Comme un torrent

“Tout le monde dit la violence du fleuve déchaîné, mais personne ne parle jamais de la violence des rives qui l’enserrent”.
Bertold Brecht.

Photo de Hicham Benohoud, Agence VU.

15 réponses pour “Comme un torrent”

  1. jean-sébastien dit :

    belle photo et belle phrase de Brecht, à méditer à la lumière de ces récents événement sen effet…

  2. sandrine dit :

    Effectivement. Je ne souhaitais pas commenter le cliché qui me paraît très éloquent, au même titre que la phrase de Brecht.
    Mais c’est ma réponse aux échanges récents auxquels tu renvoyais sur ton blog.
    Je dois dire tout de même qu’aucune posture avancée ne me satisfait, ou radicale ou fragmentaire.
    Peut-être parce que je suis au coeur de ce fleuve bouillonnant, travaillant directement dans les quartiers concernés par les violences.
    La posture qui aurait pu être la mienne - la preuve par l’expérience ou le récit par le menu des incidents et incidences des récents événements sur mon travail éducatif- aurait été aussi insatisfaisante que ce que j’ai pu lire ici et là. Précisément parce que je suis dedans. Le ressenti est immédiat, qui des désillusions, de l’amertume, de l’inquiétude aussi, m’envahit certains jours.
    Mais je n’ai pourtant pas envie de baisser les bras et encore moins de catégoriser hâtivement. Sauf si catégoriser permet de “singulariser”.
    Qu’on ne me demande pas de choisir mon camp non plus car nous n’en sommes (plus) pas là. Ou alors, s’il faut le faire, je dirais que je me situe à l’exact entre-deux.
    Et puis ce matin, je rencontre cette photo qui cristallise tous mes affects, avec la citation de Brecht.
    Il se trouve que je vais sans doute travailler avec l’artiste, autour d’un projet éducatif. Il a fait un très beau travail qui s’appelle “la salle de classe” : des élèves marocains réinventent, avec la complicité du photographe, l’espace de l’enseignement, en proposant diverses mises en scène.
    J’aime assez cette photo (il en a fait d’autres dans le même style, reprenant le motif des jambes ballantes au 1er plan).
    Au regard de la crise des banlieues (mais pas seulement), la photo se charge d’une ambivalence intéressante : l’enfant est-il pendu ou suspendu ? S’envole t-il ? S’arrache t-il de son environnement ?
    Quelle lecture positive ou négative peut-on en faire ?
    Là, s’ancre et se condense toute la problématique de la crise sans précédent (je dis bien “sans précedent” - certains raccourcis ou rapprochements hasardeux, lus à droite à gauche m’ont irritée) que nous traversons.
    Le fait est qu’il est difficile de trancher, tout comme pour l’interprétation à donner à ce cliché. De l’admettre, c’est déjà avancer.
    Et de fait, j’ai commenté ce cliché ! :-)

  3. rph dit :

    En écho tant à votre commentaire qu’à la citation de Brecht, cette phrase de Simmel :

    “Parce que l’homme est cet être de liaison qui doit toujours séparer, et qui ne peut relier sans avoir séparé – il nous faut d’abord concevoir en esprit comme une séparation l’indifférence de deux rives, pour les relier par un pont.”

    (pour moi, cela ne fait pas de doute, l’enfant s’envole)

  4. Damien dit :

    Désolé, mais je ne trouve pas cette belle phrase pertinente par rapport à l’actualité des banlieues : on a beaucoup parlé au contraire des “rives”, on n’ a cessé depuis le début de dénoncer l’environnement criminogène et les conditions inacceptables de vie des émeutiers, le racisme dont ils souffrent, etc.

  5. sandrine dit :

    rph,
    Jolie citation. La séparation comme principe également de toute création.

    Damien,
    “Dénoncer” ? pas sûre. Je dirais plutôt “stigmatiser”. Nul discours compassionnel dans les médias, du moins, rien qui n’aille dans le sens d’une compréhension de la situation. Au mieux, on a tenté de déterminer des causes. Mais cette sur-détermination ajoute du cloisonnement. De fait, je pense qu’on en est resté à la description du “fleuve déchaîné” et qu’on n’a pas mis le doigt sur la violence intrinsèque qui entoure le phénomène, laquelle ne se borne pas uniquement aux conditions de vie, mais bien à un pourrsissement général, au plan politique, cultuel et social.
    En fait, tout cela nous déborde, comme un torrent.

  6. Jean-sébastien dit :

    très beau commentaire Sandrine (mais c’est aussi l’avantage de ceux qui reste à distance des débats : ils peuvent alors prendre du recul, ne pas opter pour tel ou tel camp, car dans les débats on est, je crois, toujours plus royaliste que le roi)…

    Damien > personnellement, je n’ai pas pris la phrase de Brecht de manière aussi littérale. Pour moi, les rives, c’est la loi, la conservation (le con,servatisme?), par opposition à l’anarchie du fleuve…

  7. Damien dit :

    “Nul discours compassionnel dans le médias” ? Faut pas déconner…
    Après, sur l’incompréhension et le pourrissement général on ne peut qu’être d’accord.
    Si l’on revient à la métaphore, il faudrait donc parler aussi de la violence du climat, de la pente qui accélère le flux de l’eau… et rappeler peut-être que c’est le fleuve qui creuse ses rives, non l’inverse.

  8. Tlön dit :

    Je vous jure que ce sont mes derniers mots!?
    JS. je suis d’accord avec toi sur la définition des rives (je te laisse le jeu de mot!! lol) mais ce qu’il me faut dire encore c’est que quand les rives sont brisées, les digues rompues, ce sont ceux qui savent nager qui s’en sortent, les plus faibles se noient.
    Rien n’empêche, pour filer la métaphore, que les digues soient aménagées…
    On me permettra un souvenir personnel. En classe d’histoire en terminal (1976), nous avions eu un débat sur la loi. Bien sur nous autres jeunes gauchistes (le gauchisme la maladie infantile du communisme - Lénine, il vaut bien Badiou ! ) avions piallé contre la loi émanation de la bourgeoisie, répressive etc…Je me souviens que le prof, vieux militant communiste, nous avais gentiment fait comprendre que nous étions des cons. Que la loi était aussi le résultat de lutte, de le tension entre les classes…Que l’absence de loi ne pouvait que faire le jeu des classes dominantes..C’est le sens du petit extrait d’Engels sur mon blog.
    Je suis tombé par hasard ces derniers jours sur émission de canal + intitulé Grosland dont il me semble avoir lu dans Libé qu’elle était trés bien. Je n’ai jamais vu un tel mépris pour “le populaire” caricaturé uniquement sous la forme de dégénéré. Et bien sur tous ces gens se disent de gauche. Honnètement je me demande si le vrai mépris de classe il n’est pas là !
    Pour finir je te conseille de lire la derniere partie des Voyages de Gulliver, le voyage chez les Houyhnhmmms et tu verras comment une société sans loi, basée uniquement sur la raison et l’approbation débouche sur une société totalitaire…Je vais d’aileurs essayer d’y revenir.

    Ps: Assez curieusement, à propos de l’affaire Brisseau certains s’étonnaient que le tribunal ne se pose pas la question du qu’est ce que le cinéma ? de sa spécificité ? Depuis quand un tribunal en partie source du droit doit-il définir l’essence d’une pratique esthétique..Je pensais naïvement que c’était l’apanage des pays totalitaires…mais la contradiction ne semble avoir géné personne !
    Sandrine, je m’excuse d’avoir été trop long…

  9. Tlön dit :

    Après de gauche, lire: et sont préts à “comprendre” le jeune rebelle qui défonce un théatre à coup de voiture bélier.

  10. JG dit :

    Tlön > Sur Brisseau, il ne me semble pas qu’il a jamais été question de faire rentrer le tribunal et le droit dans une réflexion esthétique. Je ne crois pas que quiconque attendait du procès qu’il constitue un débat sur la valeur cinématographique de Choses secrètes - la plupart des parties ne l’avaient même pas vu. La question de la spécificité du cinéma s’est avant tout posée lorsque ceux qui étaient appelés à juger (mais aussi à défendre) un cinéaste se sont tous affirmés plus ignares les uns que les autres pour juger de ce qu’est le cinéma, ne serait-ce que comme industrie - soit l’incontournable environnement contextuel de l’affaire. Cette impéritie s’est démontrée à plusieurs reprises, notamment dans le réquisitoire de la procureur, manifestement pas très au fait de comment on finance et l’on fait un film. Que Brisseau ait pu mettre près de dix ans à financer Choses secrètes lui a paru le fait d’une vulgaire lubie. De là à dire qu’il a purement et simplement retardé le tournage de son film pour faire passer plus d’”essais” à ses accusatrices…

    Enfin on s’éloigne du sujet. Mais c’est pas moi qu’a commencé.

  11. jean-sébastien dit :

    oulà, attentiuon, je n’ai jamais dir qu’il ne fallait pas de loi! Tu te méprends. L’absence de loi c’est la prédominance des mafieux de toute sorte, j’en suis bien conscient. Ce que je voulais dire c’est que la loi est faite pour les gens, pas pour le pouvoir, pas pour assoir une position ou que sais-je encore, c’est cela que je sous-entendait…Puisque Skoty et toi, Tlön semblez vouloir défendre envers et contre tout la République, sachez que moi aussi je suis un républicain (enfin un démocrate!) et je vais même te dire que je suis pour la police (représentante de la loi), mais pas cette police souvent stupide et ignarde qu’on nous sert à tour de bras; N’oublions pas qu’à force de vouloir défendre la République (c’est à dire un certain ordre), on peut en arriver à la durcir jusqu’à ce qu’elle devienne une dictature (sous couvert d’ordre)…alors la République n’est plus qu’un mot dénué de sens…

    La métaphore de Brecht, c’est comme cela que je l’interprète : savoir tirer les fruit de l’anarchie qui a régné plutôt que de durcir les rives; aller,n et puisqu’il faut continuer de filer la métaphore (très forte sur ce coup là Sandrine), je dirais que le fleuve peut servir à irriguer, à fertiliser une terre; n’y voyons pas systématiquement une image de la catastrophe avec débordement incontrôlable et noyades innombrables…

  12. jean-sébastien dit :

    quant à Brisseau, je ne saurais dire mieux que JG; mais tu as raison de préciser Tlön, dommage que tu n’ai pas laissé ce commentaire que mon blog…ça aurait fait avancer le débat…

  13. sk†ns dit :

    Les lois n’empêchent pas les mafieux de faire touner leur boutique et cette sentence de Brecht n’est pas d’une grande pertinence.
    Amitiés.

  14. jll dit :

    La photo est très réussie dans le court circuit : elle ne peut guère dire autre chose que “avec l’immeuble du fond il n’y a plus qu’à se pendre.”

    Ou alors c’est mon optique de cinéphile habitué à découvrir les pendus par les pieds

    Pour que l’enfant s’envole, il faudrait que je voie davantage d’Annonciations ou alors retourner voir Brisseau (De bruit et de fureur).

    Pour y croire un peu, on peut se rappeler L’esquive : la violence de la BAC à la fin empêche l’amour mais pas le spectacle (ne pas mettre tous ses oeufs…)

  15. rph dit :

    Je veux bien croire Brecht marxisant, mais est-ce une raison pour comprendre sa phrase de façon aussi univoque ? Tout le monde semble s’accorder à penser que ce qui fait “rive” dans les émeutes des dernières semaines, ce sont les conditions matérielles de vie, le contexte social. J’y vois plutôt l’effet du discours et des représentations. Un processus qui n’est certainement pas unilatéral : la stigmatisation d’un groupe ne répond jamais qu’au repli, en face, sur l’identité de groupe et inversement. Les événements sont tout de même partis d’un mot (”racaille”) qui renvoie à quantité d’autres qualificatifs, sans doute moins insultants mais tout aussi néfastes dans la manière dont ils enferment chacun dans une identité collective réductrice. Sandrine le disait déjà (” pas envie de(…) catégoriser “) et c’était également ce que j’avais à l’esprit lorsque je citais Simmel (concevoir l’indifférence de deux rives comme une séparation, c’est considérer la différence, l’altérité comme un problème, voire un danger). Je comprends parfaitement les scrupules de Jean-Sébastien, mais je ne crois pas que la réactivation d’un discours de lutte des classes puisse constituer une issue. Je préférerais encore que l’on en revienne à Marx plutôt qu’à sa vulgate ou que l’on aille un peu piocher chez Bourdieu. Toujours est-il qu’en l’état, c’est à un nouvel enfermement que procèdent ce langage et ses catégories toutes faites, de nouvelles rives, tout aussi étroites finalement que celles incriminées.

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