Cure ou l’ébranlement du corps social japonais
Après plus de vingt ans d’une carrière indépendante où il s’essaya à tous les genres, du porno soft au polar, en passant par des comédies potaches ou bien encore des films politiques, Kiyoshi Kurosawa s’impose désormais comme un cinéaste sur lequel il faut compter. Pour preuve, son énigmatique et fulgurant Cure, véritable incursion dans un inconscient malade, celui d’une société déboussolée, menacée dans ses soubassements. L’idée de contamination prévaut sur celle du remède (« cure ») et le glissement délétère à un état autre s’opère insidieusement.
Quelle force obscure pousse des citoyens ordinaires à devenir des meurtriers ? Pourquoi parachèvent-ils leur acte criminel d’une entaille en forme de croix ? Que signifie ce rite sanguinaire et morbide ? Pourquoi les assassins sont-ils frappés d’amnésie ?
L’inspecteur Tanakabe (remarquable Koji Yakusho vu aussi dans Charisma et L’Anguille d’Immamura) enquête. Sa femme, sujette à des absences tragiques, est mentalement instable. Tout comme elle, l’instigateur de ces funestes crimes, Mamiya (troublant Masato Hagiwara), vit dans un présent sans fin, privé de mémoire, même la plus immédiate, métaphore du Japon contemporain qui tente d’oublier le traumatisme d’Hiroshima. C’est un errant, apparaissant brusquement dans la fiction dans le long plan séquence de la plage. L’instituteur, qui l’a recueilli, tue sa femme et se défenestre au petit matin. S’ensuit une longue série de victimes dont les figures sont des archétypes sociétaux.
Ainsi, la première victime est un employé modèle et sans histoire, qui tue froidement une prostituée. C’est une pure production du monde du travail nippon. La deuxième victime est un instituteur qui assassine sa femme puis tente de se suicider. C’est la figure de l’Education. La troisième victime est un policier, représentation de la Loi, qui descend son collègue. La quatrième victime est un médecin, incarnation de la Santé. La cinquième victime est le psychiatre ou l’Inconscient. In fine toutes les victimes forment le socle sur lequel repose une société. Elles renvoient aux fondements institutionnels à partir desquels s’élabore, s’organise et fonctionne une société. Le fait que le tueur amnésique touche jusqu’à l’inconscient même de cette société achève d’imposer l’idée de dysfonctionnement, de dérèglement irréversibles. Sans mémoire, une communauté n’a pas d’avenir.
Par sa présence envoûtante et charismatique et l’attrait néfaste qu’il exerce sur ses contemporains, Mamiya en vient à menacer la société dans ses fondements mêmes. Interrogé sur la correspondance entre l’amnésie des personnages et un Japon qui tenterait d’oublier son passé, Kurosawa niait avoir voulu représenter ce traumatisme qu’il a lui-même absorbé inconsciemment semble-t-il. Néanmoins, au regard des films politiques qu’il a pu réaliser auparavant, il remet de toute évidence en cause les assises de la société nipponne ou tout du moins se plaît à les entamer, en stigmatisant ces figures les plus représentatives. Il apparaît donc que le choix des victimes n’est sans doute pas motivé que par la simple contingence.
Mamiya s’emploie à pervertir une société qui contient déjà en germe les ferments de la corruption. C’est là toute la force du film, sa violence et le trouble qu’il distille.
Le psychiatre explique à Takanabe “qu’on ne peut inciter quelqu’un à tuer si cette personne considère que tuer est mal”. Plus tard, l’inspecteur dira que “la société est mauvaise”. Ceci n’est pas sans évoquer la thématique développée chez Ferrara selon laquelle la nature même de l’homme est mauvaise. Mamiya révèle le criminel latent chez chacun des infortunés qu’il croise et ce, en se projetant en lui. Dans sa volonté de contaminer les corps, Mamiya implique le sien, tout d’abord en se faisant le réceptacle des pulsions souterraines de ses victimes, mais aussi en adoptant une gestuelle encline à stimuler l’acte meurtrier. Il se tient dans les angles des pièces, ses genoux joints formant un “x”. Il adopte cette posture dans le commissariat ou encore dans sa cellule, fuyant la lumière. Cet habitant de l’ombre manifeste une volonté de se dissoudre dans le décor pour demeurer à l’état “d’irreprésenté” dans l’esprit de ses victimes (il demande au médecin de ne pas le regarder). Tout comme la tragédie d’Hiroshima est elle-même irreprésentable. De sorte que les victimes ne gardent pas de souvenirs de cette rencontre. Kurosawa nous parle implicitement du déni qui entoure Hiroshima.
Tel un trou noir, Mamiya aspire en son centre des êtres prédisposés au mal. “Tout ce que j’étais à l’intérieur est en dehors de moi, alors je peux voir à l’intérieur de vous. En échange, j’infiltre les esprits et le mien est plein de vide” dit-il à la femme médecin chez qui il souligne l’attrait morbide pour les autopsies.
La dernière séquence laisse le spectateur pantois et sans répit : le processus de contamination ne peut être éradiqué et pèse sur la ville comme une épée de Damoclès.
Œuvre dense, Cure est certainement l’un des films les plus aboutis de Kiyoshi Kurosawa dans le registre de la peur et de l’épouvante. Formellement, il se démarque par une mise en scène inventive où brille la composition du cadre. Les oeuvres de Kurosawa sont travaillées par la question de l’identité, de la mémoire, de la perte de repères (Licence to Live, Vaine Illusion). Les corps contaminés viennent à dérégler le corps social, à le faire vaciller.
S.M


Le 2/09/2004 à 17:01
hairy amateur
Le 21/09/2004 à 11:32
picture sex
Le 4/03/2005 à 14:41
Je ne serais que vous conseillez de voir UZUMAKI, sortie dans la collection asiatique de Studio Canal, et assez proche dans l’esprit du KAIRO de Kurosawa. j’aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez. Le film est vendu avec SAINT JOHN’s WORT, un autre film japonnais, complétemnt raté, à mon sens. Mais UZUMAKI est tellement beau…
Dr Devo
Le 5/03/2005 à 01:36
Merci de l’information. Je vais me procurer le DVD en question qui me tente, de fait, et après ec que vous en dïtes, beaucoup !
Le 2/10/2007 à 04:17
sex