Archive pour la catégorie ‘Série’

Le collier perdu

Près de trois semaines après sa diffusion française, je viens seulement de découvrir l’ultime et émouvant épisode de Sex and The City, ou les derniers rebondissements de la vie amoureuse de Carrie Bradshaw.

Les deux derniers épisodes de la série, emplis d’une nostalgie très “Vieille Europe” se déroulent dans un Paris, à la fois proche et lointain. Ce Paris déréalisé, n’en demeure pas moins glamour en diable.

Carrie a le blues. Elle a tout plaqué pour suivre l’artiste russe, Alexandr Petrovsky, qui expose à Paris. Petrovsky est la figure archétypale de l’europééen “old fashion”, opposé au modèle americain, plus “genuine”. Ces différences culturelles trouvent leur acmé à Paris, ville miroir pour Carrie.

La perte de son collier fétiche, à l’effigie de son prénom, signale la perte de son identité. Carrie, déracinée, ne sait plus qui elle est. Le collier “de substitution” que lui offre le Russe n’offre qu’une pâle compensation à la perte de son bijou. D’ailleurs, l’artiste devrait savoir que la copie ne saurait égaler le modèle original.

Dans le dernier épisode, Carrie retrouve son collier dans la doublure déchirée de son sac Dior. Magnifique métaphore d’une femme recomposée. La “vraie” Carrie n’était pas loin. Tout comme le collier, elle avait glissé dans une zone indéfinie, où, par amour, elle avait renoncé à son être intime. Carrie ou le temps d’un retour…

La rupture avec Petrovsky coïncide avec la rupture “accidentelle” du collier offert par ce dernier. Pour Carrie l’idéaliste, il ne saurait y avoir de factice, ni de “copie”. En quête du vrai amour, la romantique héroïne met un terme à ce conte de fées cruel.

Le subtil jeu de circulation de fétiches, comme symptômes de l’identité retrouvée se poursuit de retour à N.Y. Le prénom de Big s’affiche sur le portable de Carrie. Nommer, c’est (faire) exister. Nul doute que J… a de l’avenir dans la vie de Carrie !

Ce final, somme toute moral et puritain, signale la maturité de ces héroïnes qui finissent par rentrer dans le rang.
Avec ce dernier épisode, HBO met un terme à un sommet de la comédie romantique. Aujourd’hui, N.Y a le visage de Sarah Jessica Parker.

Sandrine Marques

Surviennent mes soupirs


Clancy Brown dans Carnivale

L’épreuve du père Justin Crowe, interprété par le charismatique Clancy Brown, n’est-elle pas une relecture originale du Livre de Job, homme intègre éprouvé par Dieu ? L’exploration des quarante chapitres qui composent ce Livre étaye cette thèse en de nombreux points.

Le père Justin Crowe, homme de Dieu assailli par des visions effrayantes, tente de remplir au mieux sa mission divine. Dès les premiers épisodes, les pires cauchemars l’assiègent, tout comme Job :
Job, 7, 13-15 : « Quand je dis : mon lit me consolera, ma couche calmera ma plainte, alors Tu me terrifies par des songes, Tu m’épouvantes par des visions. ».

Le père Crowe bâtit un orphelinat, incendié par des promoteurs peu scrupuleux. L’épisode 4 s’achève sur l’image glaçante des corps calcinés des enfants.
Là encore, on trouve des réminiscences du Livre de Job :
1, 16 : « Il parlait encore quand un autre survint qui disait : ”Un feu de Dieu est tombé du ciel, brûlant moutons et serviteurs. Il les a consumés, et seul j’en ai réchappé pour te l’annoncer.”

Outre le feu, un vent incessant balaye les étendues désertiques traversées par la caravane de forains qui s’ébranle comme une procession religieuse.
Depuis l’arrivée de Ben Hawkins, l’itinéraire a été modifié par la mystérieuse Direction. D’apparence contingent, il conduit la troupe dans la ville maudite de Babylone (épisodes 5 et 6), détruite par la fureur divine en une heure. Il est fait mention de ces caravanes dans le Livre de Job :
6, 18-19 : « Les caravanes se détournent de leur chemin, s’enfoncent dans le désert et périssent. »
Dans le saisissant épisode 4, une soudaine tempête se lève, qui ravage tout sur son passage et condamne les personnages à affronter leurs démons. Ce cyclone voit la remontée du refoulé, tout comme dans le sublime film muet de Victor Sjöstrom, Le Vent (1928), auquel on pense immanquablement. Lorsque le malheur s’abat sur Job, c’est encore par le vent qu’il se manifeste :
1, 18-19 : « Tes fils et tes filles étaient en train de manger et de boire du vin chez leur frère aîné, lorsqu’un grand vent venu d’au-delà du désert a frappé les quatre coins de la maison. Elle est tombée sur les jeunes gens. Ils sont morts. Seul j’en ai réchappé pour te l’annoncer.”

Abandonné par son Dieu, le père Justin Crowe se lance à pied sur les routes d’un pays dévasté par la crise économique. Job lui se met à maudire le nom de Dieu, se lamente et tente de comprendre quelle a été sa faute.

Doté de pouvoirs surnaturels, le père Crowe va-t-il passer de la lumière à l’ombre ? Ben Hawkins, son double, va-t-il le confondre ?

Il est écrit, toujours dans le Livre de Job, que (Dieu) « met à découvert les profondeurs des ténèbres, amène à la lumière l’ombre de la mort, donne de l’accroissement aux nations et les fait périr [Babylone n’est-elle pas une métaphore des Etats-Unis tout entiers ? ]. Il enlève l’intelligence aux chefs des peuples et les fait errer dans les déserts sans chemin et tâtonner dans les ténèbres sans lumière (.. .) ».

Carnivale joue sur un subtil déplacement du sacré au profane. Ben Hawkins se livre à des simulacres de miracles dans un numéro où il guérit des malades incurables, quand il a la faculté de les soigner pour de bon. Il délivre ainsi de la paralysie une fillette innocente. Quant au père Crowe, il recèle des zones d’ombres insondables.

Profondément imprégnée par la matière biblique, Carnivale impose son itinéraire à un spectateur qui s’égare et se perd dans le désert de ses conjonctures. Tout simplement passionnant.

Sandrine Marques

P.S : dans les épisodes 5 et 6, le père Crowe lit des passages de la Bible relatifs au sacrifice d’Abraham et à la chute de Babylone. D’autres références bibliques majeures…

Jour de colère

La très ésotérique et électrisante série Carnivale (La Caravane de l’Etrange), découverte sur Jimmy ce week end, est à rapprocher des
Harmonies Werckmeister, voyage intérieur magistral du réalisateur hongrois Béla Tarr.

La série et le film entretiennent des relations secrètes avec les mystères du cosmos, le Bien et le Mal, à l’image des personnages principaux qui tous les deux possèdent un don. Chez Tarr, Janos (Lars Rudolph), observateur ébloui des miracles de la Création, promène son regard innocent sur le monde et ses contemporains. C’est un poète dans l’acception rimbaldienne du terme, autrement dit, un voyant chargé d’instruire l’humanité.
Quant au jeune Ben Hawkins (Nick Stahl), il accomplit des miracles mais ses facultés divines le terrifient. Lorsqu’il croise la route d’un cirque itinérant, le nain Samson lui propose de rester. Tous les artistes de cette caravane possèdent des dons extraordinaires. Au même moment, le révérend Justin Crowe est hanté par les mêmes visions apocalyptiques qui assaillent inlassablement le jeune héros, préfiguration d’un combat de l’ombre contre la lumière.

Chez Béla Tarr, les récits de Janos annoncent une ère du chaos, amorcée par l’arrivée en ville d’un cirque dont l’attraction principale est la carcasse d’une immense baleine, symbole de la putrescence d’une société. A la tête de cet étrange convoi, un prince aux intentions funestes, grand ordonnateur des désordres à venir.
Dans Carnivale, un mystérieux Grand Patron régit la caravane, figure positive qui, comme chez le réalisateur hongrois, n’est pas donnée à voir. Chez Tarr, le Prince, incarnation du Mal, établit peu à peu son empire sur les ruines fumantes de l’Humanité.

La série et le film hongrois s’inscrivent tous deux dans un contexte de crise politique, économique et morale, voire, en sont des symptômes. Chez Tarr, tout se dérègle à l’arrivée du cirque dans la ville, du domestique à l’administratif. L’humanité cède le pas à la barbarie. Des groupuscules mettent à feu et à sang la ville.

La référence politique s’impose immanquablement à l’esprit. Ravagée par les deux fléaux que furent le fascisme et le communisme, la Hongrie porte encore aujourd’hui les stigmates de sa lourde histoire. Le prince, fondant son régime sur la terreur, pourrait être tout à la fois une réminiscence de Staline et d’Hitler. Frappés durement par la pauvreté, les habitants n’hésitent pas à se soulever au nom de ce prince obscur, ignorant jusqu’aux raisons de leur propre haine. Dans Carnivale, la crise de 1929 jette sur les routes une population affamée.

La raison de l’innocent Janos vacille quand les ténèbres recouvrent définitivement le pays. Dans Carnivale, les artistes du cirque sont peut-être les seuls à pouvoir empêcher ce phénomène entropique.
Durement éprouvé Janos ne se remettra pas de son voyage. Sa curiosité l’a poussé à pénétrer à l’intérieur du camion qui contient la baleine. Des correspondances s‘établissent alors avec le récit biblique de l’épreuve de Jonas à qui Dieu avait ordonné de prêcher dans la ville de Ninive. Ayant failli à sa mission, Jonas fut précipité en mer par un équipage et séjourna trois jours durant dans le ventre d’une baleine avant d’être rejeté sur un rivage. Janos/Jonas, tous les deux ont failli à leur mission d’instruire les hommes.
Ben Hawkins pénètre également dans une roulotte à bagages, lieu mémoire étrange qui s’avère n’être qu’une chimère. Janos et Ben accomplissent tous deux un parcours initiatique tourné vers la connaissance.

Béla Tarr, qui adapte un roman de Laszlo Krasznahorkai (La Mélancolie de la Résistance), signe une œuvre d’une envergure poétique sans égale, servie par un noir et blanc expressionniste, décliné selon mille et une nuances de gris. La photographie participe pleinement à la couleur du récit, conférant aux scènes leur ambiance tour à tour irréelle ou naturaliste. Il en va de même dans Carnivale, visuellement à couper le souffle, servi par une lumière chaude et dont le cadre est infesté par des forces surnaturelles.

A découvrir d’urgence !

Sandrine Marques

24, l’oeil absolu


Nina Meyers (Sarah Clarke) dans la Saison 2 de 24h Chrono

Qui regarde qui ?

Les mains de Tony Soprano

Dans l’épisode des Soprano, diffusé sur Jimmy ce soir (« On achève bien les Hommes »), Tony Soprano assassine son kapo Ralph Cifaretto (Joe Pantoliano), dont les blagues douteuses avaient déjà pas mal ébranlé la petite communauté mafieuse.
La mort de sa jument Pie-O-My, brûlée vive dans un incendie vraisemblablement commandité par Ralph, déclenche la folie meurtrière de Tony.

Tout l’épisode relate ensuite, de manière glacée et ultra réaliste, comment se débarrasser d’un corps devenu trop encombrant. Assisté de son neveu Christopher, Tony s’emploie méthodiquement à faire disparaître le cadavre. Mais au moment de l’enterrer, la pelle bute obstinément contre le sol gelé. Une pelleteuse providentielle sur un chantier permet aux deux hommes de se sortir de ce mauvais pas. Christopher, sous influence, n’arrive pas à la manœuvrer. Excédé, Tony prend le relais et dirige l’engin avec précision.

Et là, le réalisateur ne filme que ses mains, plan absolument génial et métonymie qui résument admirablement toutes les contradictions du personnage. Avec douceur, doigté, minutie et technicité, Tony contrôle la machine, alors que dans la séquence précédente, ces mêmes mains étranglaient sauvagement Ralph.

Du contrôle au débordement, tout Tony Soprano est contenu dans ses mains : un être fruste et brutal, monstre sanguinaire, furioso capable de tuer avec barbarie mais aussi un homme sensible qui se met à pleurer face à un envol de canards migrateurs. Ce simple plan de détail traduit bien toute l’intelligence de cette série.
S.

Le photogramme ci-dessus illustre bien l’ambivalence de Tony Soprano : il pourrait broyer la tête du canard d’une simple pression, mais ses mains l’entourent dans un geste protecteur.