De la fausse humilité d’un certain cinéma français.
“Oh moi vous savez, je suis un modeste artisan qui appartient au peuple et filme tout petit” semble nous dire Nicolas Klotz dans chacun des plans de La Question Humaine. Et parce que son film embrasse les problématiques contemporaines, de la déshumanisation à l’oeuvre dans le monde du travail à la mémoire de la Shoah, en passant par l’immigration (le tout mis sur un plan d’équivalence), il gagne d’emblée l’immunité critique.
Seulement voilà, sur 2h20 d’un film boursouflé, je n’ai cru à aucun plan. Car ce cinéma là, suffisamment intelligent pour construire les remparts qui le soustrait à l’opprobre publique, se caractérise par une tendance systématique par où la mise en scène abdique au profit des intentions. Mais un sujet, aussi brûlant soit-il de par ses résonances avec l’actualité, ne fait pas un film.
A l’initiale, il y a le livre éponyme de François Emmanuel, un récit d’une centaine de pages, précis, violent, magistralement écrit. Là où l’écrivain brille par la fulgurance et la concision du trait littéraire, Klotz à l’inverse dilate à outrance ses séquences.
L’histoire raconte la trajectoire intime d’un psychologue (Mathieu Amalric) qui travaille au sein d’une multinationale, au département des ressources humaines. Chargé d’enquêter discrètement sur l’un des dirigeants qui présente des signes de démence, il sombre à son tour. Des lettres anonymes lui révèlent l’implication du groupe industriel dans le génocide Juif. Le film qui se voudrait une sorte de “voyage au bout de la nuit”, jusque dans son caractère affiché de “somme”, en reste à la tragique gesticulation désincarnée. Si le scénario d’Elizabeth Perceval maintient un tant soit peu le cap, Nicolas Klotz, qui peine à inscrire les corps dans le cadre, n’en fait rien.
A cet endroit de mon propos, je te vois froncer le sourcil, ô lecteur tatillon et me rétorquer que c’est bien l’objet que poursuit Klotz : figurer la dislocation progressive d’individus broyés par le système. Que ce soit dans l’entreprise ou l’administration nazie, la même logique industrielle d’élimination des êtres, désignés par une terminologie similaire (des “unités”), s’exerce violemment.
Mais pour que ce constat soit efficient, encore faut-il (et c’est un postulat) que ces corps existent et ne soient pas réduits à de tristes pantomimes. Les personnages secondaires, qui plus est antipathiques (les collègues, la petite amie), servent uniquement de faire-valoir. Le seul personnage intéressant, un aspirant cadre qui accepte toutes les humiliations pour intégrer l’entreprise, est abandonné très rapidement.
Quant à la multinationale, elle est ramenée à une métonymie : des bureaux tristes aux couleurs sombres. Dans ce souci de filmer à l’économie, Klotz sombre dans la caricature. Les cadres boivent systématiquement du champagne, quand le petit peuple a la décence de siffler des canons de rouge. Le sommet est atteint dans une scène inutile de bistrot où le premier plan est occupé par des figurantes qui chantent. Amalric se tient en retrait. Il n’y a plus de personnage principal, juste le peuple dont on affirme avec opportunisme et maladresse la prééminence.
En se retranchant derrière son sujet là où il aurait du engager les corps, Klotz manque son objectif : rendre compte de l’humanité, cette “pourriture en suspens” écrivait Céline.
Reste le très beau monologue de Lou Castel, acteur trop rare dont l’ambiguïté n’a d’égale que le charisme. Où son personnage affirme que le langage, devenu purement technique, réduit le rapport à l’autre. Klotz rate l’occasion de refermer là son film. Et de nous asséner une fin qui signe définitivement son incapacité à donner du corps à un verbe fulgurant : un plan au noir qu’accompagne un monologue, visant à incarner les victimes de la solution finale.
Mais à l’image, il n’y a plus rien. Juste un trou noir, une béance, stigmatisant le problème général d’un film privé de corps. Nicolas Klotz est un cinéaste qui filme tout petit un sujet trop grand pour lui.
Crédits : Mathieu Amalric dans La Question humaine de Nicolas Klotz.





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