Archive pour la catégorie ‘critique’

Une Europe du chaos

Au moment où l”Europe se voit durement frappée par le terrorisme, s’impose à l’esprit, et avec acuité, l’énigmatique et sublime Film Parlé de Manoel De Oliveira.
Oeuvre éclairée, elle met en scène un professeur d’université (Leonor SIlveira) qui entreprend avec sa fille une croisière dans le Bassin méditerranéen. Le voyage est l’occasion de découvrir les hauts lieux de la civilisation où s’affirment la quintessence de l’Art et le génie humain.
Film très didactique, Un Film Parlé est le lieu de réflexions philosophiques et littéraires.
Penser l’Europe revient aujourd’hui à se poser la question de ses valeurs, de sa mémoire et de ses traditions, en somme, de son identité. Le cinéma de Oliveira s’inscrit dans cette contemporanéité.
Le réalisateur n’a de cesse de questionner ce patrimoine culturel, tant à l’échelle collective (l’Histoire et ses legs) qu’individuelle (les origines ou la filiation), acte de résistance à l’heure où le « global » l’emporte sur l’intime et le singulier.
En somme, Oliveira livre un pamphlet vibrant contre l’obscurantisme.
Mais le final proprement stupéfiant dynamite, au sens propre comme au figuré, tous les discours éclairés sur la civilisation. La barbarie l’emporte, à travers le terrorisme.
Vision très pessimiste qui n’en finit pas de me trotter dans la tête lorsque je regarde le journal télévisé…
S.

L’origine du monde selon David Lynch

Photo de David Lynch, série “Nudes” L’Origine du Monde de G. Courbet

Les personnages masculins chez Lynch sont mus par une angoisse castratrice forte. Face à la jouissance féminine qui leur échappe, ils sont désarmés. Le désir régressif de retour à la matrice se manifeste avec le psychotique Franck Booth (Denis Hopper) dans Blue Velvet. La consommation de drogues vise à le faire revenir à un stade primitif, pré-natal. Un masque à oxygène sur le nez, relié par un tuyau/cordon ombilical, il ouvre, halluciné, les jambes de Dorothy Valens (Isabella Rosselini), apprécie son entrecuisse offerte à son regard pervers mais néanmoins esthète, comme s’il contemplait le tableau de Courbet.

Certes, la femme chez David Lynch inquiète : à la fois sainte (la figure de l’innocente ou de la victime) et/ou putain (la garce nymphomane et vénale). Le personnage d’Alice/Renée dans Lost Highway illustre les deux pôles de cette indécision ontologique, propre au statut de l’héroïne lynchéenne. Il est par conséquent impossible pour Fred/Pete de posséder cette énigme (« You will never have me » lui sussure à l’oreille la spectrale Alice, avant de disparaître dans un tourbillon de sable blanc). L’écrivain Gibran Khalil illustre à merveille cet échec : « Tout homme aime deux femmes : l’une est création de son imagination, l’autre n’est pas encore née ».

Jeffrey Beaumont fait l’expérience initiatique du mal dans les bras de Dorothy Valens, explore des contrées insoupçonnées de sa propre sexualité : sado-masochisme, voyeurisme, fétichisme, homosexualité vont signifier son passage à l’âge adulte dans la transgression, ainsi que la perte de l’innocence.
Les sur-sexuels Sailor et Lula feront la même expérience. A la différence que la mère castratrice, qui fomente le meurtre de Sailor, sera reléguée in fine du cadre et de la fiction. Le couple recomposé formera une famille, terreau pourtant habituel de la monstruosité dans l’œuvre lynchéenne (Twin Peaks, Elephant Man).

En somme, le signifiant et récurrent mouvement qui va du dehors vers le dedans, figuré par des travelling élégants, exprime l’entrée des personnages dans le corps de la fiction et la volonté régressive de retourner à la matrice originelle.
S.

Pour la cinéphilie


Ces réflexions font écho aux textes de JS sur la « morale du travelling » et dont je recommande la lecture (cf lien, colonne de droite).

En ce qui me concerne, la cinéphilie va de paire avec une curiosité et une ouverture intrinsèques. Un cinéphile est quelqu’un qui va tout voir. Le monde même dans lequel il évolue devient un champ d’expérimentation, le lieu où se forme le regard, s’élabore les théories. En somme, la cinéphilie s’écrit à chaque instant. Pourtant, l’époque semble être au cloisonnement intellectuel.

Le retour à une certaine forme de conservatisme d’une revue comme les Cahiers du Cinéma n’encourage pas à l’optimisme. En quête de légitimité et soucieuse de redorer son blason après s’être fourvoyée du côté de la télé réalité, elle réhabilite dans ces colonnes les « références » incontournables de la critique ou les « pointures », rappel ironique du texte de Thierry Jousse, paru de triste mémoire, il y a 6 ou 7 ans.
L’intérêt porté à des medium ou des dispositifs « bâtards » a valu à la revue mythique les critiques les plus sévères. Mais après ce qui fut taxé de « dérive jeuniste », le retour à l’ordre moral prime. La sacro-sainte politique des auteurs continue à s’exercer. Il y aurait donc un cinéma « légitime » ou « pur » et des images « impures ». En réalité, des réalisateurs choisis parce qu’ils appartiennent au Cénacle et produisent des images validées, selon des critères arbitraires et caduques.

Pourtant, l’image a profondément muté. Ignorer aujourd’hui la télévision, les jeux vidéo, les clips, la DV et les home movies revient à être frappé de cécité. Quoi de plus problématique pour un cinéphile que l’aveuglement ?!

Plus inquiétant, cette vision réductrice n’en finit pas de contaminer la jeune génération de critiques, confite d’admiration et de respect imbéciles pour ses pairs. C’est pourquoi, je la qualifie de « génération irradiée ».

Alors qu’elle devrait se faire le témoin des changements profonds qui interviennent dans le domaine de l’image, elle reste dépositaire de principes moraux et esthétiques éculés. Ici, la censure s’exerce contre soi et contre les films.

Ainsi, les articles que je peux lire rendent de moins de moins compte de ce qui fait l’essence même d’un film. Les commentaires oiseux prennent le pas sur l’analyse, débordent le film, le contournent. L’objet se déplaçant, le film passe à la trappe. La matière cinématographique mérite pourtant qu’on la questionne inlassablement.
Le récent procès fait au film de Sofia Coppola, taxé de racisme, me révolte et me paraît symptomatique de ce regain de moralisme. Ce type d’attitude conduit à nier la beauté même là où elle se trouve de toute évidence.

Pour apporter une conclusion à ce qui constitue visiblement une véritable profession de foi cinéphile, je revendique fièrement l’impureté de mon regard qui me fait dialoguer Star Academy avec King Vidor (Une Etoile est née), la claustration du Loft avec L’Ange Exterminateur de Bunuel, The Bachelor avec Les Fiancés en Folie de Buster Keaton, une chorégraphie de Emio Greco avec Twin Peaks de David Lync etc..

D’ailleurs, Akira Kurosawa affirmait : « le cinéma ressemble tellement aux autres arts ; s’il y a des caractéristiques éminemment littéraires, il y a aussi des caractéristiques théâtrales, un aspect philosophique, des attributs empruntés à la peinture, à la sculpture, à la musique ». Dont acte.
S.