Disparaître est un art
Corps-écran, 1971, Alain Fleischer.
J’ai toujours été une grande admiratrice de l’oeuvre de Alain Fleischer, essayiste, réalisateur et photographe. Ses clichés, miroirs et cadres déclinés à l’envi, sont l’expression la plus aboutie du dialogue entre photographie et cinéma. Figuration du temps et du mouvement, ces images impliquent, comme le cinéma, une durée.
“Qu’est-ce que la photographie“, nous dit Fleischer, “si ce n’est le reflet immobilisé du monde et qu’est-ce que le reflet de ce reflet ? “.
Je lisais tout à l’heure l’article de Marie-José Mondzain dans la dernière livraison des Cahiers, Photos souvenirs et cinéma mémoire. Cette dernière écrit que “le cinéma est travaillé par l’effacement, la photographie par la croyance aux vestiges. Il est sans souvenir et elle est sans mémoire“.
La photographie sans mémoire ? Assertion audacieuse, soutenue par une longue, brillante et sybilline démonstration. Quid de la trace, ou du “bougé” dont parle Fleischer, cette flammèche blanche fixée sur la pellicule, trace-mémoire, mouvement et condensation tout à la fois ? N’est-ce pas là une forme de mémoire, au-delà de toute question d’altérité ?
J’aime cette photographie de Fleischer, parce qu’elle réalise la synthèse entre corps et cinéma. Le cinéma est incarnation et effacement, dans un même mouvement. Ce “corps-écran” cristallise mon désir cinéphile, en est l’essence même.
Le corps-écran de Fleischer donne l’impression d’être éraflé, balafré. L’écran se déchire.
Je pense ici au controversé Dans ma Peau de Marina De Van que j’avais beaucoup aimé. Dans ce film, le corps devient un événement à part entière, au point que tout disparaît autour. Le champ se réduit à l’extase dermique ; la société est peu à peu reléguée dans un hors champ imprécis et bruissant. Le film est l’histoire du rétrécissement progressif du cadre au profit d’une dilection pour la peau. Le corps est fétichisé, érotisé à l’excès et cela passe par la représentation. L’héroïne photographie son corps. Ainsi représenté, il est fixé dans la durée. La cinéaste recourt au split screen. La pellicule même du film devient une peau qu’on entaille, un peu comme la surface du corps-écran de Fleischer.
« Je me ferai des entailles par tout le corps » écrivait Rimbaud dans Une Saison en Enfer, dans une évocation saisissante. L’histoire racontée par De Van est bien celle-là : “trancher” et “se retrancher” du monde.
Empathie. La communauté me pèse. Il ya des jours comme ça !


Le 11/10/2004 à 00:00
J’aime aussi beaucoup le travail d’Alain Fleischer… Pourtant je pense aussi que la photographie est foncièrement incapable de mémoire, sans mémoire, car elle est définitivement du “temps congelé”. Elle peut tenter beaucoup de choses, faire preuve d’audaces, etc, elle n’en cessera pas pour autant de relever d’un instant qu’elle seule a pu saisir et qui n’existe donc que pour lui-même… De mon point de vue, c’est très bien comme ça ! La photographie empêche l’illusion et nous empêche de croire à quoi que ce soit. A partir de là, nous sommes bien obligé de penser et de la penser…
Le 11/10/2004 à 22:33
Je suis si partagée… Mon incompétence dans le domaine de la photographie (mon intérêt est celui d’une amatrice) me laisse complètement démunie. Pourquoi la photographie empêcherait-elle l’illusion ? Justemùent, le travail de Fleischer : illusion du mouvement, à l’instar du cinéma, entre autres.
Le 12/10/2004 à 00:17
La photographie est la preuve même de notre incapacité à pouvoir saisir un réel quelqu’il soit et empêche donc toute illusion à ce propos. Me semble-t-il !
Le 6/11/2004 à 14:09
Vous pouvez me dire qu’est-ce-sue le principe de condensation dans la peinture ou la photographie ?
(Pliz help me)
Le 1/04/2006 à 07:40
Photografe sud Tunisian photo Solei