Disparaître est un art (2è)

Je suis un mec qui est en train de s’arrêter de tourner (…). Un mec qui s’en va“. Gérard Depardieu

A chaque famille, son rejeton dégénéré, sujet de honte et d’opprobre mais qu’on invite encore pour sauver les apparences, en priant pour qu’il ne s’effondre pas ivre mort pendant les discours officiels.
Gérard Depardieu occupe dorénavant ce rôle (le plus ingrat de sa carrière) au sein de « la grande famille du cinéma » et, par ricochets, aux yeux du public.
Pochetron notoire, fauteur de trouble, cachetonneur cynique, père de famille conspué par sa propre progéniture, rien ne manque au tableau qui n’écorne l’image de l’acteur français le plus connu au monde. Et Depardieu ne le sait que trop. Mû par la rage dévastatrice qui caractérise ceux qui n’ont plus rien à perdre, il en rajoute même.
Interprétant « Gégé », Depardieu surjoue. Qui du personnage ou de l’homme s’offre à nous, pathétique ? Un tragique glissement s’est opéré.
On oublie sans doute : Depardieu fut beau. Magnifique même. On oublie trop : Depardieu est une voix, aux accents plaintifs, avant ce corps grotesque, à la dimension burlesque d’ailleurs trop peu exploitée. Un bloc brut d’émotion, vampirisé progressivement par la mise en scène de son existence excessive, dont il se fait le commentateur le plus lucide.
« Je suis un acteur qui s’en va ». Depardieu, en enregistrant le temps qui passe, n’a jamais été aussi en phase avec le cinéma. Du temps a passé, en effet, depuis ses plus beaux films. La grâce s’est évanouie, avec les ans. Quant au retour en grâce ? Il reste, par là même, bien improbable.
« S’arrêter » ou disparaître, quand on est acteur, est un art.

18 réponses pour “Disparaître est un art (2è)”

  1. gilles dit :

    bien dit, c’est vrai ! surtout pour lui, qui n’en finit pas d’arrêter. mais “bloc brut d’émotion” (belle expression), cela reste vrai, remember les césars où il parade, et se caricature…

  2. gilles dit :

    http://www.objectif-cinema.fr/

    j’en profite… puisque je vois Fluctuat dans les nouveaux sites en ligne, je te propose celui-ci ! Devrait te plaire, mais tu dois connaître, non ?

  3. Casaploum dit :

    Très bon site parfois que cet objectif cinéma, effectivement.

    Pour ce qui concerne Depardieu, rejeton dégénéré, sujet de honte ou d’opprobre, c’est un peu exagéré, voire caricatural et faux, non ?

    Depardieu gloire nationale du cinéma français et bloc brut d’émotion me convient mieux. Avant lui, un seul acteur a tourné avec les plus grands, c’était Alain Delon.

    Et les crasses de leur vie au quotidien n’altèrent en rien ce qu’ils sont : d’immenses acteurs.

  4. Christie dit :

    d’autant plus qu’au milieu des “sombres merdes” qu’il a tournées dernièrement, il garde son potentiel de grand et nous le prouve, tu as vu le dernier Teychenné avec Deneuve, Le temps qui passe ? Il y était sublime (Deneuve aussi d’ailleurs)

  5. JG dit :

    “Les temps qui changent”. ;)

    Téchiné y manie d’ailleurs les vieux corps de Deneuve et Depardieu (et tout ce qu’ils charrient immanquablement) dans un esprit si proche de votre texte sandrine que j’ai réellement cru que vous y feriez référence. D’ailleurs, vous aussi, au final, vous ne parlez que du “temps” qui passe et qui change - ou presque.

  6. JG dit :

    Hmm… Toutes mes confuses bredouillantes pour ce bégaiement malencontreux…

  7. jean-sébastien dit :

    entièrement en phase avec ton texte Sandrine…je crois que Depardieu a perdu son sens plastique depuis longtemps déjà; Le début de la fin, pour moi : “Cyrano de Bergerac” et “Trop belle pour toi”, deux films dans lesquels on le sent à deux doigts de la rupture; déjà quelque chose de pataud, de maladroit transparaît derrière la grâce…Depardieu y a perdu sa féminité, ce que j’aimais chez lui, ce mélange de brutalité et d’évanescence…Dans le Téchiné il est assez bouleversant mais c’est surtout parcequ’au delà du personnage, du “Gégé”, il reste la tristesse…aujourd’hui c’est cela qui pourrait m’émouvoir chez Depardieu, la tristesse…

    (en revanche, je ne comrpends pas pourquoi il serait en phase avec le cinéma…où alors avec le cinéma français dont il est, d’une certaine façon, un désolant symptôme…)

  8. jean-sébastien dit :

    la tristesse, mais le mot aurait pu être aussi : “la mélancolie”…

  9. lo dit :

    pour toi -de toi?

    “Elle est avant tout possédée du démon de l’analyse et sa plus grande joie est l’analyse de l’analyse, sinon même quelquefois la réfutation et la reconstruction de ses propres analyses.”
    Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe

    lh.

  10. luiz carlos dit :

    en lisant votre billet, Jean-Sébastien, je me rappelle Pialat quand il évoque Van Gogh à la scène antologique du dinner d’A Nos Amours : “la tristesse durera toujours”. Et ensuite je pense a ses films avec Depardieu : Loulou (le premier Pialat que j’ai vu, un choc…), Police, Sous le Soleil de Satan, Le Garçu. Alain Bergala a dit que Depardieu est l’acteur pialatien par excellence, “à cause de se magnétisme animal qui emporte tout sur son passage, sa façon de rôder dans le plan, de jeter ses pattes sur les autres, de les soumettre par sa seule présence, et sa capacité à incarner dans le même temps la faiblesse de cette force”.

    “la faiblesse de cette force” : une autre définition possible pour cette “mélancolie” ?

  11. sandrine dit :

    Très belle définition que donne Bergala de Depardieu ! Merci Luiz Carlos.
    JG, Christie,
    Je pensais effectivement au film Les Temps qui changent, lequel s’ouvre… par l’image d’un ensevelissement !
    Le film vaut bien entendu pour les retrouvailles de deux acteurs vieillissants. En ligne d’horizon, Gable/Monroe ?
    JS,
    De mélancolie, c’est bien de cela dont il s’agit ! Et je te rejoins pleinement sur le reste et particulièrement sur ceci : “Depardieu y a perdu sa féminité, ce que j’aimais chez lui, ce mélange de brutalité et d’évanescence”.
    Casaploum,
    Certes Depardieu est encore présent dans le paysage du cinéma français, acteur “bankable”, en somme, à partir duquel se montent encore des projets. Mais dorénavant, sa valeur est plus économique q’artistique.
    Et puis, je dirais même que sa sur présence, paradoxalement, participe de son effacement.
    lo,
    Y’a des fessées qui se perdent ! Cette pertinente citation me vexe et me flatte tout à la fois. C’est que ça doit me ressembler un petit peu alors ! :-)

  12. jean-sébastien dit :

    oui, c’ets cela “la tristesse durera toujours”…c’est à dire au fond, que c’est la tristesse qui finit par gagner, in fine, dans la vie ds hommes (et dans celle de Depardieu)…

  13. lo dit :

    le titre que je cite de wittkop, “chaque jour est un arbre qui tombe”, résume bien en vérité cette mélancolie que vous soulignez tous, cette tristesse, perte et dégringolade vers le vide
    mais delon ou depardieu, n’est-il pas davantage malheureux que l’abattage des
    carrières (et des jours) soit de leur propre fait (choix, facilité, autophagie du personnage face à l’acteur et finalement, déclarations pitoyables)?
    quant à la flatterie, sandrine : lis “démon”, oppose la tombée de l’arbre à l’éternelle construction / déconstruction que tu opères ici et sache qu’évidemment, t’attribuer les mots de gabrielle wittkop (sublimissime meurtrière) est de ma part le plus fervent hommage
    lh.

  14. simon dit :

    Le cinéma n’est il pas ingrat envers ses employé(e)s?

    Depardieu n’a il pas été l’objet d’une manipulation. Son talent a été (sur)exploité: c’est un citron que l’on presse.

    Le gamin qu’il était, s’est brûlé les ailes contre les lumières d’un showbiz, qui vivra après lui. Un homme comme lui est chargé d’un vécu tellement intense qu’il transparait quelque soit le rôle qu’il joue(Mauvais ou bon film). Il a plus à offir que nombre de gens qui se délécte de la déchéance de cet personne sûrement mal préparé à la vie.

    Cet homme a voulu echapper à la misère de sa vie d’enfant, les assoifés de sang le sentait venir de loin.

  15. willy dit :

    Moi, je m’en fous de De-part-Dieu !

  16. simon dit :

    Tout ce que tu écris, tu arrive à le faire tenir dans ta tête Sandrine. Ca doit faire mal au cerveau d’être aussi intelligente.

    J’ apprecie ton blog mais la musculation qu’il m’impose à force de tourner les pages de mon dictionnaire, risque de me transformer en haltérophile.

    Malgré l’entorse des neuronnes que je te dois, ainsi qu’à Luiz Carlos and Co, j’avoue que ton blog est désormais dans mes favoris.

    Je te fais un merci dans le style de Benigni et te conseille te ménager ta cervelle.

  17. sandrine dit :

    Ma cervelle a tout juste la taille de celle d’un colibri ! :-)
    Il va être temps de refaire un quizz (à chaque problème, sa solution).

  18. simon dit :

    Je te crois pas

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