Days of being Wilde
A la modernité frelatée de Dans Paris, qui fait pourtant “argument”, à la résurgence artificielle d’un cinématographisme littéraire fané, on préfère ces instants funambules isolés, ces chorégraphies amoureuses ou libertaires réinterprétées par des corps qui substituent à nos souvenirs “Nouvelle Vague”, un vague à l’âme bien contemporain.
Il y a d’abord Louis Garrel, tout de grâce aérienne paradoxalement contenue dans un corps infiniment terrien. Au comble de l’incarnation, ce danseur mondain ré-enchante le monde avec ses pas de deux, ses solos sensuels par où le plan, affranchi de sa rigidité maniériste, vit et palpite enfin.
Fluidité du geste, Christophe Honoré orchestre la friction du corps dansant avec la musique secrète, diégétique d’un territoire : Paris, la nuit. Sensible alchimie par laquelle s’opère la rencontre de l’écriture cinématographique avec une partition concrète.
Eloge de l’improvisation encore : la danse libre à laquelle s’adonne Louis Garrel, invente son propre paysage, selon une suite de décisions prises sur le champ, dans la plus pure tradition de la danse contemporaine. Elan ou inertie, l’équilibre est précaire.
Dans le film Dans Paris, l’un danse, l’autre pas. Et tout l’enjeu consiste alors à filmer une chorégraphie par où deux corps (l’un en mouvement perpétuel, l’autre apathique) se rencontrent enfin et se meuvent dans un ensemble réunifié.
Le point de contact intervient dans l’une des plus belles séquences du film, celle où Romain Duris s’éveille de l’engourdissement de la dépression, au son de Cambodia de Kim Wilde. Si les deux frères ne sont pas réunis dans le plan, du moins sont-ils connectés dans une relation télépathique par laquelle l’un entend enfin “la petite musique” de l’autre. C’est la rumeur sourde des années sauvages, le rappel mnésique et nostalgique d’une jeunesse dont le propre même de la beauté est d’être fuyante.
Profondément émouvant, Romain Duris confère à cette séquence sa précision douloureuse, dans une interprétation (un hochement de tête, des borborygmes en guise de paroles, un corps agi imperceptiblement) qui fonctionne à l’économie. Ici, ce n’est plus la musique qui traverse le corps, mais les années. Deux décennies exactement par où l’adulte terrifié se redécouvre adolescent insouciant, détaché de la matérialité pesante des choix.
Dans Dans Paris, les attitudes gestuelles, dans leur approche organique, formelle et perceptive organisent cette posture nouvelle, tournée vers la régulation d’une famille dysfonctionnelle, en somme d’un corps collectif.
Et quand les pensées se dansent, tendues par le désir fiévreux de la musique, une séquence à elle seule devient une poésie muette, un récit raconté dans la solitude de l’instant.
Lire ici une belle critique. Et pour les nostalgiques, c’est là.


Le 29/10/2006 à 20:56
Oh non, pitié, vous allez pas nous parler de “Dans Paris” quand même ?
Le 29/10/2006 à 20:57
Non ? Je regrette mais malheureusement…
Le 29/10/2006 à 21:12
Comme dit Kim :
“Cambodia
Don’t cry now
No tears now
And now the years have passed
With not a single word
But there is only one thing left
I know for sure
She won’t see his face again”
A part ça, j’attends impatiemment vos impressions sur “Dans Paris” qui, à part, l’excellente prestation de Louis Garrel et sa véritable “gueule” de cinéma, ne m’a pas convaincu, mais alors pas du tout.
Le 30/10/2006 à 17:38
Ce n’est pas que je veuille jouer au vieux sage sous son baobab mais “Dans Paris” ni les louanges qui voudraient en faire un chef-d’oeuvre, ni le tombereau d’injures lu ici ou là. Il s’agit d’un petit film de genre, dans la mesure où un “à la manière de se passant à Paris avec des jeunes acteurs” est un genre en soi, film de genre plutôt reussi.
Je suis par contre très surpris de la quasi-ignorance qui entoure ce qui est pour moi l’un des plus films de cette année (assez pauvre au demeurant) : Les lumières du Faubourg de Kaurismaki.
Le 30/10/2006 à 17:40
….mais “Dans Paris” ne mérite ni les louanges….
Le 30/10/2006 à 17:41
Il faut aussi dire que le précédent film d’Honoré était une telle catastrophe…
Le 30/10/2006 à 18:14
Cela ne nous dit pas de quel qualificatif tu voulais affubler le film du Finlandais imbibé :
“l’un des plus [???] films de cette année “
Le 30/10/2006 à 18:42
beaux (la machine est trés lente, je tape sans voir ce que j’écris!!!)
Le 30/10/2006 à 20:01
Tlön, enfin un peu de paix critique autour de ce film ! Ca change des colères un peu artificielles qu’on a pu lire ça et là.
Le 31/10/2006 à 19:30
Il faudrait monter une anthologie des séquences de danse où la jeunesse s’évanouit.
Il y a:
-le mambo les yeux dans les yeux (en partie en caméra subjective) d’Adieu Philippine
-le twist auquel Vittorio Gassman est si agile dans “Le Fanfaron”
-le madison appliqué dans “Bande à part”… et son remake, la danse qui n’a pas de nom sur “Kool Thing” de Sonic Youth dans “Simple Men”.
-Il y a aussi la danse collective qui elle non plus n’a pas de nom sur les Kinks dans les “Amants Réguliers”, plus beau moment du film et plus belle bande-annonce de toutes les temps.
Le 1/11/2006 à 06:05
Bravo pour le quizzzzzzzzzzz et ses commentaires.
J’ai séché et abandonné dès le premier photogramme bien trop gore pour moi et je n’aurais jamais reconnu Jean-Sébastien Chauvin avec ou sans perruque.
Privilégier le vague à l’âme à la nouvelle vague, te conduit sans doute à faire de Dans paris un objet fantomatique (très belle critique effectivement de Guillaume Orignac) où l’enjeu dramatique qui consiste, à mon avis, à établir des stratégies de distance entre les corps est peut-être sous estimé.
La séquence au cœur de ton argumentation établit-elle un lien entre les deux frères ? Pas sûr, elle prouve à l’évidence que la musique, surtout celle entendue dans l’enfance, est un puissant antidépresseur. Le rapport entre les deux frères est plus net dans la stratégie d’éloignement de Louis (courir au Bon marché, stratégie bancale) puis de rapprochement par la répétition du plongeon dans la Seine et la lecture du livre de L’école des loisirs où la terreur et la mort sont apprivoisées.
Cette séquence qui joue du rapport du corps avec l’imaginaire me semble l’archétype du code esthétique de la Nouvelle vague qui choisit la relation plutôt que la séparation plus franche entre cinéma des corps (Cassavetes, Doillon, Pialat) et cinéma du cerveau (Resnais, Jacquot, Moretti).
Merci à Eliot pour le souvenir des séquences de danse
Le 1/11/2006 à 18:25
Bof, bof, le film d’Honoré. Un bon petit film post-NV, sans plus. La séquence en question on la déjà vue mille fois sous des formes différentes, c’est devenu une sorte de gimmick du jeune cinéma français. Ce qui me consterne avec ce genre de film, c’est bien son manque d’audace. Au moins dans “Ma mère”, film pourtant raté, Honoré prenait de vrais risques. Ici que dalle. Les références à Godard, Eustache, Truffaut, Demy, Rivette c’est vraiment de l’attrape-couillons pour cinéphiles neu-neu (comme dirait l’autre crétin, Zohiloff pour pas le nommer). Bon les citations ne font pas tout le film, mais l’ennui c’est que c’est justement ça qu’on retient. Si on les retire, le reste est terriblement convenu et ne se démarque pas de n’importe quelle petite comédie parisianiste. Quant à Louis Garrel, faut arrêter de déconner. Il a une présence d’accord, une grâce sûrement, mais ici il montre surtout ses limites en tant qu’acteur. Ca me fait chier de dire ça car le petit Garrel je l’aime plutôt bien, mais là il est très souvent faux et pas du tout décalé comme peut l’être Léaud. D’ailleurs à toujours le comparer au génial Léaud, le plus grand acteur du cinéma français, que dis-je le plus grand acteur de l’histoire du cinéma, on ne lui rend pas vraiment service. Pour l’instant, son meilleur rôle reste de loin celui qu’il tenait dans le film de son père, un rôle évidemment taillé sur mesure.
Sinon bravo pour votre note et ses belles petites phrases.
Le 2/11/2006 à 01:20
j’aime beaucoup la trace du disque sur cette pochette fatiguée que tu as choisie Sandrine, c’est assez émouvant (ça me rappelle mon propre 45 tours!)…
sinon suis à peu près d’accord sur tout avec JL Grosdard…
Le 2/11/2006 à 22:59
Je partage avec vous, Sandrine, ce sentiment mitigé devant les envolées et les sauts dans le vide de « Dans Paris ». Film très inégal si on le considère d’une traite, comme un Tout, mais émouvant dès qu’on emprunte les chemins de traverse que son scénario autorise. Cette tristesse sans fond qui émane par moments, cette impossibilité de faire revivre un cinéma qui ne fait plus de vague (symbolisée par cette sœur absente) et ne laisse aux vivants que l’écume de souvenirs diffus m’a beaucoup touché. Comme cette séquence de danse couchée, aussi, que vous abordez de fort belle manière et dont vous montrez bien les enjeux.
Toutefois, en matière de séquence dansée, le cinéma de Christophe Honoré me semble moins pertinent que celui, autrement plus incarné de Claire Denis (parce que donnant à voir la vérité documentaire d’un corps d’acteur métamorphosé) . Qui aura vu cette scène d’anthologie de « U.S. Go Home », où Grégoire Colin se livre à une frénétique débauche d’énergie sur un morceau de rock’n’roll des Animals, comprendra.
J’ai découvert, il y a peu, votre blog, au grès d’heureuses pérégrinations… sachez que je compte désormais parmi vos fidèles lecteurs.
Bien à vous.
Le 3/11/2006 à 00:37
Je suis à peu près d’accord sur tout ce que dit Jean-Sebastien
Le 3/11/2006 à 10:25
Au passage je congratule S. pour l’emploi de “mnésique” et “borborygmes” dans son billet si réussi.
Pour le reste, tout le monde enzoufraxe ce film, je ne comprends pas pourquoi.
J’ai aimé “Dans Paris”, pour son côté si parisien comme pour les acteurs.
Et puis surtout, il m’a donné envie que ce soit à nouveau l’hiver.
Le 3/11/2006 à 12:39
“tout le monde”? où? Le monde, Libération, Les Cahiers du cinéma? Positif? les Inrockuptibles? Contrechamps?
Le 3/11/2006 à 14:32
Qui est Tania ?
Le 3/11/2006 à 20:41
Suis à peu près d’accord sur tout avec Sweety qui est à peu près d’accord sur tout avec JS qui est à peu près d’accord sur tout avec Grosdard…
Le 3/11/2006 à 23:14
ça sent le gang bang, les amis…
Le 3/11/2006 à 23:42
Je pense exactement comme Orphée
Le 3/11/2006 à 23:42
Entièrement d’accord avec toi vibroboy!
Le 4/11/2006 à 00:37
Je suis d’accord avec personne et si y’en a un qu’est pas content, ben qu’il s’avance.
Le 4/11/2006 à 01:14
ça sent le coup de trique…
Le 4/11/2006 à 15:32
Je suis d’accord avec Slothorp pour n’être d’accord avec personne.
Le 5/11/2006 à 19:58
très sensible, tu peux t’en douter sandrine, à ta vision chorégraphique du film : la présence de louis garrel est absolument étonnante, surtout -et pour reprendre ce que quelqu’un disait plus haut- si l’on considère la pose insupportable qu’il arborait dans le (mauvais) film précédent d’honoré
une légéreté et une aisance qui se passent des moments forcés de “dans paris” (les accélérés par exemple) et s’expriment dans la force maîtrisée du corps de l’acteur, en contraste avec celui de duris, qui semble rétréci à l’image : la distance entre les deux frères est sensible jusqu’à la scène du lit (presque) finale où les opposés s’estompent dans la réunion fraternelle
lh.
Le 7/11/2006 à 00:21
Elle est bonne, ton omelette, Sandrine.
Le 7/11/2006 à 00:55
un ami ?
Le 11/11/2006 à 07:43
Malade ? Débordée ? En voyage ? Plongée dans Ellroy ?
Le 11/11/2006 à 12:09
Préoccupée, en transit, débordée…mais de retour !
Le 12/11/2006 à 16:19
Welcome back !!! Il est vrai que la fréquence des billets commencait à s’espacer et que l’on pouvait s’inquiéter… du coup le reflexe qui était le mien de lire ce blog s’aménuisait
Bon courage… there is always a silver lining
Le 12/11/2006 à 17:20
Dans Paris, j’ai aimé … malgré moi. Une espèce de charme nostalgique peut-être, des trucs étranges qu’on ne voit plus au cinéma … Le face-caméra de Louis Garrel par exemple, ou le duo téléphonique de la fin. Garrel, déjà très bon dans “the dreamers” de Bertolluci, confirme un talent certain
Le 29/11/2006 à 00:33
merci pour la musique!