Des souvenirs j’en ai, même si ce sont des rêves.


Gene Tierney et Rex Harrison dans L’Aventure de Mme Muir (The Ghost and Mrs Muir, 1947) de JL Mankiewicz.

Jeune veuve, Lucy Muir s’émancipe de sa belle-famille conservatrice pour vivre en compagnie de sa fille et de sa servante au bord de la mer. Le capitaine Gregg, un vieux loup de mer, hante la maison que loue la jeune femme romanesque. Une complicité amoureuse se noue entre le fantôme et Mrs Muir.

Lucy Muir ou la modernité : celle qui se place résolument hors de son temps, va désormais vivre hors du temps. Ce photogramme intervient au moment où un pacte entre incarné et désincarné se scelle. Pacte fondé sur la croyance : le fantôme se matérialise car Lucy Muir croit à son existence. Prise de vertige, elle se livre toute entière à l’immatériel :

- Confier toute sa vie à quelqu’un d’irréel ?
- Je suis réel parce que vous y croyez.

Pacte de cinéphilie : j’y crois également, par quoi s’énonce l’acte de foi spectatoriel : «croire, c’est voir».
Dans The Ghost and Mrs Muir, le temps régule l’espace intérieur du plan. Les journées se muent en une longue attente de la mort, une fois l’héroïne trahie par un amant volage et abandonnée du fantôme qui lui intime l’ordre de vivre parmi les vivants.
Métaphysique, le film accorde la place belle à la mémoire et aux rêves. Tant et tant que longtemps, il m’avait semblé l’avoir moi-même rêvé. Je l’avais vu enfant et en avais conservé un souvenir impérissable. Mais le film était définitivement perdu dans les méandres de ma propre mémoire. Une rétrospective Mankiewicz plus loin et je retrouve le film fantôme. C’est par lui que je suis entrée en cinéphilie. Dans un même mouvement, The Ghost and Mrs Muir m’a rendu l’enfance et donné le cinéma.

Pour Christian qui n’a pas oublié l’enfance.

10 réponses pour “Des souvenirs j’en ai, même si ce sont des rêves.”

  1. jean-sébastien dit :

    quelle phrase sublime…

  2. sandrine dit :

    C’est la phrase que prononce le personnage de Lucy Muir à la fin de sa vie et qui nous parle tout autant de métaphysique que de cinéma, au fond !

  3. christian dit :

    Superbe instant entre ces deux êtres. Jeu des regards… Très belle réplique. Merci !

  4. sandrine dit :

    Not finished yet, Christian…

  5. christian dit :

    Oups ! I’m waiting…

  6. Lilith dit :

    Eh bien! Très beau résultat pour ce “bricolage”, Sandrine !
    Vous me prêterez votre perceuse ?

  7. sandrine dit :

    Merci, Lilith ! Mais vous me faîtes peur avec votre perceuse. Immanquablement, je pense à Abel Ferrara dans Driller Killer !

    Je reviens sur la phrase “des souvenirs j’en ai même si ce sont des rêves”. Ne pourrait-on pas y voir une définition de la mémoire cinéphile ?
    Tlön a récemment posté un billet allant dans ce sens :
    “Je me souviens de ” :
    - la pluie qui s’écrase à grosses gouttes dans le final du Narcisse noir
    - le poids du corps de John Wayne dans Rio Bravo
    etc, etc….
    Tous ces détails et instants fugaces qui marquent de façon impérissable l’esprit. Il en va de même pour la littérature. Je me risquerai pas à tenter un inventaire.
    D’autres s’en chargeront mieux que moi…..

  8. Bladsurb dit :

    “Je suis réel parce que vous y croyez.” Presque l’exact opposé de la définition donnée par Philip K. Dick de la réalité : “La réalité, c’est ce qui continue d’exister quand on a cessé d’y croire.”

  9. Vrai Parisien dit :

    On peut aussi penser à la phrase de Cocteau en exergue à l’un de ses livres (j’ai oublié lequel) : “Dans ce livre, tout est vrai parce que tout est inventé.”

  10. sandrine dit :

    Bladsurb,
    Ce ne serait pas dans Ubik cette citation ? Bien vu, en effet ! Entre parenthèses, j’aime beaucoup cet auteur et recommande chaleureusement la biographie romancée de Carrère à son sujet.

    Vrai Parisien,
    Ce ne serait pas dans Le Testament d’Orphée ?
    On revient à ce que je disais dans le post plus bas sur le réel et le vraissemblable. Parfois, ce qui est de l’ordre de la création (ou de la reconstitution) est plus criant de vérité que la réalité.
    Ca m’évoque un plan de “Et Vogue le Navire” de Fellini. Film de studio, décors cartons pâtes. Les personnages contemplent la lune, s’extasient sur sa beauté, s’exclament :
    - La lune est tellement qu’on dirait qu’elle n’est pas réelle !
    La lune/spot irradie, sphère parfaite. Au cinéma, l’artifice est souvent plus beau que le réel. Et tout n’est que question de croyance, bien sûr.

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