnny Mercer (le parolier). Donc Armstrong n’en est qu’un des multiples interprètes.

    Belle idée que ce surplus de cinéma… L’endroit où se nicheraient nos émotions intimes suscitées par un film…

    Je suis assez d’accord avec Sébastien, mais je n’irais pas aussi loin en disant qu’on parle autant de soi que de l’oeuvre, comme ceux qui disent qu’un film est avant tout un documentaire sur les acteurs qui l’incarnent. La réponse se trouve certainement dans un entre-deux où les extrêmes seraient la pure critique analytique et le billet d’humeur.

    Prendre le risque de soi… C’est une belle définition de l’écriture, et c’est sans doute la moindre des choses que l’on puisse se premettre lorsque l’on écrit et qu’on a à offrir au lecteur.

  19. Philippe[s] dit :

    Belle prise de risque, en effet.
    L’asphyxie par les mots des autres en guette plus d’un (n’est ce pas P/Z ? mais à commencer par moi bien sûr)!
    Maintenant, je n’ai plus qu’une envie: voir Breakfast at Tiffany’s.

  20. sandrine dit :

    Merci Philippe[s]. Que tu aies maintenant envie de voir le film me comble de joie !

  21. Clarinette dit :

    ô grâce, ô combien incommensurable de l’actrice Audrey Hepburn, femme enfant au regard demesuré.
    Et grand merci à ce film qui compte parmi mes favoris, de m’avoir fait découvrir l’oeuvre de Truman Capote.

  22. jacques dit :

    Je me souviens d’un slow sur cette chanson, merveilleux souvenir…

  23. François dit :

    Vous trouverez de nombreuses informations sur ce merveilleux film ici :
    http://audrey.hepburn.free.fr/filmographie/breakfast_at_tiffanys/breakfast_at_tiffanys.htm

  24. sandrine dit :

    Jacques,
    Heureuse de récativer de bons souvenirs. :-)

    François,
    Wow ! Impressionnant le site, surtout en matière iconographique. Je suis assez déçue par le bouquin de photos sorti sur Hepburn récemment. D’ailleurs, j’avais renoncé à l’acheter.

  25. Degblon dit :

    Salut a toute l ‘ equipe.Je vous apprecie beaucoup.

  26. sandrine dit :

    Merci, Degblon…mais voyez-vous, je m’occupe toute seule de ce blog.

Laisser une réponse