Born to shoot
Vietnam, le film. Un cauchemar opératique chez Coppola, un western cérébral pour Kubrick. Huit années séparent les deux œuvres, lesquelles ont pris acte d’un autre écart : de la violence au cinéma, on est passé à violence du cinéma.
Dans Apocalypse Now (photogramme du haut), le capitaine Willard (Martin Sheen) et ses hommes débarquent en plein chaos, sur les berges d’un village pilonné par l’aéroportée. Caméo d’un Francis Ford Coppola survolté, à la tête d’une équipe de tournage : «c’est pour la télévision, ne regardez pas la caméra. Battez-vous !». Stupéfaction du héros qui n’entend rien à cette direction d’acteurs, pour le moins improvisée ! La mise en abîme joue sur un subtil décalage : le déplacement du personnage à l’acteur et de l’acteur, dont on épouse le point de vue éberlué, au spectateur.
Dans Full Metal Jacket (photogramme du bas), une équipe de tournage suit une section embusquée. Les tirs de l’ennemi fusent. Les reporters forment une chaîne pour réaliser un travelling, mouvement de caméra auquel se superpose le geste kubrickien. Les soldats interpellent le cameraman : «Hé, John Wayne, il est où ton cheval ?». Plus tard, la même équipe réalise des interviews de recrues. Séquences frontales à la manière documentaire comme chez Coppola, fondées sur le recueil de témoignages. Un soldat (Cowboy) déplore l’absence de chevaux dans le pays. Décalage là encore. La guerre du Vietnam rejoue un mauvais western où les indiens seraient les vietnamiens.
Kubrick et Coppola savent que le scandale ne réside pas tant dans le phénomène de la violence que dans son spectacle. La représentation excède l’objet représenté (ici, le massacre de la population vietnamienne), et partant, exacerbe les enjeux esthétiques, moraux et politiques.
Apocalypse Now et Full Metal Jacket s’enrichissent d’un dispositif où le regard se prolonge, à travers le motif du reporter de guerre, identifiable dans les deux fictions. Figure symptomatique, sa présence contribue au débordement et à l’épuisement du «voir».



Le 26/07/2005 à 10:19
Il est vrai que dans ces deux films de guerre, la place du journaliste est importante. La mise en abîme du regard du spectateur par le regard du reporter de guerre, implique un regard particulier, un jugement, un cadrage spécifique. Le regard est décentrée : montrer l’horreur de la guerre implique ce décalage dans le récit (c’était déjà l’idée de Samuel Fuller dans The big red one).
Coppola ou Kubrick, tous deux de grands cinéastes du “voir” construisent ainsi leur récit de guerre, en juxtaposant, alignant les différentes strates du voir (le lieu de la création : le réel, le lieu de la représentation : la “fiction” et le lieu du spectateur ?, c’est la question posée, non?).
Le 26/07/2005 à 10:41
Oui, c’est exactement cela, avec en filigrane, la question de la violence. Où commence-t-elle ? Où s’arrête-t-elle ?
C’est justement en faisant du spectateur le propre metteur en scène de son regard que Kubrick parvient à nous faire prendre la mesure de cette violence là.
Mais vous m’avez coupé plus ou moins l’herbe sous le pied là… :-)
Le 26/07/2005 à 10:47
telle n’était pas mon intention, de prendre votre place… ni de vous devancer…
mais ces deux images, familières, et ce questionnement, toujours présent, je ne pouvais m’empêcher…
mais il y a encore beaucoup à dire…
Le 26/07/2005 à 19:42
“Salvador” d’Oliver STONE en 1986…
Le 29/07/2005 à 00:47
Un “western où les indiens seraient les vietnamiens” : sauf qu’à la fin les Indiens gagnent…
Le 29/07/2005 à 09:37
Damien, c’est plutôt les “peaux rouges” (communistes) qui gagnent mais sans doute pas le peuple vietnamien… Ca ne veut pas dire que je justifie l’occupation américaine ou française.
Mais ça c’est une autre histoire…
On va encore faire dévier le débat !
Intéressant regard, je n’ai pas revu le film de Kubrick depuis sa sortie en 87, pour des raisons personnelles.
Il faudra sans doute que je m’y colle un de ces jours, surtout après la lecture de cette annalyse, ma curiosité est piquée au vif !
A 17 ans je n’y avais pas vu tout cela. La critique anti-militariste et la maitrise de la mise en scène m’avaient conquis.
Le 29/07/2005 à 23:08
Ne pas revoir ce film pour des raisons strictement personnelles me font pouffer de rire!!!
Phil tu es très rigolo…
Le 29/07/2005 à 23:14
A moins que tu ais fait la guerre du vietnam ou bien que tu ais fait ton service militaire dans d’horribles conditions…
Le 29/07/2005 à 23:39
A moins que tu “aiEs”, avec un E. Merci… Quant à Vietnam, comme tout pays, il prend une majuscule. Merci… Loin de moi l’envie de défendre Phil, mais il me semble qu’il invoque des raisons personnelles, ce qui veut dire qu’elles ne regardent que lui, et que nul n’est en mesure de savoir de quoi il s’agit… Enfin bon, je dis ça, je dis rien…
Le 29/07/2005 à 23:51
mais cela ne nous regarde pas…
Le 29/07/2005 à 23:59
voilà, tout à fait…
Le 30/07/2005 à 11:42
Content de te faire rire myaz, toi aussi tu m’as fait rire avec tes commentaires sur le Spielberg, mais je n’y reviendrais pas !
Non, je n’ai pas fait la guerre du Vietnam (j’étais trop jeune quand elle s’est achevée) ni un quelconque service militaire, j’ai déjà dit ici que j’ai été objecteur de conscience ce qui veut bien dire ce que ça veut dire !
Effectivement mes raisons ne regardent que moi, mais pour éclairer ton rire : la vision d’un film peut-être liée à des circonstances ou des personnes dont le souvenir est douloureux mais qui n’ont rien à voir avec le film que j’avais toutefois beaucoup aimé à l’époque.
Mais il n’empêche que le film y est intimement lié et donc douloureux à revoir, je suis sûr que chacun peut comprendre cela.
Il est cependant évident qu’il faudrait que je le revois car je n’ai plus le même regard qu’à 17 ans, ni les mêmes capacités analytiques…
Merci .Moland de ton attention…
Le 30/07/2005 à 16:55
Je ne voudrais pas saccager cette belle analyse mais c’est plutôt Martin Sheen qui joue dans Apocalypse Now, et non pas Charlie (mais j’imagine que toi aussi, cette magnifique scène d’Hot Shots 2, où ils se croisaient sur un jonque, t’a troublé et demeure gravée dans ta mémoire, d’où la confusion… :D)
Le 30/07/2005 à 17:47
La différence, essentielle à mon avis, c’est que Kubrick est un moraliste, pas Coppola, beaucoup plus ambigu et fascinant de ce point de vue (en ce sens, même la structure « rise and fall » des « Parrain » était plus une convention qu’autre chose, puisqu’il s’agissait d’une tragédie, n’excluant pas l’empathie réelle du cinéaste pour ses personnages). Dans les deux cas, il y a certes prééminence du « montrer » (to show) sur le « voir », mais si Kubrick en fait le lieu de la violence (violence du show lui-même au-delà de ce qui est montré comme tu le dis), ce n’est pas la cas de Coppola. Ce qui fait la force et la monstruosité revendiquée d’« Apocalypse Now » : Coppola refait le Vietnam, ni plus ni moins. Pas au sens de Kubrick, féru de stratégie militaire et admirateur de Napoléon, qui voit tout de même ça d’assez loin pour porter un regard critique sur ce qu’il filme. Coppola veut « en être », lui, cinéaste, sans passer par le truchement d’un personnage, être dans son film (son caméo est explicite) ; il est en empathie avec cette idée du show qui préside à la guerre américaine telle qu’il la voit. Il ne s’agit pas à proprement parler de « reconstitution » (ultra-précise chez Kubrick) : ici le cinéma rejoue la guerre telle quelle, à un autre niveau peut-être, mais quand même : le film est clairement conçu comme machine de guerre, champ de bataille. Ici, on « recommence ». La violence en tant que composante culturelle américaine y est pleinement assumée, c’est « war, sexe, drugs and rock’n’roll », par où le show permet la synthèse de tout ça. Le sujet de Coppola, c’est ça : même s’il la sait dangereuse, il met en scène sa propre fascination pour la violence.
Le 30/07/2005 à 19:56
Et la morale de l’Histoire?
Le 6/08/2005 à 23:11
Je reviens de vacances et constate que ça a été la guerre sur ce blog en mon absence ! :-)
J’interviens dans votre Vietnam collectif pour remercier Godspeed d’avoir veillé au grain. J’ai corrigé la coquille ! La séquence dans Hot Shots est en effet hilarante. En même temps, on peut voir, au-delà du clin d’oeil, les effets d’une transmission assez touchante…
Sébastien,
Merci pour cette belle contribution, par laquelle ce billet aurait du commencer.
Kubrick moraliste. Assurément !
A te lire, on sent nettement ta préférence pour l’approche de Coppola, en effet, très physique. “Il veut en être” ? Tout à fait ! Jusqu’à s’y plonger corps et âme. Voir à ce propos l’éloquent documentaire “Au coeur des Ténèbres”, sorte de making of vertigineux où l’on assiste au délitement d’une équipe de tournage toute entière, complètement submergée par son sujet.
A cette vision, je n’y opoose cependant pas l’approche toute cérébrale de Kubrick. Son Vietnam, reconstitué dans une banlieue de Londres, est criant de vérité (encore la dialectique du “vrai” et du “vraisemblable”) et tient son programme de lamination et d’éreintement de bout en bout. C’est pour cela que je parlais de “débordement” chez l’un et “d’épuisement” chez l’autre. Pour autant, je pense que la fascination pour la violence est autant à l’oeuvre chez les deux cinéastes, quand tu sembles la limiter à Coppola uniquement.