Armageddon !
Ne montez jamais dans une grande roue, en espérant dominer votre vertige. L’engrenage pourrait se détraquer, l’engin s’emballer et vous suspendre, entre ciel et terre, vie et mort. Série précisément de l’entre deux, Carnivale, dont la saison 2 vient de s’achever, met en branle la grande roue de l’Histoire. Située dans les années 30, pendant la période du Dust Bowl (ces grandes tempêtes de sable qui dévastèrent l’Ouest américain), Carnivale (re)trace la piste mythique des pionniers, tout en s’inscrivant à l’orée de la modernité. Le crack boursier de 29 jette sur les routes de pauvres hères, tandis que dans le désert s’allume un faux soleil, la bombe atomique qui consumera quelques temps plus tard Hiroshima.
Carnivale, c’est l’Histoire en marche, avec dans son sillage, une troupe de cirque itinérant, composée de monstres de foire : femme à barbe, medium, homme serpent… Un mystérieux Grand Patron, assisté du nain Samson, régissent la communauté. Ils recueillent Ben Hawkins, un jeune fermier aux pouvoirs extraordinaires. Tiraillé par des visions cauchemardesques, le garçon trouve, en la figure de l’inquiétant Frère Justin, son double maléfique.
Placée sous le sceau du secret, la première saison constituait la longue installation d’un combat annoncé entre le bien et le mal. Dans cette saison 2, les masques tombent et la peur culmine (je défie vraiment quiconque de rester insensible aux avatars du Frère Justin, monstre patenté qui brutalise et viole chacune de ses bonnes, persécute son bienfaiteur et nourrit, à l’égard de sa sœur des désirs incestueux !).
Même s’il faut reprocher à Carnivale, le recours, par endroits, à une imagerie mystique et à des effets numériques fort laids notamment dans les séquences oniriques (défaut de la spectacularisation), l’efficacité est au rendez-vous.
Série monstre à l’instar de ses héros, Carnivale passionne vraiment par les ponts qu’elle jette entre tradition et modernité. La radio, nouveau medium, assure la transition. Le Frère Justin diffuse ses prêches sur les ondes radiophoniques. Le mal se propage, via sa parole, à travers tous le pays, rassemble les déshérités, les fanatise. En arrière-plan, bien évidemment, le fascisme gronde. L’homme de Dieu, et c’est l’audace, évoque les plus sombres dictateurs.
De la radio à la télévision, il n’y a qu’un pas. Ce que réalise le frère Justin, c’est la naissance d’une société de l’image, a fortiori, d’une société de consommation. Impression avérée par au moins deux éléments :
- les numéros des forains ne sont jamais montrés dans leur intégralité. De larges travellings les balayent. La caméra ne s’attarde pas devant les stands. Cette juxtaposition, à la force scopique évidente, les ramènent à ce qu’ils sont : des programmes.
- la première station de télévision a vu précisément le jour en 1928 aux Etats-Unis, avec pour vedette le chat Félix.
C’est pourquoi, Carnivale dépasse la reconstitution pour explorer un autre territoire : la méta série. Et prouver qu’un tel projet ne pouvait s’épanouir qu’à la télévision.
A propos du photogramme : il s’agit du dernier épisode de la saison 2. Le Frère Justin (Clancy Brown, excellent) et sa sœur Iris sont montés dans la grande roue. Les forains leur ont tendu un piège. Tandis que Ben Hawkins accomplit des miracles, pour diminuer son ennemi, la vraie nature diabolique de Justin prend le pas. L’affrontement entre les deux hommes est imminent.
Le coffret de la saison 1 est disponible à la vente.


















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