Fascination fétichiste ? Tous les films de Scorsese réservent de nombreux inserts sur les mains de ses protagonistes. A tel point qu’on parlera d’un cinéma de la manifestation. Au sens étymologique du terme, “est manifesté ce qui peut être tendu ou saisi par la main”. Emaillé de références bibliques, l’oeuvre du cinéaste poursuit une symbolique forte de puissance et de domination, à travers ce motif. Jeu de mains, jeu de vilains. Quatre films pour toucher du doigt une contagieuse obsession.


Raging Bull (1980). Une destinée se joue aux poings. Mais le boxeur Jack La Motta aura beau cogner (y compris sa femme), son sort est entre les mains de plus puissants que lui. Sur le ring, sa puissance se déchaîne en un ballet furieux de crochets et d’uppercut, filmé caméra au poing par un Martin Scorsese virtuose. Pour autant, l’impétueux boxeur ne jouit d’aucune autorité. Du ring à la table où se prennent les décisions (seconde série de photogrammes), le même espace circonscrit. Sauf qu’en cet endroit, La Motta en est absent, renvoyé dans les cordes. Son manager (Joe Pesci) organise les combats truqués avec des pontes de la mafia. Distribuer les cartes revient à décider du destin de La Motta. Dans la première série de photogrammes, la position des mains de Pesci sur l’épaule de son interlocuteur traduit le pouvoir et la connivence. La Motta devra se coucher. La main du boss coupe le cadre en son centre. La décision est tranchée. On retrouve le même geste au cours de la partie de cartes. La Motta finit en gérant pathétique de restaurant.

Casino (1995). Dès la vertigineuse scène d’exposition, des capitaux importants passent de mains en mains. Argent sale blanchi dans le sanctuaire du vice où officie Sam Rothstein (Robert De Niro), investi d’un pouvoir quasi divin. Gérant d’un casino prospère, il est omnipotent. Observez De Niro de dos. Sa main gauche est entourée d’un halo lumineux. Scorsese use régulièrement de ce procédé pour figurer une manifestation opératoire. L’esprit de Dieu passe dans les mains de son personnage. La main gauche représente, dans l’Ancien Testament, celle des malédictions. Dans cette séquence, on amène à Sam des tricheurs. Le doigt pointé, il les juge, main de la justice, avant de les punir. La sentence ? les mains d’un des arnaqueurs sont broyées à coups de marteau, sous les yeux de son complice. Dans le Coran, on coupe aussi les mains des voleurs.


Les Infiltrés (2006). Jack Nicholson, en boss parfaitement fêlé, a fait couper la main d’un de ses débiteurs. Il joue avec le membre encore sanguinolent (1er photogramme) sous les yeux horrifiés de celui qu’il a adopté comme son fils, au sein de son organisation criminelle. Dans ce remake d’Infernal Affairs, le portable constitue toujours un agent dramatique. Mais l’accessoire (qui intervient tout de même assez tard dans le récit) importe moins que la main qui s’en saisit. Métonymies des forces en présence, les mains matérialisent également une transmission négative. Du côté du Bien, la jeune recrue infiltrée aura finalement les mains maculées de sang, comme son boss (5è photogramme). Meurt à ses pieds, son père spirituel, en dernier parangon d’intégrité. Une filiation en négatif s’est opérée. Autre scène intéressante, celle où Nicholson en pleine paranoïa, brise le plâtre qui enserre l’avant-bras gauche de Di Caprio. La main gauche est la “mauvaise main”, celle des traîtres et des brigands (cf le châtiment infligé aux voleurs dans Casino). Le pacte de confiance semble rompu mais en révélant une vraie blessure, le flic undercover prête de nouveau allégeance à son organisation. Le dernier photogramme de la série (le portable ôté de la main sanguinolente du boss que vient de tuer Di Caprio) achève le cycle originel du sang mais pas de la violence. Témoin, la mort brutale et expéditive du flic quelques scènes plus loin.


Mean Streets (1973). Charlie (Harvey Keitel) se confesse toutes les semaines. Mais dix Pater ne sauraient l’absoudre de ses fautes. Il le sait. Sa pénitence s’incarne en Johnny Boy (Robert De Niro), un feu follet qui accumule les dettes et bientôt les contrats sur sa tête. Mais parce que Johnny Boy est un membre de la “famille”, Charlie se doit de le protéger. Il va mettre sa vie en péril et répandre son propre sang, comme le Christ. Charlie a pour modèle Saint François D’Assise mais ses aspirations spirituelles achoppent face à la réalité de sa vie criminelle. C’est toute la dialectique propre aux héros crucifiés qui peuplent le cinéma de Scorsese. Figure christique, Charlie s’auto proclame dernier roi des Juifs un soir de beuverie. La flamme qui dévore sa main matérialise un enfer intériorisé. Qu’il se brûle au cierge d’une église, caresse ses doigts d’une allumette incandescente, le feu revêt une fonction expiatoire. On retrouve ce motif dans Aviator, dans la scène où le corps de Hughes est brûlé dans l’incendie de sa chambre.
Dans la première série de photogrammes, les rituels de purification se multiplient, à travers l’eau et le feu. Charlie détourne le geste de l’Eucharistie : il joint ses mains au-dessus de son verre où le serveur verse l’alcool. Mais là encore les parrains, en dieux du crime, décident du sort de la famille. La main, ornée d’un gros cigare, est celle de l’oncle de Charlie dont il tient tous les ordres. Même geste tranché que dans Raging Bull. S’opposent deux forces contraires, frappées du divin et qui entraînent un conflit intérieur chez le héros éprouvé. Tomber entre les mains de Dieu ou de tel homme signifie être à sa merci.
Lorsque Charlie propose une partie de cartes (cf Raging Bull), personne ne veut jouer avec lui…à part Johnny Boy. Charlie refuse qui s’est donné pour mission de le sauver et non de décider de sa destinée. D’ailleurs, il n’en a pas le pouvoir.
Le dernier photogramme est particulièrement intéressant qui associe l’œil à la main. Charlie observe à la dérobée sa petite amie nue. En psychanalyse, la main est l’équivalent de l’œil : elle voit (in Dictionnaire des Symboles). Le geste surligne la lucidité du héros. Mais pris dans le flux de forces concurrentes, il se débat comme un aveugle. Charlie représente ainsi une figure archétypale par laquelle on pourrait définir tous les héros chez Scorsese : c’est un aveugle aux doigts de lumière.
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