Chaque solitude a son propre mystère

L’amour est tout“.
Gertrud de Carl Theodor Dreyer.

Permanence de l’héroïne romanesque. Gertrud incarne un absolu. Sa croyance en un amour incandescent, idéal, sans partage tient autant du matériel que du spirituel. L’amour, d’essence divine, s’accomplit dans une forme terrestre. Dans Ordet, le héros pleure sa défunte femme : « j’aimais aussi son corps » confie t-il, réconciliant chair et esprit, par-delà tout dogmatisme. Dans Gertrud, les dialogues, simplifiés, épurés, vont à l’essentiel. Forme narrative resserrée, laquelle vise à la description de la vie intérieure.
Le refus des préceptes attire à Dreyer bien des ennuis, lequel pense toujours initialement à la forme pour exprimer l’idée. On a reproché injustement à Gertrud sa mise en scène figée. « Il m’importait que les figures fussent statuaires pour m’approcher ainsi du style des tragédies » affirme le cinéaste danois, dans Réflexions sur mon Métier (Cahiers du Cinéma, Editions de l’Etoile). La tragédie de Gertrud, c’est que l’idéalité bute immanquablement contre le réel. L’amoureuse déçue, au terme de sa vie, caresse sa solitude.

A Dr No.

19 réponses pour “Chaque solitude a son propre mystère”

  1. Christie, baba dit :

    quel titre sublime.. sans parler des photogrammes..

  2. jean-sébastien dit :

    entièrement d’accord, titre magnifique…(une note en attente?)

  3. Damien dit :

    …Et à chaque mystère sa propre solitude ?

  4. willy dit :

    Qu’y a-t-il de si mystérieux dans la solitude ? Notre illusoire besoin de chercher à y échapper alors qu’elle relève de ce qui nous constitue profondément ?

  5. sandrine dit :

    Mais vous êtes insatiables ! Vous avez vu à quelle heure je rentre chez moi ? Et je dois écrire un billet par-dessus ça ?!!
    Ce n’était guère mon intention. Bon, on va voir…
    Regardez, pour commencer, la progression des photogrammes, lesquels racontent l’histoire de Gertrud, l’amoureuse éperdue.
    Sinon, la sublime phrase du titre n’est pas de moi, mais de Sully Prudhomme !
    Willy,
    Intimement convaincue que nous sommes fondamentalement seuls. Et puis, il y a cette phrase qui me tourne dans la tête depuis le billet précédent et que j’avais lue à propos des films de Garrel : “l’homme meurt inachevé.”

  6. Christie dit :

    quelle râleuse. Tu rentres aussi tard à cause du boulot, ou parce que tu as fait la maximum bamboule ? dans le 2ème cas, n’espère aucune empathie de ma part..

    je me demande la cause de tout ce fuzz autour du film de Garrel, la photo et les acteurs étaient très beaux mais c’était d’un ennui… Gerryesque. Je l’ai regardé en repassant et même active, le film m’a endormie..

  7. Phil dit :

    Christie, d’accord avec vous sur le Garrel, mais sur Gerry, la beauté en devient hypnotique et c’est ce qui en fait un grand film à mes yeux. Alors que le Garrel est beau sans plus. Je n’ai pas compris le contexte politique, ça n’apporte rien au film ou plutôt le film n’apporte rien à ce qu’on connait ou ce qu’on a vu de mai 68, d’où ma déception…

    Quand à la “râleuse”, je ne pense pas qu’elle traine dehors, en ce moment c’est fortement déconseillé, voir même bientôt interdit !!
    D’ailleurs comment va-t-on aller au cinéma avec leurs conneries ?!!

  8. willy dit :

    Il n’y a sans doute aucun moyen d’achever l’homme qui meurt tant les traces qu’il a laissées demeurent partout, du moins pendant un certain plus ou moins variable… C’est une explication possible de cette phrase et qui me semble approppriée pour ce qui concerne les films de Garrel. J’aime beaucoup pour ma part Les Amants réguliers. Je ne me suis pas ennuyé du tout et j’aime beaucoup l’intranquilité apaisée qui se dégage du film. Et comme l’a dit un de mes amis, ce film donne envie d’avoir des problèmes avec une fille…

    Bien à vous chère amie.

  9. Docteur No dit :

    Euh… J’avais cru qu’on allait parler de Dreyer, par ici… Et de Gertrud, qui est juste le plus beau film du monde. Bon ben tant pis.
    Pour ma part, ce qui m’a toujours troublé concernant Gertrud, c’est le quatrième photogramme que vous proposez, Sandrine, qui est je crois le dernier plan du film. Une fin mélancolique mais pas sombre pour autant. Une sagesse immense s’en dégage. Une conclusion parfaite, triste mais lucide. D’une beauté inégalable. L’ultime plan d’un ultime film. Quelque chose d’irrémédiable. Pardonnez-moi, je suis très ému en y repensant, et je vous laisse à vos Garrel, Van Sant et consorts. Qu’ils semblent petits, tout à coup.

  10. sandrine dit :

    Cher No,
    Vous me voyez ravie de votre engouement pour le film. Enthousiasme partagé, bien sûr. Dernier film de Dreyer. Un échec. Il n’est pas rare de lire dans des anthologies de cinéma que Gertrud est une oeuvre trop figée. Incurie de la critique et tissu d’âneries. Dreyer a parlé de la “statuaire” à l’oeuvre. Je vais écrire quelques lignes tout compte fait.
    “D’une beauté inégalable”, dites-vous. J’ai pensé justement que la beauté ne se disait pas. Le silence m’apparaissait alors comme le plus éloquent des commentaires. Avec l’épitaphe : “l’amour est tout”. Une fois n’est pas coutume, je me rallie à la cohorte de ceux qui pensent que l’image parle d’elle-même. En l’occurence, ces 4 photogrammes dont vous avez bien saisi le cheminement évident (évident, me semble t-il, y compris pour ceux qui n’auraient pas vu ce chef d’oeuvre). Je me replonge en ce moment dans la filmographie de Dreyer avec volupté. J’ai acquis le Maître du Logis, un film muet de 25 que je ne connais pas. Encore mille beautés m’attendent certainement.

    Willy,
    Tous les films de Garrel, en ce qu’ils énoncent la faillite amoureuse, donnent envie d’avoir des problèmes avec une fille ! :-)

  11. Docteur No dit :

    Pour que l’image parle d’elle-même, encore faudrait-il qu’elle bouge. mais vous avez raison, la beauté ne se dit pas. Il n’y a qu’une chose à faire: revoir le film, et puis se taire.
    Le Maître du logis est également un film remarquable, révélant une fois encore chez Dreyer une figure féminine d’une force considérable. Il se distingue cependant de ses autres films par son humour, vous verrez.
    Permettez-moi également de vous recommander Mikael, datant de 1924, récemment diffusé sur une chaîne du cable. Les Dreyer muets sont rares, j’espère pour vous que vous l’avez enregistré.

  12. sandrine dit :

    Pas encore trouvé une minute pour voir Le Maître du Logis, mais vous soulevez, à mon sens, un point essentiel, généralement absent du dicours dominant : l’humour qui traverse la filmographie de Dreyer. On touche parfois carrément au grotesque ! Dans Les Pages arrachées du Livre de Satan (1921), je me suis même esclaffée franchement tant les figures de l’autorité y sont ridiculisées. Des hommes, rien que des hommes, tributaires, comme tout un chacun, des pulsions les plus inavouables. Les Pages (…) accordent aussi une grande place aux figures féminines, préfigurant les grandes héroïnes à venir, notamment Jeanne D’Arc.
    (pas enregistré Mikael. Merci pour l’info).

  13. Docteur No dit :

    En effet on n’a pas assez insisté sur l’humour de Dreyer. Pour ma part, j’ai le souvenir d’une replique d’Ordet: le père du fils devenu fou explique qu’il est parti à la ville étudier Kierkegaard, et qu’il en est revenu dans cet état…
    Si vous le souhaitez, je peux vous faire parvenir la vhs de Mikael. Sous pli discret, évidemment.

  14. sandrine dit :

    Eh, bien je suis sur une piste pour récupérer un certains nombre de films de Dreyer, épuisés. Piste qui semble porter ses fruits pour le moment, mais si ce titre me fait défaut, j’accepte volontiers votre “pli discret” et ne manquerai pas de vous le signaler. Merci !
    (C’est merveilleux le blog !).

  15. JM dit :

    “La tragédie de Gertrud, c’est que l’idéalité bute immanquablement contre le réel. L’amoureuse déçue, au terme de sa vie, caresse sa solitude.”

    …et caresse la modernité !

    Juste une petite précision, dans ton article il y a une citation qui provient de la fin d’”Ordet” et non de “Jour de Colère” (celle du mari parlant de sa femme morte).

    Et sur l’humour de Dreyer effectivement il est présent dans Gertrud, J. Douchet orienta d’ailleurs la discussion dans ce sens lors d’une présentation du film il y a quelques temps. Je retrouve mes notes et je vous en fait part ! Pour la remarque du père parlant de son fils qui est allé étudier Kierkegaard ds “Ordet” je ne sais pas si cela doit être perçu comme de l’humour ou une volonté de la part de Dreyer de replacer le discours du personnage dans le contexte religieux de l’époque ?! Qu’en pensez-vous ?

  16. sandrine dit :

    Merci, JM. J’avais un doute sur Ordet : je fais la correction immédiatement.
    Concernant Kierkegaard, j’y vois un trait d’ironie supplémentaire, à l’endroit effectivement du dogmatisme religieux de l’époque.
    Je ne crois pas me tromper si j’affirme que le christiannisme de Kierkegaard rejoint celui de Dreyer :
    “Pour Kierkegaard, il ne s’agit pas de créer une nouvelle doctrine philosophique, en opposant à la mode actuelle une nouvelle mode; il s’agit de restaurer dans son authenticité l’enseignement du Christ. Toutes les analyses kierkegaardiennes doivent être lues dans cet éclairage. Lorsqu’il est question de l’existence, il ne faut jamais oublier que la plénitude de l’existence se trouve dans la foi et ne se trouve que là … Autrement dit, la plus haute existence est celle de Dieu, et la réalité humaine ne rencontre l’existence que dans la mesure où elle rencontre Dieu. L’analyse réflexive se meut dans l’ordre de la possibilité, qui jamais ne s’élève jusqu’à la réalité … Au contraire, ” une existence de chrétien est en contact avec l’être ” parce qu’elle est affrontement de Dieu. Kierkegaard ne cesse de répéter : ” le christianisme n’est pas une doctrine, mais un message existentiel “. (Georges Gusdorf).

  17. JM dit :

    Alors, d’après Douchet, Dreyer aurait été “une sorte” de protestant luthérien ! Cad que la Foi représentait quelque chose de fort pour lui mais en même temps il éprouvait une répulsion assez nette pour les religions…je ne crois pas que le bouquin de J. Semolue paru l’année dernière soit très précis sur ce point…il reste d’ailleurs d’une façon générale plutôt flou sur beaucoup de choses, comme s’il y avait une crainte de trop dévoiler les mystères de cet immense metteur en scène ?!
    Je vais transcrire mes notes (sur Vampyr, Ordet et Gertrud) et les mettre sur mon blog à l’occasion, je te tiens au courant !

  18. sandrine dit :

    Oui, volontiers ! Ca m’intéresse de lire cela sur ton blog.
    Dreyer se définit avant tout par son horreur du dogmatisme. Il était protestant aussi contre son oncle socialiste qui l’avait reccueilli à la mort de ses parents.
    PS : j’aime bien le nom de ton blog…

  19. JM dit :

    Coucou,
    Juste pour te dire que les notes sur “Vampyr” sont en ligne, en attendant la suite…

    PS : Le nom du blog parait bien choisi vu le nombre de commentaires ! ;-)

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