Archive pour la catégorie ‘Festival de Thessalonique’

Les enfants perdus d’Israël

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En Israël, le service militaire est obligatoire pour les filles et les garçons. Après trois ans de bons et loyaux services dans l’armée, ils profitent d’une indemnité de l’Etat pour s’envoler en Inde. Environ 90% expérimentent alors la drogue et à cause de son usage intensif, chaque année deux mille d’entre eux ont besoin d’une assistance médicale. Présentant des troubles psychotiques, ils perdent totalement pied avec la réalité. Ce syndrome s’appelle « flipping out » et donne son titre au documentaire de l’israélien Yoav Shamir. Parti en Inde à la rencontre de ces anciens militaires ravagés par les paradis artificiels, il ramène un documentaire puissant sur une jeunesse en déshérence. Car sous ses airs de colonie de vacances à ciel ouvert, une réalité bien plus inquiétante fait jour dans les villages où les jeunes israéliens ont posé leurs bagages. A longueur de journée, ils s’adonnent au défoulement narcotique. Mais en lieu et place d’extase, certains goûtent à l’enfer. Convaincus d’être investis d’une mission pour l’humanité, suicidaires incontrôlables, ils doivent être rapatriés d’urgence dans leur pays pour y être soignés. Encore faut-il les retrouver. Yoav Shamir part à la recherche de l’un d’entre eux, assisté d’un religieux, revenu des mêmes aîmes. La traversée du pays, du nord au sud, est l’occasion de nombreuses rencontres. Face caméra, de petites communautés d’israéliens se défoncent, lézardent dans des hamacs et évoquent la jouissance que leur procure leur séjour dans un pays où les autochtones manifestement composent avec cette “invasion”. D’eux, un jeune homme dit qu’ils sont comme les Palestiniens, “des enfants attardés”. Quand le réalisateur essaie de savoir s’ils sont troublés par les actions qu’ils ont menées contre les Palestiniens, il obtient la réponse attendue : “nous avons suivi les ordres et fait ce qu’il était légitime de faire”. Première partie malaisante d’un film qui vire au thriller dans sa seconde moitié. Qu’est devenu ce jeune homme que tient à récupérer par tous les moyens les autorités israéliennes locales ? Le film marche sur ses pas. Ses camarades parlent de lui à contrecoeur. A la nuit tombée, le réalisateur croise une autochtone crédule qui avait rendez-vous avec le garçon. Il lui a promis de racheter son commerce, comme à la moitié des villageois. Quand a lieu l’ultime confrontation, et que l’on retrouve enfin l’électron libre, Yoav Shamir a la pudeur de poser sa caméra à terre. Nous ne verrons pas le visage du garçon mais ses propos menaçants envahissent le cadre. Il se dit omnipotent et investi du pouvoir de détruire ceux qui tentent d’entraver sa mission pour l’humanité. Discussion houleuse en forme d’épilogue à un film flippant qui révèle toute l’envergure d’un véritable problème de société.

Sauve qui peut la vie

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On peut ne pas croire un petit mensonge, mais si un gros est répété avec suffisamment de vigueur et de régularité, il pourra éventuellement s’enraciner dans les esprits des masses uniformisées” prophétisait Goebbels. A cette entreprise de mystification répond aujourd’hui une démarche de vérité : l’enregistrement des témoignages des rescapés de l’Holocauste. Parce qu’ils sont en train de disparaître, préserver leur parole relève de l’urgence. Mais comment la filmer ? Claude Lanzmann nie l’archive. Y recourir serait, à ses yeux, un obscène exercice de reconstitution. L’horreur est irreprésentable. Et partant de ce postulat moral et esthétique, les possibilités se réduisent. Qu’on opte pour le seul témoignage frontal ou qu’on le documente, rendre compte de l’expérience de l’horreur divise. “Il n’y a pas de devoir de mémoire car la mémoire n’a pas de devoir” dit Godard fort à propos. Alors comment évoquer le plus grand traumatisme de l’histoire contemporaine, en étant le plus juste ? Filmer au présent, en laissant la vie s’engouffrer dans les interstices d’une expérience de mort. C’est ce que fait le documentariste danois Jon Bang Carlsen dans Purity beats everything, de loin le film le plus réussi que j’ai vu sur le sujet. Constitué de témoignages de deux survivants de la Shoah, ce documentaire de création leur porte une attention émue. Leur parole s’incarne à travers une nature bruissante. Le procédé métaphorique n’a rien de cosmétique. Au contraire. Il permet de mettre en perspective passé et présent, chaos et paix. Dans le calme d’une maison de campagne, à proximité de l’Allemagne, le réalisateur travaille ses images sur ordinateur. Allers et retours entre le film en train de se faire et sa version achevée, plein écran. A l’extérieur, la corde à linge est battue par un vent violent. Les habits se gonflent d’une présence invisible. L’Histoire est un grand vêtement sans couture que viennent incarner les mots d’un homme et d’une femme, rescapés d’Auschwitz et réfugiés en Afrique du sud. Bang Carlsen a l’honnêteté de ne pas couper quand il se fait sévèrement admonester par son interlocutrice. Elle lui demande de ne jamais comparer l’Apartheid avec l’Holocauste. Volonté maladroite sans doute d’actualiser le propos. Dans le jardin, le fil tendu de la corde à linge poursuit sa danse folle. Les pinces à linge se transforment en une armée nazie, qui se déploie en rangs serrés, à la faveur d’un discours du Führer. Le réalisateur passe par le registre métaphorique pour illustrer des mots dont on ne sait que faire, tant ils sont intolérables. D’ailleurs, il met en scène sa propre difficulté à les recevoir. On le voit prostré, en retrait, tandis qu’au premier plan, l’écran d’ordinateur et les mots de son aspire tout l’espace. Les chats se promènent dans la maison où le documentariste fait son montage. Le téléphone sonne ; il laisse la caméra tourner. Carlsen est invité à une cérémonie familiale. Cut. Photo de la célébration. Retour au film. Le work in progress a ceci d’intéressant qu’il laisse la vie reprendre ses droits. Cette vie indéfectible qui survit à l’horreur. Life beats everything.

Patti Smith intime

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Comment se soulager dans la promiscuité d’un petit avion en plein vol ? A cette question épineuse, Patti Smith a la réponse : uriner dans une bouteille, en conversant l’air de rien avec son entourage. Voici l’une des confessions qu’elle adresse à la caméra de Steven Sebring, à l’origine du portrait Patti Smith : Dream of life. Depuis dix ans, Sebring filme la chanteuse, poétesse, peintre et compositrice, la plus rebelle de sa génération. C’est dire si l’on attendait beaucoup de ce film, qu’on imaginait en forme de bloc arraché à la vie d’une icône fascinante. Mais Sebring est un ami intime de la chanteuse et cette proximité-là, paradoxalement, se révèle moins féconde qu’on ne l’escomptait. A être trop familier avec son sujet, Sebring glisse insidieusement vers l’hommage idolâtre. Du moins, il livre un portrait où l’étroite collaboration entre les deux artistes révèle ses limites. Patti Smith assure la voix off du film. Elle commente les fragments d’une vie en images. Dream of life, titre de son album sorti en 1988, est aussi un film qui se rêve comme une création. Certaines séquences prennent des allures de clip classieux, que surligne le parti pris d’un noir et blanc très contrasté. Moments suspendus, hypnotiques où la voix rauque et électrisante de Patti Smith Smith accompagne la lecture de ses poèmes. Mais ce n’est pas tant Sebring qui met la chanteuse en scène qu’elle-même, jusque dans des beaux plans de déambulations urbaines. Frustration de fan : on regrette la parcimonieuse utilisation des live qui ont fait la réputation de la chanteuse. Absents ses trépignements, sa rage, la transe dans laquelle l’embarque ses propres paroles et qui lui ont valu un accident (elle est tombée sur scène) qui l’a immobilisée de longs mois. Rien sur la drogue, son passage à vide artistique non plus. Mais la renaissance, grâce à Springsteen qui lui a composé Because the night (album Easter), contraste avec les disparus qui hantent la bande. Ce sont les proches de Patti Smith, morts prématurément comme son mari Fred Smith, l’ancien guitariste des MC5 ou encore Ginsberg et Burroughs avec lesquels elle traînait dans l’East Village dans les années 70. De cette période, Patti Smith dit qu’elle était la plus heureuse de son existence car “tous ceux qu’elle aimait étaient en vie”. On la voit encore fleurir les tombes de William Blake et d’Arthur Rimbaud, ses maîtres. On la retrouve dans une chambre d’hôtel, entourée des objets qui parlent d’elle : sa guitare qu’a grattée Dylan (autre référence majeure) et avec lequel elle a joué, une robe d’enfant, des photos. On la voit peindre, doigts caressant la toile. On la découvre aussi en mère de famille. Par la grâce d’un film tourné sur une décennie, ses deux enfants se transforment en jeunes gens. Avec le temps justement, Patti Smith n’a rien perdu de son militantisme, comme en témoignent les archives où elle conspue la politique de Bush en Irak. Son album Trampin’ (sorti en 2004) prolonge cet engagement pacifiste. Ensemble composite, Patti Smith : A Dream of life tient le pari de révéler une artiste dans son intimité mais à sa manière impressionniste, il approche son sujet sans vraiment oser s’attaquer à sa face obscure.

La Fondation Cartier présente une importante exposition personnelle de Patti Smith du 28 mars au 22 juin 2008. Elle réunit des oeuvres réalisées entre 1967 et 2007. La voix de l’artiste accompagne l’ensemble des installations créées spécialement pour l’évenement, en plus des dessins, photos et films d’elle. Une carte blanche lui est donnée pour la programmation des soirées Nomades durant lesquelles elle chante seule ou accompagnée de son groupe. Elle lira aussi sa poésie. (Sources fondation Cartier)

Comme un torrent : Arthur Russell

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Il avait Kurt Russell, Russell Crowe ou encore Russell Banks, il y a maintenant Arthur Russell. Son nom sort enfin de l’ombre à la faveur d’un documentaire remarquable de l’américain Matt Wolf et de la réédition récente d’une partie de son œuvre. Jusqu’à présent méconnu, ce compositeur, chanteur et violoncelliste d’avant-garde entre directement dans le mythe. Le film Wild Combination permet de prendre toute la mesure du génie de cet artiste iconoclaste, mort du sida en 1992.

Matt Wolf a réuni des images d’archives rares (live filmés dans le temple de l’underground The Kitchen) et rencontré les proches de Russell : ses parents, les membres de ses anciens groupes (Dinosaur L, Loose Joints), son compagnon. La démarche est déjà un commentaire de la musique d’Arthur Russell, faite de rencontres. Mélange composite de styles musicaux réputés inconciliables, ses partitions organiques sont irréductibles à toute forme de catégorisation. Russell était un expérimentateur qui avait pour ambition de faire de la musique populaire –celle qui fait transpirer sur le dance floor, le disco- et expérimentale (une ambient hypnotique). Sa ligne d’horizon ? Une forme de transe héritée de l’Afrique, son continent rêvé. L’homme, au visage crevassé par une acné sévère qui lui a laissé des cicatrices profondes, n’a vécu que pour sa musique. Avec l’inquiétude des damnés, il a revisité la soul, le funk, le folk et la pop et collaboré avec les plus grands : Philip Glass, Allen Ginsberg, David Byrne. Mais il n’était jamais satisfait. En quête perpétuelle de nouveaux sons, il s’est mis à enregistrer ceux qui l’environnaient. C’est après avoir fait l’acquisition d’un aquarium géant pour son appartement, que l’eau est venue irriguer son œuvre. Musique océanographique, dit-on hâtivement pour qualifier ce fondamental de sa création. Mais c’est ignorer ses balades folk à la Nick Drake ou les longues mélopées voix - violoncelle symbiotiques, sorties des soubassements. Wolf a retrouvé des images où l’on voit Russell jouer au bord d’étendues d’eau, l’endroit où il se ressourçait littéralement. Le musicien poursuivait rien moins que l’essence des courants musicaux, d’où son éternelle insatisfaction. Le titre éponyme du documentaire renvoie à un titre sur lequel il a travaillé pendant cinq ans sans relâche. “Wild combination”est un manifeste qui éclaire toute la démarche. Il clôt en toute logique et intelligemment le film. Cette “combinaison sauvage” (mais pas rageuse) définit à merveille le travail d’archéologie sonore de Russell. Sa musique est à l’image de son visage : toute en aspérités. Ce visage-là qu’on est pas prêt d’oublier grâce à Matt Wolf et son entreprise réussie d’incarnation d’un artiste et d’une musique essentiels.

Allez sur le site officiel du film . Ecouter des titres sur myspace ici. et danser sur de Dinosaur L.

Retour à Thessalonique

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Souvenez-vous. C’était en novembre dernier. Je prenais part au 48è festival international du film de Thessalonique qui offrait des rétrospectives et une compétition de qualité. Me voilà de retour dans cette ville portuaire, à l’occasion du 10è festival du film documentaire, intitulé « Images du 21è siècle ». Là encore, l’exigence est au rendez-vous qui me fait regretter de ne passer que cinq jours au contact d’autant de visions du monde. Ces regards originaux sur le contemporain se déploient au fil des sections. Parmi elles, on trouve les catégories “visages du fascisme”, “droits de l’homme”, “portraits et voyages humains”, “enregistrements de la mémoire”… . Les choix sont ardus même si je suis naturellement portée vers les documentaires musicaux ou encore les films de la section « war zone ». L’ambiance est plus intimiste que lors de mon dernier passage. Je n’ai croisé aucun journaliste français depuis trois jours. Comble de l’ironie, je ne pourrai pas documenter visuellement mon séjour car mon appareil photo a disparu de ma valise. Voyager est toujours pour moi une aventure. Un grand merci en tout cas à Alexis Grivas et Lily Papagianni du bureau de la presse étrangère qui m’ont invitée à l’événement. Place aux films maintenant.

La nouvelle vague roumaine existe-t-elle ?

Suite de l’entretien avec Nae Caranfil qui fait la jonction idéale avec les Rencontres internationales de cinéma qui se tiennent en ce moment même à Paris. Outre la rétrospective Todd Haynes et Lech Kowalski, un focus est fait sur le jeune cinéma roumain sur lequel s’exprime avec lucidité le réalisateur.

 

Comment se définit selon vous le “mouvement post-décembre” ?

Cet dénomination me paraît erronée. Mais le premier film qui a marqué selon moi l’émergence de la nouvelle vague roumaine, même si je n’aime pas non plus cette terminologie, a été présenté à Cannes en 2001 à la Quinzaine des Réalisateurs. Il s’agit du Matos et la Thune de Cristian Puiu. Son style a influencé toutes les productions postérieures. Il y a une unité esthétique qui s’est créée, ce qui n’est pas forcément très bien à mon avis. Lorsque ces jeunes cinéastes ont débuté, leurs premiers films étaient tous très différents. Chacun avait son propre univers et c’était intéressant. A partir de leur deuxième film, ils se sont rassemblés autour d’un même style qui fait le délice des festivals. Un style néo-réaliste, minimaliste qui s’explique par le manque chronique d’argent mais qui est calibré pour les festivals lesquels, à terme, vont avoir du mal à ingurgiter toujours le même repas.

Vous pensez-donc qu’il y a des films de festivals ? C’est une polémique qui a agité le milieu de la critique française cette année.

Absolument. Concernant le cinéma roumain, j’utilise l’image du cheval de Troie qui a pénétré la citadelle des festivals. Si les soldats ne se dispersent pas une fois à l’intérieur pour gagner leur propre espace, le cheval reste là, massif et impénétrable et on ne peut pas vraiment parler d’une conquête.

Bien que vous apparteniez à la génération précédente, vous partagez des sujets communs avec les jeunes cinéastes. Notamment, le passé communiste. Mais votre traitement est radicalement différent.

Quand j’ai commencé à réaliser, j’ai voulu en finir avec cette idée que la Roumanie était le personnage principal de tous les films. Je voulais raconter des histoires simples et universelles qui gagnent en saveur par leur ancrage en Roumanie. Un western américain peut se passer partout dans le monde, mais situé dans le far west, il a plus d’intérêt. Je veux faire des films populaires. Les grands cinéastes sont pour moi ceux qui réconcilient un public large avec l’art. Je pense avec nostalgie à l’âge d’or hollywoodien avec lequel j’ai grandi et à ses génies de l’entertainment. Aujourd’hui, il y a un rideau de fer entre le cinéma américain mainstream, de plus en plus écervelé, et le cinéma européen, de plus en plus maniériste, qui poursuit un chemin sans but. Il y a dans ce cinéma là un refus du récit, de l’accessibilité, du charme. Un film de Sokourov, aussi brillant et virtuose soit-il au plan formel me laisse froid.

Vos films rencontrent-ils le public roumain, contrairement aux productions de la nouvelle vague qui exigent un effort éducatif auprès des spectateurs ?

Oui, mes films ont un public en Roumanie. Les jeunes cinéastes font, quant à eux, un cinéma radical et sans compromis. Ils filment quasiment toujours une tranche de vie, racontée dans une unité de temps, sans artifice, ni musique, caméra à l’épaule. Ils s’appuient sur de longs plans qui n’amènent pas d’autre rythme que celui de la réalité. C’est une approche documentaire, presque du reportage. Le public roumain n’est pas encore prêt me semble-t-il à aller voir au cinéma ce qu’il voit tous les jours sous ses fenêtres. Ce n’est pas le genre de choses qui l’enthousiasme. Il a tort. Il faut aller voir les oeuvres sans a priori, avant de les refuser. Porumbuiu, par exemple, fait des films à la fois burlesques et tristes, mais pas désespérés.

Comment sont distribués les films en Roumanie ?

Il reste 32 salles de cinéma dans un pays qui compte 33 millions d’habitants. Et elles continuent de fermer à cause de la politique catastrophique menée par l’Etat pendant les années 90. Les salles étaient le patrimoine de l’Etat, les équipements n’ont pas été rénovés, l’entretien était nul, de sorte qu’il y avait plus de rats que de spectateurs dans les salles. Les cinéastes s’octroyaient un salaire plus élevé que les recettes de leurs films. Ces éléments nous ont mené là où nous en sommes. La solution est d’ouvrir des multiplexes dans le pays, avec différents services (bars, restaurants) pour que le public redécouvre le plaisir de fréquenter la salle de cinéma.

Nous avons nous en France, une position d’opposition récurrente à l’ouverture de multiplexes !

Je le sais bien, mais vous n’avez pas de problème de fréquentation. La France est un paradis cinéphile. Mais le problème que je rencontre avec mes œuvres est d’une autre nature. Je suis en guerre avec la politique des festivals car mes films ne sont pas considérés grand public. A cause de la langue, il n’est pas aisé d’avoir des distributeurs. Et pour les festivals, mes films ne sont pas assez « niches », car à mi-chemin entre le cinéma grand public et le cinéma d’auteur. Je considère que je fais du cinéma d’auteur. J’écris, je réalise, je ne fais pas de compromis pour obtenir le succès.

Ce qui me frappe, c’est précisément la polyvalence des cinéastes roumains.

Je ne peux pas me vanter de savoir tout faire. Par exemple, je n’assure pas la production de mes films. J’ai fait l’école de cinéma dans les années 80 à Bucarest. Mais il est vrai que j’écris et je réalise. A mes débuts, je composais également la musique de mes longs métrages. J’écrivais les thèmes musicaux et travaillais avec un vrai professionnel pour l’orchestration.

Vous voyez bien que vous êtes un homme orchestre, si je puis dire ?

Hé non ! Par exemple, je ne sais même pas faire de frites !

Interview Nae Caranfil

Eclairages sur le cinéma roumain par Nae Caranfil (Asphalt Tango, Philantropique,Dolce Far Niente ..), auteur qui précède la nouvelle génération de cinéastes roumains, à l’honneur actuellement dans les festivals du monde.

 

En quelle qualité êtes-vous présent à Thessalonique ?

Je porte deux chapeaux dans ce festival. D’une part, on m’a offert une rétrospective avec les cinq longs métrages que j’ai réalisés, ce qui est très flatteur. Je ne me sens pas un vétéran, mais ça fait toujours plaisir. D’autre part, je suis membre du jury de la compétition internationale. J’ai un double regard à la fois sur les films de jeunes réalisateurs qui ont à leur actif une petite filmographie et mes propres oeuvres, avec la distance des années.

Comment vous situez-vous par rapport à la nouvelle vague de réalisateurs roumains ?

Je ne peux qu’être fier de l’inflation de prix et de succès que rencontre cette cinématographie. Je voudrais que ce moment se prolonge. Je pense que ces jeunes réalisateurs ont beaucoup de chance car la période est propice. Moi, j’ai ramé tout seul pendant une décennie. J’étais un cinéaste solitaire. J’ai travaillé dans un moment où la Roumanie faisait tâche sur la carte mondiale. Le cinéma roumain était connoté négativement. Mais au fur et à mesure que la Roumanie a gagné politiquement une respectabilité et qu’un bon nombre de cinéastes a commencé à réaliser de bons films, ça a créé un climat. Et le climat est très important dans ce métier pour la promotion des films.

En quoi étiez-vous un cinéaste solitaire ?

Ma génération a baissé les armes. Beaucoup de cinéastes à mon époque se sont orientés vers la publicité ou la télévision. La génération qui est venue tout de suite après, dans les années 90, s’est heurtée à un problème de corruption généralisée, au sein de l’industrie cinématographique. Ils se sont sentis désarmés eux aussi. Début 2000, les choses ont commencé à changer avec la génération qui sortait de l’école de cinéma. La législation est devenue plus permissive. Mais dans les années 80, j’ai été le seul à avoir eu le courage de quitter la Roumanie et à ne pas attendre l’argent de l’Etat. Tous mes films, sauf le dernier (The rest is silence), sont des coproductions avec la France où je suis allé chercher des financements. Je ne dis pas que la France est un paradis pour les cinéastes mais quand même, par rapport aux autres pays, c’était une industrie qui avait assez de place pour prendre des risques avec un jeune réalisateur roumain comme moi.

D’après vous, à quoi tenait la mauvaise image du cinéma roumain qui comptait pourtant des pairs prestigieux comme Lucian Pintilie ?

A part Pintilie, le cinéma roumain était un champ de cadavres. Les cinéastes n’avaient plus rien à dire et essayaient de se nourrir du gras de films faits dans un ancien système. Ils ne comprenaient pas qu’il fallait changer radicalement de style parce que la liberté d’expression le demandait. Donc, ils continuaient à faire des films hystériques et irregardables, gorgés de symboles, d’allégories et de métaphores comme ils étaient habitués à le faire sous la censure. A l’exception de Pintilie qui avait travaillé lui aussi avec des producteurs français et dans un système qui l’obligeait à la compétition, tous les autres étaient très contents d’eux-mêmes, en faisant le même genre de films qu’avant, mais à l’inverse. Les communistes qu’ils devaient louer devenaient les méchants et les aristocrates ou les bourgeois, les victimes. Conséquence, les films roumains qui circulaient à l’époque faisait fuir le public hors des salles et faisaient rire les spectateurs occidentaux.

Les volutes partent en fumée.

Et moi, je pars déjà demain, les yeux pleins de regrets de ne pas avoir vu au moins vingt films par jour. Je vous ai livré une sélection choisie des oeuvres qui ont retenu mon attention, mais la programmation était de grande qualité dans son ensemble. Je reviendrai notamment sur la rétrospective John Sayles, une bénédiction au royaume des cinéphiles. J’ai pris cette photo dans le bien nommé café Eden où je buvais des machiato le matin. La Grèce est un paradis pour les fumeurs qui peuvent s’adonner à leur vice jusque dans les hôpitaux ! On me l’a dit. Je n’y suis pas allée. Mais dans les cinémas, c’est vrai aussi, aux abords des salles. Coffee and cigarettes, bonnes pellicules de cinéma, le paradis est ici !

Malaisie doucement.

A l’issue de la projection de Love Conquers all, la réalisatrice malaisienne Tan Chui Mui s’est livrée à un question/réponse avec le public grec, pour le moins interloqué par cette cinématographie exotique. A en croire les réactions dans la salle, du moins. Un spectateur s’étonnait de la lenteur du film (pourtant contemplatif à la marge), ce à quoi le jeune cinéaste a répondu qu’elle l’ avait vu à Tokyo sur grand écran et l’avait trouvé trop rapide à son goût (il ne dure que 90 minutes). Quant au choix que fait son héroïne, il se justifie selon elle à l’aune de la souffrance qu’imposerait le renoncement aux sentiments. La ravissante Tan Chui Mui fait preuve d’un talent certain et d’une maturité étonnante pour son jeune âge.

L’amour emporte tout (ou presque).

Love conquers all. Superbe titre pour un film cruel et magnifique, signé par Tan Chui Mui, une jeune réalisatrice malaisienne. Ah Ping quitte son village pour aller travailler à Kuala Lumpur, dans le restaurant de sa tante. Elle partage sa chambre avec sa petite cousine, une gamine précoce et bavarde. Ah Ping appelle sa famille et son petit ami tous les soirs, depuis la cabine publique de téléphone. Elle y rencontre John qui se met à la suivre partout. Le garçon voit en elle sa promise. Peu à peu, la fière Ah Ping succombe. Mais le piège se referme sur elle. John lui présente un soir son cousin. Il révèle à Ah Ping que le bellâtre séduit les filles pour les amener à se prostituer. Le scénario est parfaitement rodé. L’homme promet le mariage à ses petites amies puis disparaît. Mortes d’amour et d’inquiétude, les jeunes femmes paniquent. On leur explique alors que leur copain a de gros ennuis et que pour le sortir de ce mauvais pas, il faut de l’argent. Les crédules fiancées s’exécutent mais si elles n’ont pas assez de liquidités, elles doivent se prostituer pour rembourser la dette. Et quand leur fiancé est enfin de retour, elles continuent à vendre leur corps.
La rencontre avec le cousin maquereau intervient dans le premier tiers du film. Elle est programmatique. John, en effet, disparaît du jour au lendemain, après avoir demandé Ah Ping en mariage. Dès lors, on comprend qu’il est lui aussi dans la combine. Mais Ah Ping va aller jusqu’au bout. Par amour.
Love conquers all mêle les accents du mélo à la tragédie. L’héroïne n’a pas le choix, comme lui répète à l’envi son petit ami peu recommandable. Lors d’un trajet en voiture, il lui explique qu’elle peut toujours sauter mais que la chute sera très douloureuse. C’est la métaphore même de leur histoire. Ah Ping ne peut renoncer à cette idylle : l’issue lui serait fatale. Elle va donc s’abandonner totalement.
Le film distille une doucereuse cruauté que soutient une mise en scène délicate et sensible. De la chronique familiale inscrite dans la banalité du quotidien, on passe à une éducation sentimentale hors normes. La victime est consentante et prête à tous les sacrifices. N’est-ce pas l’amour au fond par lequel les êtres abdiquent toute résistance ? La question reste ouverte comme la fin du film où se logent à la fois une inquiétude et un espoir.  Love conquers all…et bien plus encore.

Le film est sélectionné au prochain festival de Belfort. A voir absolument.