Creuser son trou.

Faire son trou ou le creuser (souvent littéralement) : telle est la posture du nouvel héros américain. A l’origine, il y a un territoire à défricher et des rêves de fortune. Les pionniers dessinent les frontières d’un pays dont l’histoire commence avec le sang. Des chercheurs d’or à l’extermination des Indiens d’Amérique, la violence initie le cycle. Le mal originel est enfoui dans les soubassements du sol américain. Or, il se trouve qu’aujourd’hui deux fictions l’exhument de manière saisissante.
Les frères Coen reviennent au meilleur de leur cinéma en adaptant McCarthy. No Country for Old Men raconte une odyssée sanglante qui a pour ligne d’horizon l’immigration clandestine, matérialisée par la frontière entre le Texas et le Mexique. Un péquenot débarque sur les lieux d’un règlement de comptes en plein désert. Des Mexicains se sont entretués pour de la drogue. Il récupère une mallette pleine d’argent qui lui garantit de beaux lendemains mais se ravise. Erreur fatale : il attire l’attention d’un tueur au sang froid (Javier Bardem, coupe au bol hallucinante) qui le prend en chasse. Du carnage à ciel ouvert, dans l’espace vide du désert, aux trous que creuse le psychokiller pour y enfouir les dépouilles de ses infortunées victimes, le récit s’engouffre dans la béance. No Country for Old Men est une traversée au noir fulgurante. Au final, le Mal (incarné par Bardem) poursuit sa route. Inquiétant.
Autre film de “creuseurs” de trous, There will be blood, au titre programmatique. Paul Thomas Anderson s’y départit de ses tics formels agaçants, au profit d’une chronique “monstre” sur les débuts de la production du pétrole aux Etats-Unis. Dans une première partie quasi muette, les accidents liés à l’exploitation du sous-sol et de ses richesses se multiplient. Sur ces morts, un homme (Daniel Day Lewis, génial) va bâtir sa fortune avec son jeune fils adoptif. Le souterrain exsude le sang versé depuis l’origine. Même texture visqueuse, pétrole et sang entretiennent une analogie évidente. Le film plonge dans l’interstice que matérialise l’excavation. Tout comme chez les Coen. A cette nuance près que dans No Country for Old Men, le trou prend des allures d’abîme et contamine la structure filmique. De l’argent sale à l’or noir, deux récits d’ambition (« faire son trou ») et de chute (« creuser son trou ») s’entrechoquent. Sur ces rêves défaits, se pose le socle d’une Nation schizophrène, habitée par les monstres.

Photogrammes : No Country for Old Men des frères Coen (sortie le 23 janvier 2008) et There will be Blood de Paul Thomas Anderson (sortie le 27 février 2008). Trailer ici.

9 réponses pour “Creuser son trou.”

  1. Joachim dit :

    “Dig your own hole”, c’est le titre d’un album des frères chimiques, non ? Et le PT Anderson, il est bien ? Aime vraiment beaucoup “Punch Drunk love” mais c’est peut-être pour des raisons extra-cinématographiques (mon ou notre date-movie) et en plus, j’avais l’impression que c’était une exception dans sa filmo. Donc j’ai un peu peur pour le prochain.

  2. sandrine dit :

    Joachim,
    J’ai à peu près autant détesté Magnolia que Punch Drunk Love, sans compter que je n’aime pas du tout l’actrice Emily Watson, très ennuyeuse à regarder ces derniers temps. PT Anderson : du cinéma lourd, surfait, formaliste à outrance. C’est dire ma surprise devant ce There will be Blood. Day Lewis en fait des caisses mais il excelle dans le surjeu. Il n’y a qu’à le voir dans Gangs of New York pour s’en convaincre.
    Il y a 3 segments dans There Will be Blood et le dernier est malheureusement plus faible car on quitte le territoire pour une trop longue scène en huis clos. Bon, sinon Anderson n’y va pas avec le dos de la cuillère question travelling ! Mais ça passe bien. Cette amplitude se prête bien au territoire.
    Mais attention, un Anderson peut en cacher un autre : Wes (Anderson) confirme avec “A Bord du Darjeeling Limited” tout son talent. C’est là un autre grand film de 2008 (sortie en mars). Je te le recommande.

  3. Joachim dit :

    “Punch Drunk Love” tient quand même beaucoup grâce à Adam Sandler et à son jeu rentré alors que ça se sent qu’il a envie d’en faire des tonnes. J’aime bien sentir ce tiraillement entre le désir de démonstration d’un acteur et ce que lui impose son metteur en scène. En fait, je crois que j’aime bien aussi ce film par son ton assez inattendu, à la fois souriant et désenchanté, proche de certains poèmes de Brautigan.

    Sinon, je suis déjà fan de Wes Anderson alors que pourtant a priori, il y aurait tout pour m’agacer dans ce cinéma: la volonté de faire décalé à tout prix, à chaque seconde, les acteurs grimés, la succession de vignettes, la démonstration de “petit génie”… Je me suis promis d’écrire là-dessus au moment de la sortie de “Darjeeling” que je croyais être en janvier. Bon. Faudra attendre deux mois de plus.

  4. sandrine dit :

    Jo,
    Wes Anderson reste fidèle à ses vignettes dans “Darjeeling”. Le train, comme le sous-marin dans La Vie aquatique, devient un lieu-monde. J’adore son univers, avec la famille dysfonctionnelle en filigrane. Je n’en dis pas plus. Le film sort le 19 mars 2008. Va falloir attendre en effet.
    Sur “Punch Drunk”, y’a une séquence qui m’a fait marrer. Sandler essaie de dominer sa colère mais c’est plus fort que lui, il saccage tout à un moment donné. Mon souvenir est un peu vague ceci dit…

  5. infernalia dit :

    P.T.Anderson deviendrait-il donc enfin un vrai cinéaste ? ça serait pour moi une grande surprise, mais effectivement, j’y crois, surtout après la transformation de Fincher avec “Zodiac” film d’une richesse incroyable parce que construit autour du vide. D’ailleurs je sens à l’avance que The Curious Case of Benjamin Button va être encore un beau choc.

    Parmi mes grosses attentes de début 2008 le P.T Anderson, le film des frères Cohen et plus que tout “La terza madre” d’Argento (sortie probablement direct en dvd italien en février/mars, sauf si tu nous récupères une projection pour ton ciné-club ;-). Quel tristesse de penser qu’un auteur comme Argento soit réduit au DTV.

  6. sandrine dit :

    Infernalia,
    je n’étais même pas avisée de la sortie du prochain film d’Argento. Cf commentaire sur la note précédente : les auteurs sont condamnés par la distribution de leurs films, proprement scandaleuse. Je ne suis pas en mesure de passer le film à mon ciné-club, faute de moyens. Moi aussi je compose avec une petite économie. J’attends une montée en puissance (plus de spectateurs par exemple) pour pouvoir imaginer d’inviter les auteurs qu’on admire tant les uns comme les autres. Qui sait…
    Hâte de voir le prochain Fincher également… L’année 2008 se place en effet sous les meilleurs auspices.

  7. Trou noir | Contrechamp Média dit :

    […] il a évoqué les souterrains dans lesquels son personnage se dissout ce jour-là. Un creuseur de trous. Voilà qui définit à la perfection Daniel […]

  8. Zanux dit :

    Ces deux films sont énormes et j’ai beaucoup aimé ton papier vers lequel l’ignoble Maurice m’a renvoyé après que nous ayons vus le PT Anderson.

    J’en profite pour saluer la nouvelle version de Contrechamp, à très bientôt.

    PS : suis toujours chaud pour la mission sur Frank White quand le cinéclub reprendra.

  9. sandrine dit :

    Hello Zanux,
    Tu peux aussi te bidonner en allant voir la video de Day-Lewis plus haut.
    Suis contente que cette nouvelle version du site te plaise. Quant au cine-club, je dois aussi relancer la machine mais tu es, restes et demeures l incarnation vivante de Franck White.

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