Archive pour la catégorie ‘Conversations secrètes’

Making of


 


On a frôlé l’incident diplomatique entre la France et la Roumanie, ce samedi 1er décembre 2007. Ca se passait au Reflet Médicis, à l’occasion d’une mâtinée de tournage avec trois artisans du nouveau cinéma roumain : Cristi Puiu, Catalin Mitulescu et Corneliu Porumboiu. C’était là une première étape, pour la moins improvisée, du documentaire que je tourne actuellement sur l’émergence de la cinématographie de l’Est. Ils étaient exceptionnellement à Paris tous les trois pour les rencontres internationales de cinéma. Il fallait tourner, croiser leur parole, entrer en débat, capter cette énergie. Il y avait urgence. Mais de l’écriture à la réalisation, il y a un écart que j’ai mesuré à mes dépends. On ne s’improvise pas réalisatrice quand on est critique de cinéma. Oublié le commentaire : il s’agit d’orchestrer une vraie rencontre où la caméra s’invite mais ne doit pas faire écran. Tenir la caméra à la bonne distance mais pas seulement. Le corps tout entier est impliqué. Mon erreur a été de ne pas m’exposer suffisamment. Un documentaire, c’est du donnant donnant. On ne peut décemment pas prendre si l’on ne met pas de soi. D’où ces photos du making of où j’apparais après plus de trois ans d’anonymat bloguesque. L’exposition n’a rien de nombriliste. Elle est nécessaire à ce stade.
Les cinéastes roumains sont fâchés qu’on les englobe dans des catégories artificielles, établies par des journalistes paresseux. Il faudrait avoir à l’égard de cette cinématographie, la même exigence qu’ont les cinéastes pour leurs films. Il n’existe pas de nouvelle vague roumaine, ni de mouvement post-décembre, mais des artistes qui revendiquent à leur niveau un univers singulier. Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu) me l’a fait savoir avec véhémence mais justesse. Depuis, des bières ont été bues, hors caméra. La rencontre a bien eu lieu, riche et pleine de promesses. L’exercice a été profitable.

Photos : Moland Fengkov.

Avant-dernier cliché de la série : Cristi Puiu, bras levé. Catalin Mitulescu, à sa droite. Corneliu Porumboiu (main sur le menton) dont les films s’inscrivent dans une veine plus burlesque.

 

Oliveira vu par Jacques Sicard.

J’accueille de nouveau les ciné-poèmes de Jacques Sicard, invité permanent de ce blog, qui porte sur trois films de Manoel De Oliveira un regard acéré. De toute évidence, il s’est approché du secret…

                                                    Oliveira
                            Portrait dînant d’une nature morte

Francisca

L’amour, qu’un certain poète a dit fou pour qu’on ne le confonde avec ce qui se jouit ordinairement ici-bas sous ce nom, est une invention de la névrose.

Névrose dont la figure cinématographique élective est le plan-séquence ou plus exactement le plan frontal fixe racontant une histoire.

C’est-à-dire où, seule incarnation possible dans le monde de cet amour, passe la littérature dans le temps qui ne passe plus.

 

Le Cinquième Empire – hier comme aujourd’hui

Parole et utopie. Non parole ou utopie. Car l’une et l’autre sont mêmes. Et ce n’est pas tant que les faits, dans leur entêtement, ajournent l’utopie, mais qu’ils n’ont rien à voir avec elle. Elle qui se réalise sans reste dans la parole ou, plutôt, y vit. Comme sont vécus les rêves, même s’ils ne se réalisent pas.

Monde ou parole. Mais image et monde. Monde terrible, image terrible. Incurable réalisme de l’image qui enflamme d’existence tout ce qui entre dans son champ. Comme s’embrase les pierres jetées dans l’atmosphère du fond de l’espace, s’y consume la parole. Comme brûle la peau d’un vampire exposée à la lumière du jour, y brûle la nuit chimérique que la parole tisse par maux et merveilles. Le film en grésille, il sent la chair ou l’ombre cuite des anges.

Belle toujours

A l’heure où, chose presque insensée aujourd’hui, il s’éteint peu à peu de vieillesse, Oliveira n’a pas à réduire le champ de son œil : voilà presque trente ans qu’il se borne à régler son cadre sur les cadres restreints de l’œuvre d’art et n’enregistre que la beauté formelle, celle qui n’a pas de contrechamp naturel.

Cinq six bougies, dans Belle toujours, assurent la vacillante profondeur d’un cabinet particulier qui tient de la chambre tombale de des Esseintes ornée par les collections, les livres, les préciosités des Goncourt. Là, de part et d’autre d’une table, un couple. Moins un homme et une femme autour d’une assiette que deux portraits dînant d’une nature morte. Convaincus sans doute que dire n’est pas faire et que c’est chose heureuse, ils n’échangent aucun mot qui ne puisse être écrit, si bien qu’ils se taisent. Riant sous cape, les couverts tintent dans le silence de ce moment célibataire, tandis que les serveurs desservent plus qu’ils ne servent , et que l’incongruité d’un coq, apparu dans l’embrasure de la porte, suggère qu’il n’y a d’au-delà de nos jours que dans les limites puériles de la citation surréaliste. Il fait froid, soudain, mais sans brutalité. Puis tout devient noir comme le charbon, comme un astre carbonisé qui absorbe, sans le refléter, le rayonnement lumineux de son soleil. Dernier effet de l’Art.

Quelques variations sur Ozu.

Jacques Sicard est l’auteur de très beaux ciné-poèmes qu’il a eu la gentillesse de m’adresser. Frappée par l’acuité de son regard et l’intensité de l’expression littéraire, j’ai eu envie de l’inviter sur ce blog. Voici donc quelques extraits de ses variations sur Ozu.

2- 

 

Il n’y a pas de passage du temps, chez Ozu – en vérité, le temps y passe comme toujours il passe, insensiblement, selon des différences infimes – mais c’est la perception exclusive de cet infime qui, dans ses films, immobilise le temps.

D’un film l’autre, d’une séquence l’autre – Ozu joue sur des différences infinitésimales – sur ce qu”est l’infime (un excès du rien) au détriment de ce sur quoi il ouvre (l’espace et le temps).

 

Les différences infimes par quoi se marque le passage du temps – se fixant sur elles, Ozu les change en une suite de rimes et d’échos – un ruban de Möbius où moirent hypnotiquement, la fuite, le songe et leurs infinies déclinaisons.

Voir « Il était un père » d’Ozu, pour savoir à quel point c’est beau de voir un homme qui s’éloigne, dos tourné, dans la claire lumière de l’été japonais.

Où qu’on aille, c’est vers une corvée qu’on va. Le fétu d’homme, ici, ne déroge pas. La rigidité morale de sa tradition entraîne à y consentir avec le sourire. Et pourtant, rien ne peut faire que, par rapport à cela, ce ne soit un éloignement qu’on voit.

La singularité de son allure ressemble à la visualisation par Hitckcock du vertige de Scottie dans « Vertigo », son pas combine un mouvement avant et un mouvement arrière, l’un dans l’autre : visiblement, il va – sensiblement, il s’éloigne de là où il va. Mais aucune tête n’en tourne. Juste vient la tranquillité, comme vient le soir à la pointe extrême des feuilles.

Ce double mouvement, le fils de cet homme en donne l’impulsion. Car le film, en forme de folie douce, est l’hommage paradoxal à son père d’un fils peu décidé à le devenir. Fils qui veut rester fils auprès du père. Fils, seulement fils – donc, plus du tout un fils. Auprès du père, seulement père – donc, plus du tout un père. L’un empêche l’autre de devenir autre chose, et au fond de disparaître.  Il le retient au bord du sort commun. Il lui fait faire un pas en arrière. Un pas qui, au sens le plus absolu, éloigne. Autrement dit, sauve, conserve et dénature. Cela qui est fou. On n’en dira jamais assez la violence rentrée. Sous nos yeux, le petit homme en allé trottine dans le lumière de plus aucun été.

 

11-

 

Puissions-nous nous tenir où nous croyons vivre comme au milieu des maisons d’Ozu.

Ou l’insistante multiplication des cadres, dans le cadre du plan, ne signifie pas la réduction carcérale du mouvement,

mais la possibilité d’une cachette démultipliée par les objets domestiques, ces  sabliers en forme de cloisons, de fenêtres, de portes, de meubles, de vases.

Cachette magnifiquement imprenable, de l’être à l’aide de grains de sable, où l’expansion de l’univers,

la rotation du monde, l’histoire des sociétés, l’économie de la boutique ni  l’impudence des regards

ne sauraient venir traquer jusqu’à la crise finale, celui ou celle qui, sans passer par le cimetière, rêve d’arrêter tout.

 

India Song

(Un monologue intérieur)

Ce manège avait duré près d’un an. Je préparais chacune de mes sorties comme une comédienne, ses entrées sur scène. Un cérémonial auquel je ne dérogeais jamais : ajuster mes cheveux, soigner ma mise et mon maquillage. A l’époque, j’habitais un deux pièces du côté de Jourdain, dans une rue qui ne dormait jamais.
Je ne saurais dire quand tout cela a commencé, ni quand j’avais remarqué l’homme derrière la vitre. Il se tenait là tous les jours, immuablement penché de trois quart sur son ouvrage. Je passais devant la boutique chaque soir pour rentrer chez moi. La tendre inclination de son profil m’avait frappée. Il était d’origine indienne, chevelure de jais, la quarantaine, une beauté aristocratique qui détonnait avec le décor.
Quand mes yeux rencontrèrent enfin les siens, le rituel s’enclencha. J’avais dorénavant rendez-vous avec mon “narcisse noir” auquel j’allais rendre un hommage silencieux au fil des mois.
J’aimais l’idée de l’écran qui nous séparait, la vitrine projective contre laquelle butait mon désir spectatoriel. Le regarder suffisait à mon bonheur. Nous avons progressivement apprivoisé les apparences et commencé une conversation muette. La paroi de verre renvoyait maintenant nos saluts intransitifs : seule ma voix me revenait, orpheline de son destinataire. Il y eut bientôt ses sourires, comme une trouée dans l’écran, qui me laissaient rêver au frôlement harmonieux de ses mots.
Et puis, j’ai déménagé. Curieusement, je n’ai jamais cherché à revoir mon bel acteur du muet. Trois années s’écoulèrent ainsi, m’éloignant de ma chimère. Quand un soir d’automne, je vis l’homme se matérialiser devant moi, au sortir d’un café. J’aurais voulu l’esquiver - le cœur me battait si fort - mais souriant, il se dirigeait déjà vers moi avec assurance. Le temps se fige avec moi, suspendue aux mots tant désirés de la rencontre. Il est volubile. La tête me tourne.
Tout se brouille. Un larsen lancinant bourdonne dans mes oreilles. Je ne l’écoute plus. Un trop plein d’émotion ? Non, une réalité plus cruelle. Sa voix ne colle pas. Douloureuse dichotomie corps/parole : sa tessiture n’est pas au diapason de l’image désirante que j’avais imprimée.
Je cherche, tout le temps de notre échange, à opérer la synchronisation, rejouant le passage du muet au parlant à qui l’on doit une tragique séparation. Le cinéma muet, “art de la totalité” que l’avènement du son a bousculé ! Par le procédé de la surimpression, les films muets donnaient à entendre et à voir, dans le même plan, les sons entendus par les personnages ou leurs pensées. Au passage crucial du parlant, des stars comme Garbo durent imposer leur partition : sa voix, trop rauque, dissonnant avec ses traits, déplut au public.
Mon prince indien parle maintenant à tort et à travers, mais il a pour moi la voix d’un autre. Me voilà entrée de plain-pied dans la modernité de Duras, laquelle voulut rompre avec la convention du corps et de la voix unifiés au cinéma. A ce synchronisme, elle opposa l’errance poétique, la parole désolidarisée de son instance énonciatrice. Mais j’avais beau tenter de trouver quelque harmonique dans mon “India Song”, le hiatus persistait.
Evoquant Psychose, Michel Chion, parlant d’”impossible mise en corps“, clarifiait mon trouble. “Ce n’est pas pour rien si cette expression rappelle celle de mise en bière ou de mise en terre. Il s’agit bien en effet de quelque chose qui s’apparente à un enterrement.”
Sur ce bout de trottoir, un soir d’automne, je faisais en direct mon deuil de l’image. La voix ne pouvant se fixer sur le corps de mon interlocuteur ou “occuper la position en retrait du montreur d’images était condamnée à errer à la surface”.
L’homme m’a donné son numéro de téléphone. Je ne l’ai jamais appelé.

Crédits : Caillebotte, Jeune Homme à la Fenêtre.
Michel Chion, La Voix au Cinéma, Ed.de l’Etoile, Cahiers du Cinéma, 2005.

 

Le bruit qui semble les fasciner

Nous comprîmes l’emprisonnement que c’est d’être une fille qui vous oblige à réfléchir et à rêver et finit par vous apprendre à marier les couleurs.
Nous apprîmes que les filles sont des femmes déguisées, qu’elles comprennent l’amour et même la mort et que notre tâche est de faire le bruit qui semble les fasciner.
Nous apprîmes qu’elles savent tout de nous alors qu’elles nous demeurent insaisissables.

Extrait d’un monologue de Virgin Suicides.

 

Contrechamp parle allemand

 

J’ai donné mon premier entretien en tant qu’”artist of the week” (sic !) pour le site culturel autrichien Eutopia.
Contrechamp s’explique enfin… en allemand ! Merci à Marie Bendl qui a eu l’idée saugrenue sympathique de cet échange européen !
Le site a aussi traduit quelques uns de mes billets. Cela ouvre des perspectives intéressantes : l’envie d’aller voir ailleurs comment s’éprouve la cinéphilie.

Jeu concours de l’été :
J’envoie une photo dédicacée à qui, le premier, donnera une traduction exacte de l’entretien !

 

Storytelling

 

Les histoires n’arrivent qu’à ceux qui savent les raconter“.
P. Auster

 

Photogramme : Lars Rudolph dans Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr.  

Alias

 

Elle m’a dit : « je veux rompre avec la dimension réflexive de mon blog, en faire un dispositif réfractaire »
Elle m’a dit : « qui se ressemble, se dissemble »
Elle m’a dit : « je veux être spectatrice de l’objet que j’ai inventé »
Elle m’a dit qu’elle apprenait l’italien et voulait lire Dante dans le texte.
Elle m’a dit : « je les ai préparés à l’idée . Ne contrefais pas, imite ».
Elle m’a dit qu’elle n’interviendrait pas dans mes choix.
Elle m’a dit : « tu es mon jumeau de cinéphilie ».
Elle a souri, à l’évocation de la rétrospective Tarkovski que nous avions vue ensemble, il y a quelques années.
Elle m’a dit : « je suis fatiguée de moi-même et j’envisage de procéder à mon remplacement ».
Elle m’a dit : « sois mon alias. On ne parle pas de blog collectif ».
Elle m’a demandé de la remplacer.
Elle ne sait pas combien de temps.
Et puis, elle est partie d’un rire tonitruant, de ce rire qui lui dessine deux fossettes au niveau des pommettes. Un couple s’est retourné dans le café.
Est-ce pour cela que j’ai accepté l’expérience ?
Je lui ai assuré qu’elle prenait un risque.
Elle m’a dit que Contrechamp avait maintenant une existence autonome, qu’elle pouvait s’en désaliéner. Elle voulait que ce soit à minuit, aujourd’hui.
Elle a griffonné les codes administrateurs sur un bout de papier. Nous sommes sortis grisés du café. Et je l’ai regardée s’éloigner, petite sous la pluie. La tête me tournait.
Je m’appelle Emmanuel. C’est le prénom qu’elle m’a donné.

Photogramme : Angela Molina dans Cet Obscur Objet du Désir de L. Bunuel.

Le cinéma porno est-il baroque ?

 

Winfred :
Mais le corps masculin, lui est classique, il n’y a que le sexe qui soit baroque.

Hermione :
C’est curieux ça, ça m’a toujours impressionnée, ce bout de baroque greffé sur une surface purement classique.

Winfred :
Comment inclure une forme baroque sur une surface classique sans qu’il y ait rupture de style ? De ce point de vue, la statuaire Renaissance ne s’en tire que grâce à un compromis. D’ailleurs, la statuaire grecque a eu les mêmes problèmes.

Hermione :
Oui, ils ont supprimé les poils par exemple.

Dialogue extrait de Lisbeth est complètement pétée de Armando LLamas, Ed. Solitaires Intempestifs, 2001.

 

Partant de ces considérations drôlatiques et délurées, doit-on envisager sérieusement et sous l’angle du baroquisme, la pornographie, laquelle s’inscrirait en rupture avec un classicisme cinématographique ?

Entre onze heures et minuit

- Elle a du style
- C’est qu’elle est comme elle pense.

Extrait d’un dialogue avec Louis Jouvet, parlant de Madeleine Robinson  dans le film d’Henri Decoin.

Photogramme : Simone Sylvestre.