Archive pour la catégorie ‘Conversations secrètes’

Histoire du manteau rouge

Un rendez-vous dans un bar entre deux cinéphiles qui ne s’étaient jamais rencontrés. Ils se tiennent assis au comptoir, l’un à côté de l’autre, sans le savoir. Au bout de cinq minutes, elle l’aborde, un peu gênée. Il s’attendait à ce qu’elle soit vêtue d’un manteau rouge, selon le signe distinctif dont ils s’étaient convenus.

- Tu ne devais pas venir habillée d’un manteau rouge ?
- Si, mais je sors du bureau et n’ai pas eu le temps de me changer. Ce matin, en partant de chez moi, j’ai empoigné machinalement mon manteau noir.

Ce matin, en partant de chez elle, elle a sciemment remis sur le cintre son manteau rouge. Elle voulait avoir une image d’avance sur lui. L’identifier avant qu’il ne l’identifie.
Elle l’a regardé entrer dans le café, l’a observé s’asseoir et commander. Et puis, surtout, elle l’a vu, un court instant, sourire pour lui. Moment fugitif qu’elle a enregistré dans sa banque d’images personnelle. L’esquisse d’un sourire, une gestuelle précise, préalables au langage.
Elle n’y peut rien. Elle aime ça au cinéma : la puissance d’apparition des personnages, la rencontre qui s’opère par le geste.
Elle aime aussi des cinéastes comme Hitchcock, lesquels lui donnent toujours une image d’avance sur les personnages.

Crédits : Le Manteau rouge de Reginald Gray, 1996.

Tout vrai regard est un désir

Entendu à la radio, Breillat évoquer sa rencontre avec Rossellini.

Rosselini : Que comptez-vous apporter au cinéma en tant que femme ?
Breillat : le regard de la honte.

Photogramme : Rocco Sifredi dans Anatomie de L’Enfer.
La phrase du titre est de Musset.

Sur la corde rêve

- Cigarettes et café, je trouve que ça va bien ensemble.
- Tu penses que tu en bois trop ?
- Non, non, le café c’est bon pour la santé !
- Moi, j’en bois toujours beaucoup avant d’aller me coucher, comme ça, je rêve en accéléré.

Steven Wright et Roberto Benigni dans Strange to meet You (Coffee and Cigarettes de Jim Jarmusch).

Dieu est un service public

Deux prostitués mâles, sur le trottoir :

- Quand notre vie va-t-elle commencer ?
- Quand Dieu sera mort.

Crédits : My Own Private Idaho de GVS. D’après une séquence, vue au zapping (Canal +).

Tout montrer

Sebastian Benedict, Sandy Marks et John-Philip T.C (prononcer « Tissi ») devisent dans une soirée parisienne. Ils sont isolés dans une pièce d’où leur parvient la clameur d’une fête animée. Un jeune homme prend des photos à la lampe torche. Les invités posent. Jon-Philip parle russe, Sandy s’allume une cigarette fine et Sebastian finit sa vodka d’une traite.

SB : Alors Caché ?
JPTC : Bah, je ne l’ai pas trouvé ! (rires)
SM : Moi, non plus !
JPTC : « Je ne l’ai pas trouvé », elle est bonne, non ?
SB : Ouais ! J’avais envie de parler du film sur mon blog, avec ce titre : « Caché. Où ça ? ».
SM : Oui, c’est bien le problème. Il n’y a rien qui ne soit montré dans la bande !
SB: C’est juste, le mystère s’étiole très vite.
SM : Le visible est constamment exposé, surexposé.
JPTC : Et le climax est atteint avec le suicide de Bénichou.
SB : Il dit d’ailleurs à Auteuil, « je voulais que tu sois là pour voir ça ».
SM : … assignant par là même au spectateur sa place. Haneke dit au public, « je voulais que vous soyez là pour voir ça ».
JPTC : En même temps, ce n’est pas nouveau, dans sa filmographie, que de faire du spectateur l’otage de dispositifs forclos.
SB : Oui, mais à la limite, je trouvais Funny Games, où il y a le même procédé de rembobinage de l’image, plus honnête.
SM: Funny Games parvenait à être réellement anxiogène. La caméra de vidéo surveillance ne montre rien dans Caché. Je dirais même que c’est paradoxalement sa vocation. Elle objective le réel. Haneke est à la lisière : entre l’enregistrement morne du réel et sa subjectivisation. Pour autant, ça ne peut pas fonctionner bien longtemps comme agent dramatique.
JPTC : « Le visible est à nous, le caché est à Dieu » dit un proverbe arabe.
SM : Ah, tiens, justement un ami me disait que Haneke avait refusé d’aborder deux sujets de conversation en interview : Dieu et le sexe !
SB : Pas étonnant, son cinéma est très puritain, au fond.
SM : En fait, Haneke n’a pas compris que « ce qu’il y a de beau dans un mystère, c’est le secret qu’il contient et non la vérité qu’il cache ».
JPTC : le film s’échine à chercher la vérité, en effet.
SB : …au détriment du secret.

(Ce récit est purement fictif. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.)

Crédits : Michael Haneke, souriant, au Festival de Cannes 2005. Photo Moland.

Et alors, à la fin ?

(Elle et lui, à l’Etrange Festival).

- Je suis sortie de la projection au bout d’une heure. Et toi ?
- Je suis resté dans la salle.
- Et alors, à la fin ?
- Ca se termine !
- Encore heureux ! Mais comment ? (elle rit).
- Pourquoi ris-tu ? Je suis sérieux.
Ce n’est pas si évident pour un film de se terminer !
- Lorsqu’on raconte une histoire, on la fait avancer jusqu’au dénouement. Le récit s’accomplit dans sa conclusion.
- Pas toujours. Il y a des films qui ne se terminent jamais. On a l’impression qu’ils sont à recommencer ou se recommencent éternellement.
- Oh ! les fameuses « fins ouvertes » ?
- Je ne pensais pas à cela en particulier. Mais plus à ces fictions dont on se dit que chaque image « a son histoire à elle ». Films où les réalisateurs explorent l’histoire de ces images, lesquelles ne sont que le début de toute une série de récits.
- Des cinéastes archéologues ?
- D’une certaine manière. Des conteurs plutôt.
- Tu penses à quel réalisateur ?
- A Kiarostami, notamment.
- Cette idée de « film qui ne s’achève pas » a aussi à voir avec le secret. Chez Kiarostami, on est comme ses jeunes héros : des chercheurs de secrets.
- Oui, mais une fois que les héros ont découvert ces secrets, ils les gardent pour eux. Nous, nous devons continuer à chercher….

Le syndrome Solaris

- Tu n’as pas l’intention de spoiler sur Lost tout de même ?
- Non, je n’ai pas vu tous les épisodes, mais je sais qu’il y a un bateau qui vient chercher un des survivants.
- Ah bon ?
- Oui, l’enfant.
- Naaaaannnn, tais-toi !
- T’inquiètes, ça se termine en queue de poisson à la fin de la saison 1.
- Ouais ?
- Bah ne demande pas.
- Si !
- Ils trouvent l’écoutille avec un puits qui descend sous l’île.
- Non ? ! N’empêche, il est trop fort ce JJ Abrams. Après Alias, il joue de nouveau avec maestria sur le trouble identitaire.
- Oui, les personnages ne cadrent jamais complètement avec l’idée qu’on se fait d’eux. Des avatars, en somme, un peu comme l’île.
- L’île leur ressemble.
- C’est le syndrome Solaris.
- Tu parles du film de Soderbergh où l’on voit les fesses de Clooney ?
- Euh…non. Je pensais au Solaris de Tarkovski. Tu te souviens de cet ultime et vertigineux travelling arrière ? On se rendait compte, horrifiés, que le scientifique n’avait jamais quitté la planète Solaris. Son retour sur terre n’était qu’une projection mentale de plus.
- Dans Lost, l’île matérialise les visions et les souvenirs des héros.
- Voilà où je voulais en venir. Ca me paraît, du coup, un peu faible, quand chez Tarkovski, ce motif participe d’une réflexion plus globale sur les limites de la conscience et de la morale humaines.
- Tarkovski ne croyait pas au bonheur.
- «Faut-il qu’un homme soit tombé bien bas pour se croire heureux» disait Baudelaire !
- Quel cynisme ! Tu ne peux tout de même pas nier que Lost est très efficace.
- Disons que la série joue avec brio sur l’attente. Je dirais même mieux : elle correspond à un véritable horizon d’attente.

Interview blog-job (because blogging is a dirty job but somebody’s got to do it)

Contrechamp : Merci de m’avoir invitée, Thierry. Il m’est apparu très clairement que le cinéma relevait du féminin depuis ses origines, mieux qu’il en était une réification. Une intuition qui a fait jour après avoir conclu mon article sur Odete.

Thierry Ardisson : « l’héroïne énonce la vérité du désir de cinéma, principe féminin s’il en est » ! Mais le principe du désir, ce n’est pas la frustration ?

Contrechamp : le cinéma joue de frustration en permanence, en ne donnant à voir que de « grands fantômes », comme l’écrivait Diderot à propos du théâtre.

Thierry Ardisson : Mais où tu vois du féminin chez Griffith ou Ford ?

Contrechamp : Quid de la mère patrie ? Même dans les films d’hommes, le motif reste féminin. “Quel que soit le père de la maladie, un mauvais régime en fut la mère” affirmait l’écrivain anglais George Herbert.
” Le père de la maladie” du cinéma, c’est la femme. On n’y peut rien. C’est comme ça depuis le début ! Debray l’a écrit très justement : le péché originel est un péché d’image : « Eve vit que le fruit était bon ». Les vamps au cinéma, de Theda Bara à Betty Blythe ou encore Heddy Lamarr, sont des réminiscences de l’Eve biblique. Mais, je ne t’apprends rien Thierry. Avec elles est né le star system.

Thierry Ardisson : Ouais. C’est Carl Laemmle qui a inventé le star system ?

Contrechamp : Oui, en 1910, il a médiatisé la fausse disparition de Florence Lawrence, une actrice à sa solde. Un gros coup de pub.

Thierry Ardisson : Ouais. Mais au fait, ça t’embête pas qu’on dise de toi que tu es une «bimbo universitaire» ?

Contrechamp : le milieu du cinéma est impitoyable pour les femmes. Mais j’assume pleinement ces deux polarités.

Baffie : connasse !

Une dispute

- Arrête !
- Quoi ?!
- Arrête la voiture immédiatement. Je descends.
- On est à 6km du centre ville. Tu ne vas pas rentrer à pied ?
- Je ne veux plus t’entendre. Si j’avais su que ce film te mettrait dans cet état.
- Je suis désolée mais il parle de nous. J’ai envie de te le crier. Ce monologue, oui, j’ai envie que tu l’entendes. Alors, je te le dis :
« je ne peux plus supporter ce silence, ces murs, ces chuchotements pires que le silence où vous m’enfermez. Ces journées pires que la mort que nous vivons ici, côte à côte, vous et moi, comme deux cercueils placés côte à côte sous la terre d’un jardin figé lui-même, un jardin à l’ordonnance rassurante, aux arbustes taillés, aux allées régulières où nous marchons à pas comptés, côte à côte, jour après jour à portée de main mais sans jamais nous rapprocher d’un pouce ».
- Tu me fais chier avec ton Alain Resnais. L’Année dernière à Marienbad, c’est tellement poussif. Ils ont l’air tous morts là-dedans !
- Oui, c’est exactement cela. Comme le couple dans La Notte est moribond. Antonioni filme de facto une double agonie: celle d’un couple et d’une société qui entre dans l’ère industrielle.
- Putain de cinéma des années 70 ! Toi et tes petits copains de la revue P., vous êtes de grands névrosés, élitistes et méprisants.
- Tu devrais faire preuve de plus d’ouverture d’esprit. Antonioni, toujours à propos de La Notte, disait que « notre connaissance n’hésite pas à se renouveler, à affronter de grandes mutations tandis que notre morale et nos sentiments restent prisonniers de valeurs inadaptées et ne trouvent pour se libérer que de pauvres expédients cyniques, érotiques et névrotiques ».
- Le cinéma est pour toi cet expédient.
- Tu te trompes. Il est une libération.
- Gare-toi.

Epilogue.
« L’amour est le reliquat de ce quelque chose qui fut immense et qui a dégénéré » écrivait Tchékov, non sans ironie. Quelques semaines plus tard, je quittais ce garçon et emménageais à Paris. 1997.

(Photogramme : Delphine Seyrig dans L’Année dernière à Marienbad)

La tragédie des pères

- (…) Non, ce n’est pas que tu es fatiguée. Je dirais plutôt que tu n’es pas là.
- Tu veux dire que j’ai des absences ?
- …
- C’est que je vis dans les films. Ils font écran et se remémorent constamment à moi.
- Tu veux dire que les films te possèdent ?
- A défaut de pouvoir jamais les posséder pleinement, oui.
- Tu pensais à quoi, là ?
- Aux films que j’ai vus à Cannes, travaillés par le silence et la question de la paternité. Pasolini disait, dans Le Pornographe, que « l’histoire, c’est la passion des fils qui voudraient comprendre les pères ». La progéniture, dans Broken Flowers, Don’t Come Knocking at my Door, Caché ou L’Enfant, est celle par qui le père, aussi défaillant soit-il, existe. Le cinéma n’est jamais qu’une question de figure tutélaire de toute façon.
- C’est la même chose dans les mythes ou la tragédie ?
- Oui, mais plus encore au cinéma, j’y ai trouvé la matière à fantasmer mes propres origines. Comme Daney en somme qui cherchait, au détour de l’image, la réification du père mort dans les camps. Ca me touche beaucoup et tu sais pourquoi.
- (…) Tu parlais du silence ?
- Oui, je m’engouffre dans les nôtres pour penser aux images. Le silence donne aux images un surcroît d’existence, comme les fils aux pères.
- Tu parles du cinéma muet ?
- Non, du cinéma moderne. Bresson disait précisément que « le cinéma sonore avait inventé le silence ». Ca n’a jamais été aussi vrai que dans le dernier Hou Hsiao Hsien, Three Times. Je dirais même que ce silence là invente l’amour.

(photogrammes extraits du film Three Times de HHH)