Cinéma en série, séries en cinéma

Aujourd’hui, on fait du « cinéma pour enfants et de la télévision pour adultes », entend-on dans Le Règne des Séries, remarquable documentaire réalisé par Loïc Prigent et Olivier Joyard.
Point de provocation ici, à l’endroit de l’iconophile puritain, mais le constat pertinent de l’entrée dans un âge d’or télévisuel, qui voit l’émergence de séries d’auteurs, au détriment d’un cinéma battu sur son propre terrain : Hollywood, l’El Dorado créatif.
L’inventivité narrative et esthétique des séries ne laisse aucun doute : inscription dans le contemporain, invention et renouvellement perpétuels des formes. La télévision a toujours eu, aux Etats-Unis, une longueur d’avance. Dès leur naissance, les fictions américaines mettent en scène le social, comme événement concret, enraciné dans la vie de tous.
Mieux, les séries rendent ce social « acceptable » (car digne d’être représenté), radicalisant ainsi l’expérience spectatorielle. En France, les fictions, sourdes aux mutations sociétales (exception faîte récemment de Ma Terminale) sont incapables de réaliser la même friction des genres que celle qui participe du succès des séries made in USA, où, par exemple, des éléments empruntés à la comédie traditionnelle cohabitent avec l’actualité.
Dès lors, les séries américaines pulvérisent le clivage classique dedans/dehors - elles repensent l’espace domestique même - de sorte qu’on est loin de la ringarde vision godardienne qui voit, en la télévision, une «terrible puissance de domestication qui nous enferme à la maison».
Curieuse et paradoxale impression, in fine, d’un cinéma « en série » et de fictions télévisuelles, qui débordent leur « sérialité » même, pour s’imposer comme des objets singuliers, investis d’une mémoire.

16 réponses pour “Cinéma en série, séries en cinéma”

  1. Olivier dit :

    Merci pour cette excellente analyse de la situation et pour vos commentaires sur la Théma d’ARTE consacrée aux séries TV.

    N’oublions pas, également, à côté de la production privée US (HBO,…), de parler de la Grande-Bretagne, où la BBC (le service public) est capable de produire des séries (Spook, State of play,…) de qualité très supérieur à ce que se fait aujourd’hui en France…

    Olivier

  2. myasz dit :

    godard ringard?
    en tous cas sa vision sur ce qu’est la télévision?
    dépassée? périmée? plus d’actualité?

  3. sandrine dit :

    Bon, je tente de répondre une nouvelle fois ici, en espérant que les commentaires ne s’effacent pas encore par enchantement.

    Olivier,
    Merci. Votre parallèle avec la production télévisuelle britannique me parait des plus pertinents car finalement, les cinématographies américaines et britanniques ont en commun leur essouflement (faillite du scénario) à laquelle répond, par ricochets, une efflorescence de séries de qualité. Je ne connais pas les fictions que vous évoquez mais apprécie vraiment Queer as Folk et l’hilarant Small Potatoes.

    myasz,
    Godard, sur la télé, a une vison conservatrice et ringarde (opposition basique TV/cinéma quand les corrélations entre les deux medium, leur hybridation sont manifestes). Maintenant, que les choses soient claires, ses Histoires du Cinéma sont remarquables, comme nombre de ses fictions (JLG/JLG, Eloge de l’Amour me bouleversent) .
    Mais, son anti-américanisme forcené m’exaspère. Aujour’dhui, on ne pas plus raisonner de la sorte car c’est rester sourd à la volubilité du monde que de ne pas prendre en compte les profondes mutations à l’oeuvre dans le domaine de la production cinématographique et audiovisuelle.

  4. myasz dit :

    ok, je note.

  5. lo dit :

    si, tu connais
    “spook” est passé sur canal, agents du MI5, me souviens plus du nom traduit de la série -mais pas mal du tout
    “state of play” -me demande si ce n’est pas idem, une série en trois épisodes qui liait politique et journalisme
    marchera? marchera pas?
    lh.

  6. lo dit :

    par idem, je voulais dire : sur canal ;-)
    lh.

  7. (lo) dit :

    (y a-t-il, maîtresse du jeu, un espoir -insensé, cela va de soi- que les mots perdus réapparaissent? ou me fendrai-je d’un suprême effort pour les retrouver en moi-même?)

  8. sandrine dit :

    Je crois que tu vas devoir fournir un effort de remémoration…

  9. lo dit :

    “… fictions télévisuelles, qui débordent leur « sérialité » même, pour s’imposer comme des objets singuliers, investis d’une mémoire.”
    une réflexion, d’abord, émanant d’un collègue de l’institution qui remarquait que la vente des dvd s’ancrait principalement sur les séries télévisées (hormis les films justement “sérialisés”, “star wars” ou “seigneur des anneaux”)
    une interrogation ensuite, sur la compulsion d’achat des ces séries, à la limite de l’obsessionnel, de “24″ à “six feet under”, besoin que je ressens moi-même et qui, au-delà de l’identification, de nina myers à brenda chenowitz, pose la question de la famille
    c’est-à-dire : la création imaginaire d’un référentiel nouveau, choisi, aux personnages stéréotypés ou complexes, quoi qu’il en soit sans surprise puisque l’on sait ce qu’il advient de chacun des protagonistes
    (…)

  10. lo dit :

    (…)
    mémoire donc, artificielle, construite, égocentrique et collective dans la mesure où, malgré le lien personnel que chacun se forge avec les héros de série (étonnant combien l’on peut être infidèle, néanmoins, en tant que spectateur), il est évident que ce qui se passe chez soi se reproduit chez les autres
    d’où j’en arrivais à cette bouleversante conclusion lynchéenne, à propos de “twin peaks”, me demandant si la répétition de la scène fatale (laura palmer / maddy) et la phrase conséquente, “ça se reproduit chez lui”, n’auraient donc été rien d’autre qu’une (pré)vision du réalisateur à propos du rapport entre le spectateur et le film (ou son support, dvd ou cassette vidéo)
    suis-je clair?
    lh.

  11. Olivier dit :

    « State of play » parle effectivement des rapports troubles entre les médias et les politiques… Bon, sinon, j’avoue, tout abonné à Télérama et auditeur de France Culture que je suis, être un peu largué par les derniers échanges, mais je vais travailler mon Godard illustré:)

    Permettez-moi de rabaisser le débat : au-delà de la dimension culturelle spécifique occupée par le cinéma en France, plusieurs facteurs contribuent à notre retard : d’abord le fric : HBO doit avoir 5 fois plus d’abonnés que C+ et les budgets qui vont avec ; ensuite la société française, donc les dirigeants de chaines, incapable d’aborder les questions sociétales frontalement et sous des formes innovantes (imaginez « The Shield », version 93 !) ; enfin des raisons plus structurelles, propres aux E-U : plus de bons comédiens, plus de bons scénaristes-dialoguistes, plus de bons techniciens, sans parler de structures de production et de distribution hyper-efficaces…

    Olivier

    PS : mais nous, on a la bouffe et le pinard…

  12. lo dit :

    olivier, sandrine,
    à paris du 22 au 30 octobre
    qu’est-ce qu’on mange?
    lh.

  13. .Moland.Fengkov. dit :

    le foie d’un employé du recensement avec des fèves au beurre et un excellent chianti. Ffffff Fffff Ffffff !!!…

  14. lo dit :

    de la cinéphilie à la cinéphagie, mo?
    on reste dans la série, quoi qu’il en soit ;-)
    lh.

  15. Luiz Carlos dit :

    j’aime beaucoup les Cahiers nº 581 (il y a un texte extraordinaire de Jean-Sébastien Chauvin sur “24 heures chrono”), l’idée d’un “âge d’or télévisuel”. la richesse actuel de la série dément une antique “conviction” nourrie par les enemies de la télévision: l’uniformisation des formes.

    je suis très curieux à propos du documentaire…

  16. sandrine dit :

    Vous pouvez retrouver ce talentueux auteur, en lien sur ce blog : le weblog de J(…)S(…).
    Et vous avez raison de souligner qu’on est passer à une autre ère télévisuelle qui voit les arguments de ses détracteurs se réduire à peau de chagrin. La pluralité des formes est en effet de mise. La TV est devenu ce laboratoire des formes.

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