Archive pour la catégorie ‘Japanizz’

- Sono Sion : le songe d’un homme éveillé

Qu’est-ce que la vie ? Un délire.
Qu’est donc la vie ? Une illusion,
Une ombre, une fiction
Pedro Calderon de La Barca (La Vie est un Songe)

 

De sang et de rêve, la matière instable du cinéma de Sono Sion infuse une œuvre réflexive, en quête de son essence.
La filmographie, tout en lignes de fuite, investit de plain-pied le geste créateur, par où se débride la pulsion. Regarder un film de Sono Sion revient à s’immerger dans une culture patriarcale, où la figure masculine de l’autorité, mise en échec, signale la crise de la famille, et partant, d’une société déliquescente.
Tout a commencé avec Suicide Club et sa séquence liminaire proprement sidérante (un segment presque autonome). On y voyait 54 collégiennes se jeter sous les rails d’un train, dans un geyser de sang. Ce paroxysme visuel intervenait après une série de plans documentaires, volés dans le métro de Tokyo. A l’image, des visages impassibles se détachent, arrachés à la rumeur urbaine. Calme effervescence, rien n’annonce la catastrophe imminente, laquelle se charge d’une puissance cathartique et d’un sens du grotesque consommé.
Suicide Club avait déjà imprimé en nous sa marque déceptive. Prospectif et projectif, le film traduit le profond désarroi d’une jeunesse en rupture. Où il est question d’un cercle de candidats à la mort, recrutés sur internet, des otaku fascinés par un groupe d’idoles délétère. Profondément désabusé, Suicide Club ne pontifie pas, n’échafaude aucune tentative de remédiation et se referme sur un constat inquiet.
A l’occasion de L’Etrange Festival, qui consacrait cette année une rétrospective à Sono Sion, on a pu découvrir le mélancolique Requiem pour Noriko (Noriko’s Dinner Table). Réalisé dans le même temps, ce pendant visuel et narratif de Suicide Club, a tout du greffon réussi. Brimée par un père tyrannique, une jeune fille fugue à Tokyo. Elle se retrouve enrôlée dans un groupe de comédiens lesquels louent leurs services à des particuliers, souhaitant pallier à un déficit familial et affectif. Cannibalisée par son rôle, Noriko perd progressivement le contact avec la réalité et devient son personnage.
Dépersonnalisation, schizophrénie, prééminence de l’œuvre et de la représentation sur la vie, tels sont les thèmes qui traversent, de manière récurrente, le cinéma de Sono Sion. Si l’on retrouve des échos visuels et sonores de Suicide Club (le réalisateur reprend même la séquence sanglante du métro), l’impression de “déjà vu”, plus que de le dissiper, intensifie davantage le trouble. L’émotion culmine dans une séquence finale de repas, à l’issue tragique. Reformée le temps d’une soirée, la famille que l’on rejoue dans une harmonie factice, signe son anéantissement au profit de l’artefact.
Même dispositif dans Into a Dream qui suit la trajectoire triviale d’un comédien contrarié par une MST. Morsure de la miction, brûlure du rêve auquel s’ajoute un work in progress : les filages d’une pièce de théâtre. Les différents espaces s’enchevêtrent allégrement mais à trop vouloir densifier sa structure filmique, Sono Sion épuise rapidement son matériau, filmé en vidéo, un support qu’il transcende néanmoins.
Avec le dérangeant Strange Circus, l’iconoclaste réalisateur (par ailleurs, auteur de pornos gay) radicalise ses thèmes. De nouveau présente, la figure démiurgique s’incarne en une auteure de best sellers, pseudo paralytique. Mais encore dans une maîtresse de cérémonie d’un théâtre baroque où des volontaires offrent leur mort en spectacle. Là encore, le réel est contaminé par l’œuvre, véritable débauche fantasmatique : inceste, pédophilie, voyeurisme, transexualité, parricide, matricide, rien ne manque au chapitre des tabous. Une gamine, violée par un père qui la contraint à observer les ébats de ses géniteurs, enfermée dans l’étui d’un violoncelle (espace corporel transitoire) se substitue, par l’imaginaire, à sa mère. Ivre de jalousie, l’épouse la maltraite. La fillette tue la mère, au propre comme au figuré et devient le jouet des turpitudes paternelles. Aux fous, lâchez les chiens ! N’en jetez plus ! Ce condensé de déviances, outre des qualités plastiques indéniables (somptueuse photographie de Yuichiro Otsuka), pèche par un final trop explicatif où la vérité reprend ses droits. Dans l’intervalle, on aura été terrassé par une crise cardiaque, consécutive aux limites assignées par une éducation catholique stricte (dont on a encore bien du mal à se déprendre).
Aura-t-on, au final, trouvé en Sono Sion l’auteur inespéré, sorti de la graisse du façonneur d’images ? La réponse est sujette à caution. Mais l’univers foisonnant et transgressif du metteur en scène, qui voit le récit exulter, intéresse. Songes éveillés, les films réaffirment la précellence de l’art par où se matérialise la profonde crise morale d’une société décadente.

Photogramme : Strange Circus.  

 

 

Le jeu de Takeshi Kitano

Heureuse et originale initiative que celle de Kitano, invité par les Cahiers du Cinéma, à l’occasion du 600è numéro : proposer à des cinéastes (Bonnello, Van Sant, Rithy Panh…) de raconter une histoire à partir de 4 photogrammes, choisis parmi 69 clichés du cinéaste.
Comme on raffole des concepts chez Contrechamp, je me saisis de ce “ciné manga” et vous le propose.
Bien que n’étant pas réalisatrice, je crois à une pédagogie de la création, bien résumée par l’axiome de Jean Renoir : “regarder un film en étant un cinéaste en puissance” .
A votre tour d’être ce cinéaste en puissance, du moins, un scénariste !

Voici l’histoire racontée par KItano sur ces 4 photogrammes :
” Deux étrangers viennent au Japon dans l’intention de rencontrer des yakusas. Ils rencontrent un yakusa qui possède un katana (sabra japonais). Mais ils sont abattus. De nombreux yakusas assistent à leurs funérailles”.

Voici mon histoire :
” Une multinationale organise un recutement, conduit par deux pontes de la boîte. Un yakusa invisible se présente à l’entretien d’embauche. Les deux hommes sont séduits et décident de l’engager sur le champ. Mais l’individu sort une arme et assassine les deux boss car c’est un altermondialiste qui a résolu de décapiter les grands groupes d’affaires mondiaux. On ne retrouve que l’arme du crime et aucune trace d’effraction. Le mystère reste entier tandis que, désoeuvrée, s’ébranle une cohorte de salariés démunis”.

A vous de jouer !

Tokyo DV

Trouvé sur l’excellent blog de Cho-Yaba, un lien sur Tokyodv.com, site spécialisé dans les minis-films DV et classés par thèmes : culture, société, comédie…
Expérience de l’oeil sidéré par ce flux d’images qui restitue un Japon contrasté, partagé entre rites religieux, traditions et jeunesse pop, ultra-branchée dont le hobby principal est le shopping. Voir les hôtesses vanter les mérites de téléphones cellulaires, Brad Pitt ou Nicolas Cage cachetonner dans des spots publicitaires; assister, ébahi, à une fête de la fertilité, avec procession de penis géants; contempler des corps pris dans la transe d’une rave improvisée dans un parc, fréquenté par des familles… Autant d’instantanés, de photographies d’un pays éminemment cinégénique.
Certains films, comme Crosswalkers (sur le thème du shopping compulsif), sont de véritables créations. Des fictions naissent de la captation d’un réel proprement halluciné et hallucinant. A découvrir d’urgence…

Chambara du choix

Zatoichi.

Après le mélodrame (Dolls), Takeshi Kitano revient à la « manière » japonaise, en mettant en scène un chambara ou film de sabre nippon, traversé par des fulgurances visuelles et narratives.
Tout en s’appropriant les codes intrinsèques au genre, Kitano évoque ses thèmes de prédilection : la représentation (le final a lieu sur une scène), le burlesque (contrepoint au désespoir et à la violence), ainsi que l’enfance et son pendant, l’innocence perdue.
Le réalisateur incarne ici Zatoichi, personnage récurrent d’une série télévisée populaire au Japon dans les années soixante. Cependant, il donne une envergure toute personnelle au masseur aveugle, samouraï émérite, excellant dans le maniement du sabre. Il nourrit ainsi le personnage de son humour et de son art consommé du décalage.
Sur la trame classique de la vengeance, Kitano construit un film pléthorique, enchâssé par les récits de personnages rencontrés par le masseur : du couple de geishas au joueur de dés invétéré, en passant par la veuve rackettée, tous ont un compte à régler avec l’Organisation qui fait régner la terreur sur le village… à commencer par Zatoichi lui-même.
Kitano joue sur les faux-semblants. La vérité est travestie pour se révéler progressivement, à l’instar de la fausse geisha (un jeune garçon que sa sœur a initié à l’art de la séduction) et du mystérieux masseur, dont le statut usurpé et la cécité factices lui permettent de parachever son entreprise de mort.
Loin d’être édulcorés par le recours aux effets numériques, les combats, d’une violence rare (membres amputés et effusions de sang dans la plus pure tradition japonaise) frappent par leur fulgurance, leur virtuosité et la rythmique qui les accompagne.
L’habillage sonore du film se révèle des plus inventifs. Ainsi, l’usage de la musique électronique, qui entoure les combats, surprend chez Kitano. La plupart des scènes imposent leur rythme singulier (des tintements jusqu’aux percussions, pour finir sur un logique numéro de claquettes, figuration de la rencontre entre l’Orient et l’Occident comme dans Aniki, mon Frère). Cette bande son originale confère à la plupart des séquences leur lyrisme ou leur fantaisie.
Mais en dépit de ses nombreuses qualités formelles, pourquoi considérer Zatoichi comme une production mineure dans l’œuvre de Kitano ? Tout simplement parce que le cinéaste avait enchanté notre regard avec des films traversés de part en part par une émotion et une poésie qui font cruellement défaut ici (Hana Bi, Sonatine). L’alternance de séquences burlesques et mélodramatiques fonctionne beaucoup moins bien dans Zatoichi, car elle crée des ruptures narratives, à l’inverse des précédents films de Kitano où ces deux pôles coexistaient harmonieusement. Il n’empêche, « tous les combats sont grandioses pour le victorieux » !

Sandrine Marques

Article paru sur plume-noire.com

Suicide Club

54 lycéennes se donnent la main sur le quai de la ligne Yamamote à la gare de Shinjuku et sautent ensemble sous le train qui arrive.
Cette tragédie donne le signal à une épidémie de suicides collectifs et individuels sans précédent. Suicides ou crimes ? Une enquête est ouverte, menée par ISHIBASHI RYO, le héros du film de Takashi Miike, AUDITION. L’enquête piétine mais est relancée lorsqu’une vingtaine de lycéens se jette du toit de leur lycée, pour venir s’écraser quelques étages plus bas.
Quelle est la source du phénomène ? Un rockeur dérangé androgyne, accro au net ? Un “girl’s band ” ultra pop ? La société japonaise elle-même ?
Tel est le scénario de cette oeuvre ultra-violente, présentée au Festival du Film asiatique de Deauville en 2002, mais qui n’a pas été distribuée sur nos écrans français.
Izo n’a pas aimé ce film, pourtant en passe d’être culte chez ceux qui l’ont vu.

Le réalisateur Sono Shion, poète d’avant-garde de renom, réalisateur de films gay porno, possède aussi une filmographie classique reconnue.
Je vous invite à aller découvrir son site, où vous pouvez découvrir ses photographies, son journal de bord, sa filmographie.
Et si l’envie vous en prend, pourquoi ne pas lui écrire ?

Koyuki

Actrice qui joue dans Kairo de Kyoshi Kurosawa (2001) et dans Le Dernier Samouraï d’Edward Zwick (2002).
Une carrière naissante…

Masatoshi Nagase

Acteur révélé par Jim Jarmusch, en 1989 dans Mystery Train, vu encore dans Suicide Club, en 2002 de Shion Sono.
Cet anti-conformiste qui aborrhe “le contrôle et l’autorité exercés par les générations les plus âgées au Japon” (Libération), a encore joué dans La Forêt sans Nom de Shinji Aoyama.
Vous avez dit fashion ?

La communauté inavouable

Aujourd’hui, j’inaugure officiellement une rubrique dédiée à la culture japonaise : cinéma, musique, société et littérature.
Le Japon, partagé entre ultracontemporanéité et tradition séculaire, n’en finit pas d’être un objet de fascination.
Je commence la sérié “Japanizz”, avec la découverte en DVD des aventures du détective privé Mike, figure emblématique au Japon et qui a fait l’objet d’une adaptation au cinéma. Un peu comme Starsky et Hutch, si vous préférez…

Produit télévisuel à la base, La Forêt sans Nom de Shinji Aoyama, met en scène les aventures du détective privé Mike Yokohama (interprété par Masatoshi Nagase, vu dans Mystery Train de Jim Jarmusch), personnage récurrent de trois longs métrages de Kaizo Hayashi.

Diffusés en 2002 au Japon, les épisodes de cette série policière ont été rallongés pour une exploitation en DVD et dans les salles de cinéma. La Forêt sans Nom correspond au premier épisode de cette sequel. Film atypique en raison de son format d’origine et de sa durée (à peine une heure et quart), ce long métrage ne manquait pas d’intriguer.

Attentes très vite déçues, tant le film peine à se déployer et à exister dans la durée impartie. Cela surprend d’autant plus que Shinji Aoyama avait maîtrisé, de manière magistrale, le temps dans l’élégiaque Eurêka (2000), prenant à bras le corps son sujet de prédilection qu’est la communauté.

Ainsi, Desert Moon (2001) renouait avec la thématique de la famille morcelée. Aoyama y dépeignait un homme d’affaires contraint, par une petite frappe, à assumer ses obligations envers les siens. Chronique peu aboutie, le film ne parvenait pas à convaincre complètement, en dépit de son intérêt documentaire sur la société nipponne.

Si La Forêt sans Nom reprend à son compte les questionnements fondamentaux des précédents longs métrages de Aoyama, le film n’échappe pas à l’anecdotique. L’esprit résolument potache qui l’anime, tout entier affirmé dans la dégaine néo punk du privé, produit une série B sans grand intérêt.

Pourtant, le scénario recélait moult possibles dramatiques, superficiellement traités, voire inexploités : la menace sectaire (le traumatisme des attentats terroristes perpétrés par la secte Aum dans le métro japonais est ici prégnant), l’individualisme opposé au communautarisme, la domination masculine, la quête métaphysique.

Ce dernier aspect s’exprime à travers la fusion de l’humain et du végétal (l’arbre qui ressemble à Mike). Cette image éminemment symboliste se révèle aussi simpliste que l’improbable cheminement intérieur du héros. Peu fouillé psychologiquement, le personnage du détective agit, plus qu’il ne semble pouvoir être agi par des forces supérieures. D’où un final peu convaincant qui voit le retour de Mike à la nature, alors que l’introspection ne le caractérise pas de prime abord.

Filmé assez platement, le film souffre de l’étirement de sa durée initiale. Les scènes ainsi diluées perdent de leur intensité. Seule la bande sonore, extrêmement travaillée, parvient à installer un climat assez inquiétant par endroits.

En somme, cet objet filmique inclassable laisse sceptique, au mieux, perplexe. Dans le même registre, on lui préfère Charisma de Kiyoshi Kurosawa, dont il s’inspire de bout en bout (les deux réalisateurs avaient travaillé ensemble sur le film).

Sur le motif de la secte, comme lieu de repli communautaire, de questionnement de l’identité et de la mémoire, un autre film japonais s’impose : il s’agit du trop méconnu Distance (2001) de Hirokazu Kore-Eda, qui constitue, à ce jour, une vraie référence.

Sandrine Marques

Cure ou l’ébranlement du corps social japonais

Après plus de vingt ans d’une carrière indépendante où il s’essaya à tous les genres, du porno soft au polar, en passant par des comédies potaches ou bien encore des films politiques, Kiyoshi Kurosawa s’impose désormais comme un cinéaste sur lequel il faut compter. Pour preuve, son énigmatique et fulgurant Cure, véritable incursion dans un inconscient malade, celui d’une société déboussolée, menacée dans ses soubassements. L’idée de contamination prévaut sur celle du remède (« cure ») et le glissement délétère à un état autre s’opère insidieusement.

Quelle force obscure pousse des citoyens ordinaires à devenir des meurtriers ? Pourquoi parachèvent-ils leur acte criminel d’une entaille en forme de croix ? Que signifie ce rite sanguinaire et morbide ? Pourquoi les assassins sont-ils frappés d’amnésie ?
L’inspecteur Tanakabe (remarquable Koji Yakusho vu aussi dans Charisma et L’Anguille d’Immamura) enquête. Sa femme, sujette à des absences tragiques, est mentalement instable. Tout comme elle, l’instigateur de ces funestes crimes, Mamiya (troublant Masato Hagiwara), vit dans un présent sans fin, privé de mémoire, même la plus immédiate, métaphore du Japon contemporain qui tente d’oublier le traumatisme d’Hiroshima. C’est un errant, apparaissant brusquement dans la fiction dans le long plan séquence de la plage. L’instituteur, qui l’a recueilli, tue sa femme et se défenestre au petit matin. S’ensuit une longue série de victimes dont les figures sont des archétypes sociétaux.
Ainsi, la première victime est un employé modèle et sans histoire, qui tue froidement une prostituée. C’est une pure production du monde du travail nippon. La deuxième victime est un instituteur qui assassine sa femme puis tente de se suicider. C’est la figure de l’Education. La troisième victime est un policier, représentation de la Loi, qui descend son collègue. La quatrième victime est un médecin, incarnation de la Santé. La cinquième victime est le psychiatre ou l’Inconscient. In fine toutes les victimes forment le socle sur lequel repose une société. Elles renvoient aux fondements institutionnels à partir desquels s’élabore, s’organise et fonctionne une société. Le fait que le tueur amnésique touche jusqu’à l’inconscient même de cette société achève d’imposer l’idée de dysfonctionnement, de dérèglement irréversibles. Sans mémoire, une communauté n’a pas d’avenir.
Par sa présence envoûtante et charismatique et l’attrait néfaste qu’il exerce sur ses contemporains, Mamiya en vient à menacer la société dans ses fondements mêmes. Interrogé sur la correspondance entre l’amnésie des personnages et un Japon qui tenterait d’oublier son passé, Kurosawa niait avoir voulu représenter ce traumatisme qu’il a lui-même absorbé inconsciemment semble-t-il. Néanmoins, au regard des films politiques qu’il a pu réaliser auparavant, il remet de toute évidence en cause les assises de la société nipponne ou tout du moins se plaît à les entamer, en stigmatisant ces figures les plus représentatives. Il apparaît donc que le choix des victimes n’est sans doute pas motivé que par la simple contingence.
Mamiya s’emploie à pervertir une société qui contient déjà en germe les ferments de la corruption. C’est là toute la force du film, sa violence et le trouble qu’il distille.
Le psychiatre explique à Takanabe “qu’on ne peut inciter quelqu’un à tuer si cette personne considère que tuer est mal”. Plus tard, l’inspecteur dira que “la société est mauvaise”. Ceci n’est pas sans évoquer la thématique développée chez Ferrara selon laquelle la nature même de l’homme est mauvaise. Mamiya révèle le criminel latent chez chacun des infortunés qu’il croise et ce, en se projetant en lui. Dans sa volonté de contaminer les corps, Mamiya implique le sien, tout d’abord en se faisant le réceptacle des pulsions souterraines de ses victimes, mais aussi en adoptant une gestuelle encline à stimuler l’acte meurtrier. Il se tient dans les angles des pièces, ses genoux joints formant un “x”. Il adopte cette posture dans le commissariat ou encore dans sa cellule, fuyant la lumière. Cet habitant de l’ombre manifeste une volonté de se dissoudre dans le décor pour demeurer à l’état “d’irreprésenté” dans l’esprit de ses victimes (il demande au médecin de ne pas le regarder). Tout comme la tragédie d’Hiroshima est elle-même irreprésentable. De sorte que les victimes ne gardent pas de souvenirs de cette rencontre. Kurosawa nous parle implicitement du déni qui entoure Hiroshima.
Tel un trou noir, Mamiya aspire en son centre des êtres prédisposés au mal. “Tout ce que j’étais à l’intérieur est en dehors de moi, alors je peux voir à l’intérieur de vous. En échange, j’infiltre les esprits et le mien est plein de vide” dit-il à la femme médecin chez qui il souligne l’attrait morbide pour les autopsies.
La dernière séquence laisse le spectateur pantois et sans répit : le processus de contamination ne peut être éradiqué et pèse sur la ville comme une épée de Damoclès.

Œuvre dense, Cure est certainement l’un des films les plus aboutis de Kiyoshi Kurosawa dans le registre de la peur et de l’épouvante. Formellement, il se démarque par une mise en scène inventive où brille la composition du cadre. Les oeuvres de Kurosawa sont travaillées par la question de l’identité, de la mémoire, de la perte de repères (Licence to Live, Vaine Illusion). Les corps contaminés viennent à dérégler le corps social, à le faire vaciller.
S.M

Sofia au miroir

Le miroir magique

Observatrice délicate et attentive, la talentueuse Sofia Coppola manifestait déjà une sensibilité toute japonaise avec son élégiaque et élégant Virgin Suicides, œuvre inaugurale majestueuse.
Ce Japon de tous les contrastes, écartelé entre ultra contemporanéité et tradition séculaire, devient tout naturellement la matière d’un second long métrage abouti, dont l’apparente simplicité cache un réseau complexe de sens.
Lost in Translation, éblouissant voyage à Tokyo enchante le regard, selon l’acception magique du terme, autrement dit, l’ensorcelle grâce à un troublant jeu de miroirs.
A travers la rencontre de deux âmes précisément « en miroir », la réalisatrice filme le choc provoqué par la confrontation du regard occidental avec un pays que définissait déjà Chris Marker dans Sans Soleil, comme un « pôle extrême de la survie ».
Bien plus qu’un film sur le langage, qui échappe et se dérobe à l’intelligible, le mélancolique Lost In Translation questionne la représentation.

La fonction magique de l’œil.

Bob Harris (Bill Murray), acteur sur le retour, est fatigué. Il vient d’atterrir au Japon pour y tourner une publicité. Le décalage horaire n’explique pas tout. Bob est lassé de l’existence. Il se réveille dans le taxi qui le conduit dans un luxueux hôtel.
Et se frotte les yeux, comme ébahi par le spectacle qui s’offre à lui : une débauche d’enseignes lumineuses clignote dans la nuit de Tokyo, sorte de wonderland où prolifèrent les signes. Cette séquence d’ouverture donne le ton d’emblée. En effet, « l’ouverture des yeux est un rite d’ouverture à la connaissance, un rite d’initiation » . En un plan, Sofia Coppola figure tout à la fois la sidération de l’œil, qui participe de l’attrait exercé par une ville comme Tokyo et le cheminement intérieur que va entreprendre le personnage principal.
La fonction magique de l’œil se trouve alors au centre de tout le film. L’œil trouve son pendant dans le motif du miroir, décliné sous une kyrielle de supports.
Le premier d’entre eux s’offre à la vue de Bob Harris, toujours dans la même séquence liminaire. Un travelling dévoile un encart publicitaire sur fond gris, comme la surface dépolie d’un miroir. L’acteur y vante les mérites d’un whisky. Lors d’une virée nocturne avec Charlotte (Scarlett Johansson), les personnages croisent le même panneau sur le flanc d’un bus. Dans le taxi, Bob contemple sa propre image, stupéfait. Déchue, la star de films d’action n’est plus que le reflet de lui-même.
En témoigne la séquence du tournage de la publicité où l’acteur cabotine, se prête à l’imitation de modèles connus comme Roger Moore, en somme s’auto parodie, clown triste.
La télévision fonctionne comme un autre miroir. Bob, frappé d’insomnie zappe à n’en plus finir dans sa chambre d’hôtel. Dans Sans Soleil (avec lequel le film de Sofia Coppola entretient d’étroites correspondances), Chris Marker observait que « plus on regarde la télévision japonaise, plus on a le sentiment d’être regardée par elle ». Cet étrange phénomène se vérifie lorsque Bob Harris tombe par inadvertance sur l’un de ses anciens films, doublé en japonais. Ce double télévisuel maîtrise à la perfection une langue qui précisément lui résiste. Le miroir magique de l’écran de télévision restitue à Bob, et dans un même mouvement, sa jeunesse glorieuse (Marker définit encore le petit écran comme une « boîte à souvenirs ») et la faculté de parler japonais.
De telle sorte qu’il y a interaction entre le sujet contemplé et le miroir qui le contemple. Plus loin, Bob dépité voit à la télévision des extraits d’un show kitsch auquel il a pris part à contrecoeur. Passé et présent se sont rejoints par la magie du medium. Ici et maintenant, Bob doit faire le point. De plus, dans la tradition nipponne, le miroir est inféodé à la révélation de la vérité. Qu’est venu chercher ce quinquagénaire blasé, en pleine crise existentielle, si ce n’est lui-même ?
Plus subtilement, Sofia Coppola livre une réflexion sur la représentation, en démultipliant les écrans : surfaces de verres (les immenses baies vitrées de l’hôtel, qui donnent lieu à des surimpressions), miroirs dans lesquels se regarde Bob lorsqu’il se jauge, s’habille ou se rase, enseignes publicitaires, tous ces supports ont pour fonction de réfléchir une image. Les trucages du pré cinéma se fondaient d’ailleurs sur un système de miroirs et de lentilles et le pouvoir de l’image projetée plongeaient les spectateurs dans le même état de stupeur et de sidération que Bob Harris, à son arrivée à Tokyo.
La langue, pierre d’achoppement, renvoie encore à la matière cinématographique. Les héros expérimentent l’indéchiffrable. L’œil leur permet de transcender cet handicap. Les personnages « voient la bande image d’un film dont la bande son viendra plus tard » . Bob et Charlotte ne comprennent pas la langue mais s’abreuvent d’images. Défile en continu, sous leurs yeux, un film privé de sous-titres. Le brassage hétérogène de langues se manifeste à chaque instant. Bob, l’américain, entame une conversation avec un japonais parlant français, se retrouve au sauna avec deux allemands, échange avec un autochtone à l’hôpital, tandis que Charlotte, mi-sérieuse, écoute les propos amphigouriques d’un médecin commentant sa radio du pied.
Sofia Coppola démontre que l’incommunicabilité n’est pas un problème de langue. Charlotte en fait la douloureuse expérience lors d’un coup de téléphone passée à une amie aux Etats-Unis. Il en va de même pour Bob lorsqu’il appelle sa femme et ressent le cruel décalage qui définit leur relation. La musique, universelle, annihile la barrière langagière. En témoigne la magnifique séquence de karaoké. « More than this, there’s nothing » chante Bob, à l’adresse de Charlotte. L’excellente bande originale constitue une voix off à elle seule. De City Girl de Kevin Shields (ex Bloody Valentine) à Alone in Kyoto de Air, la musique est consubstantielle aux images.
Lost in Translation constitue assurément un film miroir pour sa réalisatrice, tant son autobiographie se confond avec la fiction. Cette mise en abyme vertigineuse va de paire avec une distanciation ironique, la même qui anime ses personnages. Sofia Coppola stigmatise le système, à travers la star qui cachetonne ou la figure de la bimbo décérébrée (Anna Farris), aussi transparente que du verre, reconvertie dans le films d’action. D’ailleurs, Bob fuit ce double peu flatteur, en glissant à pas de loups dans le couloir de l’hôtel, flanqué d’une Charlotte hilare.
C’est en Charlotte que Bob trouve son vrai miroir magique et réciproquement.

Deux âmes en miroir.

Dans une autre acception symbolique, le miroir signifie la réciprocité des consciences. De plus, Platon assimile l’âme à un miroir. La rencontre entre Charlotte et Bob relève de la reconnaissance mutuelle de deux êtres en pleine déréliction. Sofia Coppola met en parallèle leur crise morale, grâce à un subtil montage alterné.
Charlotte s’ennuie dans sa chambre d’hôtel. L’actrice (magnifiquement photographiée) offre à la caméra son visage lumineux, las et impassible, telle une Olympe de Botticelli. La jeune fille traîne en tenue légère. Le désordre de la chambre, le pastel de sa lingerie, tout indique qu’elle sort à peine de l’adolescence. Elle vient de se marier à un photographe (Giovanni Ribisi) aussi branché qu’absent. Négligée, la jeune épouse scrute l’horizon, corps frêle au bord du vide. La fenêtre contre laquelle s’appuie la belle recluse ressemble à la paroi d’une prison de verre à laquelle est assimilé l’hôtel. « I’m stuck » confiera-t-elle à Bob plus tard, dans une admirable scène de lit, aussi intime que pure.
Le thème de la jeune fille captive évoque immanquablement Virgin Suicides. Ici, c’est le mariage, et non plus le puritanisme, qui est à l’origine de la claustration. Bob touche un point sensible lorsqu’il propose à Charlotte une évasion très romantique.
Au contact de Bob, Charlotte va à son tour se transformer. Elle effectue un voyage à Kyoto pour y visiter les temples, se ressourcer. Notons que Kyoto est l’anagramme parfaite de Tokyo (tout comme « image » et « magie »), voire son double inversé comme sous l’effet d’un miroir. Bob a transmis à Charlotte son expérience du mariage, mais c’est en accomplissant ce voyage tout intérieur qu’elle retrouve un sens à son union. Elle assiste, bouleversée, à un mariage traditionnel.
Depuis que Bob a ouvert les yeux, il ne peut plus les fermer. L’insomnie ronge les deux personnages, les plongeant dans un état de surconscience. « Prendre conscience, c’est transformer le voile qui recouvre la lumière en miroir » disait Lao-Tseu. Au final, Bob, dont la vie fragmentaire trouve sa matérialisation dans les coupons de moquette envoyés par sa femme, se reconnecte avec lui-même, tout comme Charlotte, au terme de ce parcours initiatique.
Après des adieux maladroits dans le hall de l’hôtel, Charlotte disparaît littéralement derrière le miroir. Les portes de l’ascenseur, à la surface de verre étamé, se referment, tendant à Bob un dernier miroir.
L’ultime étreinte dans la rue ne dira rien de plus sur la nature des sentiments éprouvés par Bob et Charlotte. Cette rencontre évidente se passe de mots, s’affranchit de tout commentaire. Son intensité tient à son caractère éphémère. En un lieu et un temps donnés, deux êtres se sont trouvés et leur vie en a été bouleversée. Ils se séparent définitivement, enrichis de cette rencontre, entament un nouveau cycle comme le signifie la structure circulaire du film qui s’ouvre par l’arrivée de Bob à Tokyo et se clôt par son départ. A n’en pas douter après la vision de ce film, l’âme participe de la beauté même à laquelle elle s’ouvre.